Pale Blue Dot, Benn Jordan (2008). 18 morceaux, 60 minutes.
Planet Nine, Benn Jordan (2016). 8 morceaux, 24 minutes.
Planet 9, Rose McGowan (2018). 8 chansons, 38 minutes.

Au rang des grands noms de la vulgarisation scientifique, celui de Carl Sagan se pose là. Astronome américain ayant participé à la conception des missions d’exploration du Système solaire, il compte au rang de ses contributions les plus notoires la plaque fixée sur Pioneer 10 ainsi que le disque dont les sondes Voyager 1 & 2 emportent chacune un exemplaire. Du côté de la vulgarisation, on lui doit une tripotée de bouquins et une série télévisée, Cosmos. (Bien sûr, on n’oubliera pas l’unique roman de science-fiction de Sagan, l’excellent Contact, adapté par Robert Zemeckis en 1997.) La version livre de Cosmos a beaucoup compté pour moi. En 1994, peu ou prou à la même période où je lisais et relisais mon exemplaire de Cosmos à la jaquette amochée, Sagan lui donnait une suite  : Pale Blue Dot.

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Ce point bleu pâle qui donne son titre au livre, c’est bien sûr la Terre… telle que photographiée par Voyager 1 le 14 février 1990, alors que la sonde s’enfonçait dans les confins du Système solaire. Hop, une petite rotation, une petite rafale de photos rassemblant une bonne part des planètes dudit Système – le « Portrait de Famille ».

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By NASA, Voyager 1 - Visible Earth source: http://photojournal.jpl.nasa.gov/catalog/PIA00451 Link

« Consider again that dot. That's here. That's home. That's us. On it, everyone you love, everyone you know, everyone you ever heard of, every human being who ever was, lived out their lives. The aggregate of our joy and suffering, thousands of confident religions, ideologies, and economic doctrines, every hunter and forager, every hero and coward, every creator and destroyer of civilization, every king and peasant, every young couple in love, every mother and father, hopeful child, inventor and explorer, every teacher of morals, every corrupt politician, every superstar, every supreme leader, every saint and sinner in the history of our species, lived there… on a mote of dust suspended… in a sunbeam. »

Pale Blue Dot , c’est aussi le nom d’un album signé Benn Jordan. Le nom de ce musicien ne m’évoquait rien : un tour sur sa page Wikipédia nous apprend qu’il œuvre du côté de l’electro et de l’ambient et que, en nombre de pseudonymes, il cherche à rivaliser avec Aphex Twin – il sévit sous les alias de Acidwolf, CHR15TPUNCH3R, Dr. Lefty, Dysrythmia, Flexe, Human Action Network, Lucid32, Qbit, quoique surtout The Flashbulb (où ses disques se suivent sans se ressembler — cf sa page sur Bandcamp), et, donc, aussi sous son propre nom. À ce titre, Pale Blue Dot est son premier disque sorti sous son nom.

Pale Blue Dot consiste en une electro-ambient posée, faite d’amples nappes de synthés apaisantes et où les percussions sont rares. On peut penser à Vangelis (dont j’évoquais le récent Rosetta , qui se situe – en plus cheesy, hélas – dans cette même veine). Ce n’est pas le disque qui va vous arracher les oreilles mais plutôt celui qui va vous bercer. À ce titre, l’introductif « Looking Upward » donne le ton, serein et (osons le terme) optimiste. Les morceaux s’enchaînent les uns aux autres, chacun avec sa petite particularité musicale, sans jamais laisser le temps à l’ennui de s’installer – l’un des reproches couramment adressé à l’ambient, genre prisant en général les loooongs morceaux (le présent disque n’est pas Zeit ). La contrepartie de l’approche de Jordan : aucun morceau n’a vraiment le temps de décoller et d’emporter son auditeur trop loin. L’amateur de sonorités étranges que je suis trouve cela un peu dommage ; d’un autre côté, ce n’est sûrement pas l’objet du disque. Pale Blue Dot n’a rien de révolutionnaire mais constitue une œuvre charmante, à l’écoute des plus agréables, révélant ses qualités subtiles au fil des écoutes. On retiendra « A Distant Sunrise » et sa belle montée en puissance ou encore « Safe Landing », petite pièce délicate au piano.

La sérénité qui baigne cet album correspond aux propos de Carl Sagan, qui laisse toujours une place à l’espoir. Les humains font globalement n’importe quoi mais peuvent être capables de belles choses – et l’univers lui-même est si fascinant. Un disque à (ré)écouter en même temps que l’on lit Pale Blue Dot.

Benn Jordan n’a pas composé que Pale Blue Dot ; sa discographie-sous-son-vrai-nom comprend quelques autres albums, dont des compositions destinées aux expositions de l’Adler Planetarium de Chicago — au passage, le tout premier planétarium à avoir ouvert ses portes sur le continent américain, en 1930. L’un de ces disques s’intitule Planet Nine : ce tour d’Abécédaire ayant commencé sous les auspices de la Dixième Planète, il serait bête de ne pas en dire quelques mots.

Bref album avec vingt-cinq minutes au compteur – la sonde New Horizons aurait eu le temps de l’écouter près de 200 000 fois d’affilée entre son départ le 19 janvier 2006 et son survol de Pluton le 14 juillet 2015 –, Planet Nine constitue la bande-son d’une expo consacrée à Pluton. Benn Jordan ne change pas son fusil d’épaule, optant pour une même approche ambient. Quelques paroles dans « Kuiper », une rythmique marquée pour « Palomar », l’album s’avère toutefois plus varié. Un bon addendum à Pale Blue Dot.

Tant qu’à parler de neuvièmes planètes, évoquons aussi Planet 9 de Rose McGowan.

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L’actrice, revenue sous le feu des projecteurs avec #metoo et l’affaire Weinstein, s’est également lancée dans la musique. Pour être précis, plutôt relancée, vu qu’elle avait participé à quelques chansons de Marilyn Manson, son compagnon d’alors, et avait publié, en 2015 et sous son propre nom, le titre « RM486 », chanson débutant par le fameux monologue de Roy Batty dans Blade Runner (« I've seen things you people can't imagine… »).

« I feel like women have not been able to properly mourn what it means to lose to this man and all men, continually. This one feels particularly vicious, but what he's about is what we've been saying all along. The system is rigged against women. I wanted to give voice to our emotions and thoughts. I've spoken to so many women about how we are not represented in the media in the aftermath of the election. Trans bathrooms, while important, get more coverage than the systematic dismantling of Roe v. Wade which will directly affect women by literally killing us. So, here it is, my national anthem. Planet 9 for a new place where we are all safe and loved, but we must fight for this place. Our lives depend on it.»

Planet 9 est sorti début novembre, dans une indifférence quasi totale. L’album débute avec la chanson « Lonely House » (parue précédemment sous le titre « Planet 9 » , avec une orchestration différente – une nappe de synthés menaçants –, et d’où provient le topo ci-dessus), manière de déclaration d’intention où McGowan évoque à nouveau cette planète 9 / refuge et revient sur l’affaire Weinstein, sans grand mystère ni grande aménité envers le producteur :

«Who am I ?
I stand for all
(…)
For women who can't
And man too scared
To beat that beast
To watch HIM drown
The him I speak of
Needs to die
The him I speak of
Told you lies »

Mélodie toute simple répétée au piano, bientôt soutenue par une instrumentation synth-pop : musicalement, le morceau tient la route le long de ses sept minutes. En revanche, c’est peu dire que Rose McGowan n’est pas une chanteuse ; elle en est consciente, préférant déclamer/chuchoter les paroles plutôt que de chanter. À vrai dire, cela vaut mieux. Curieusement, cette faiblesse vocale donne une fragilité inattendue au morceau.

Les chanson suivantes – « Sirene » et sa synth-pop martiale, « Now You’re here » et sa pop sucrée dénaturée à l’autotune – ressemblent particulièrement à un exercice thérapeuthique. « Origami » s’avère passablement glauque, tant dans son instrumentation que ses paroles (enfin, je crois). Les autres chansons évoquent Plus haut, j’évoquais « RM486» : à croire que c’est une habitude chez Rose McGowan, cette chanson revient sous le titre « Green Gold » sur Planet 9. Étrange choix que de la dédoubler : sur dix minutes, la chanson est jouée deux fois, de façon différente – d’abord comme une ballade au piano puis comme une pure chanson de synthpop que n’aurait pas reniée Depeche Mode – ; une étrange idée pour un résultat pas moins étrange et, en fin de compte, hanté. Concluant l’abum de façon dépouillée, « Canes Venatici » (aka la constellation des Chiens de Chasse) propose l’apaisement (enfin, je crois).

Album cathartique pour son interprète, Planet 9 ne fera probablement pas l’unanimité. J’aurais du mal à le recommander sans ambages, et pourtant… Une inspiration spatiale présente de loin en loin, une production des plus correctes, un chanté-parlé défaillant mais assumé : le disque est sincère, touchant dans ses maladresses.

Quoi qu’il en soit, en matière de planète, nous n’en avons pour l’instant qu’une seule : la troisième à partir du Soleil, la nôtre. Pour conclure, laissons donc la parole à Carl Sagan :

« Our planet… is a lonely speck in the great, envelopping cosmic dark. In our obscurity, in all this vastness, there is no hint that help will come from elsewhere to save us from ourselves. The Earth is the only world known so far to harbor life. There is nowhere else, at least in the near future, to which our species could migrate. Visit, yes. Settle, not yet. Like it or not, for the moment, the Earth is where we make our stand. It has been said that astronomy is a humbling and character-building experience. There is perhaps no better demonstration of the folly of human conceits than this distant image. To me, it underscores our responsibility to deal more kindly with one another and to preserve and cherish the pale blue dot, the only home we've ever known. »

Introuvables : non pour Benn Jordan, oui pour Rose McGowan
Inécoutables : non sauf à être allergique à l’ambient et aux actrices qui ne chantent pas très bien
Inoubliables : à leur manière