Changing Planes, recueil pour l’essentiel inédit, Ursula K. Le Guin, illustrations d’Eric Beddows. Ace Books, 2004 [2003]. Poche, 244 pp.

« Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres… » Il n’y a rien de plus affreux que les aéroports, ces non-lieux où l’on ne fait que transiter de manière bien inconfortable, avec l’angoisse de louper sa correspondance ou d’avoir quelque autre problème. Ils sont à peine égalés par les avions, exigus au possible. Mais Ursula K. Le Guin a trouvé un moyen d’y couper court. Ou plutôt, l’auteure inégalée du cycle de l’Ekumen a imaginé Sita Dulip, une voyageuse, qui, un jour, a mis au point un moyen de tromper définitivement l’ennui représenté par les aéroports et les avions.

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Il n’y a rien de plus triste qu’un jeu de mot intraduisible. En anglais, « avion » et « plan » sont désignés par un homophone : « plane ». Quand Sita Dulip met au point sa méthode (« Sita Dulip’s Method »), elle change moins d’avion qu’elle change de plan d ’existence. Au fil de ce recueil, écrit quand « les misères des voyages aériens étaient entièrement dues aux compagnies qui dirigent les aéroports et les avions, sans la moindre aide de barbus dans des grottes », Ursula K. Le Guin convie le lecteur à l’accompagner au fil d’une quinzaine de voyages sur autant de plans.

Des plans qui ressemblent plus ou moins à notre monde, avec toutefois nombre de différences significatives. Dans « Porridge on Islac », première et étonnante excursion du lecteur sur un autre plan, la société locale a mis l’accent sur les sciences « dures » avant de rattraper de façon anarchique son retard du côté de la génétique et de faire… eh bien, un peu n’importe quoi. La narratrice y croise un ours en peluche qui n’en est pas un et une fille croisée avec du maïs. Plusieurs textes ont une dimension critique assez évidente : c’est le cas tout particulièrement de « Great Joy », qui tance cette fois le consumérisme, au travers de la description d’un archipel dont les îles correspondent aux fêtes du monde occidental. Les visiteurs ont-ils envie de vraiment connaître l’envers du décors ? La narratrice, oui. Comme on peut s’en douter, ce n’est pas joli-joli.

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Sita Dulip's Method

« Feeling at home with the Hennebet » continue à s’interroger sur l’altérité et la ressemblance, avec un peuple ne faisant pas la distinction entre l’âme et le corps. Ressemblants, les susceptibles Veksi (« The Ire of the Veksi ») ne le sont pas, tant physiquement (ce sont des quadrupèdes) que mentalement, avec leurs us et coutumes à la fois violents et tendres. Ressemblants, les Frins le sont peut-être davantage (« Social Dreaming of the Frins ») mais chez eux, la dissemblance vient des rêves : tout un chacun peut connaître les rêves des autres, qu’ils soient humains ou animaux. Citons encore les habitants du plan de Hegn (« The Royals of Hegn »), pareils à nous… à cette nuance que tout un chacun est membre de la noblesse – voilà une bonne manière d’abolir les classes, si ce n’est que cela pose d’autres problèmes, pas moins épinaux. D’autant que ces nobles ne sont pas mieux que n’importe quel individu lambda. L’un des plus beaux textes sur l’altérité de ce recueil reste tout de même l’avant-dernier, l’unique deChanging Planes traduit en français : « Les Voltigeurs de Gy ». Soit Gy, un plan dont les habitants sont couverts de plumes. Parmi eux, il pousse des ailes à certains individus au cours de leur adolescence. Ils peuvent voler, oui, mais parfois leurs ailes défaillent… Il est aisé d’appliquer la métaphore à n’importe quelle minorité ; c’est la force de l’universalité de ce texte. Les curieux pourront le retrouver au sommaire du Bifrost n° 25.

Voici une autre bénédiction qui n’en est pas une : l’immortalité. La nouvelle « The Island of the Immortals » voit la narratrice arpenter le plan yendien, à la recherche des immortels. Qu’on se le tienne pour dit, immortel signifie « qui ne meurt pas » et pas autre chose. Pareillement, ne plus dormir est-il une bonne chose ? C’est ce que se sont dits les scientifiques d’Ochiri (« Wake Island »), pour qui dormir est une perte de temps. L’idée de base m’a rappelé L’une rêve, l’autre pas de Nancy Kress mais Le Guin en tire un autre développement, plus bref mais pas moins terrifiant.

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Feeling at home with the Hennebet (vous ne trouvez pas que l'un des personnages ressemble étrangement à l'auteure ?)

Les plans ne ressemblent pas forcément à la Terre. Dans « Seasons of the Ansarac », la narratrice visite un monde plus éloigné de son soleil, de sorte que les saisons y durent vingt-quatre ans. Les Ansaracs vivent généralement trois ans, au fil d’une existence faite de migration, du sud au nord du continent unique et inversement. En quoi consiste alors une vie d’Ansarac ? C’est ce que le dernier d’entre eux racontent aux voyageurs.

En parlant de raconter, et donc de parler : le langage a son importance dans deux récits. « The Silence of the Asonu » nous présente un peuple, les Asonu, dont les adultes abandonnent le langage oral. Est-ce inné ? Ou bien une tradition culturelle ? Si un Asonu adulte s’exprime, alors chacune de ses paroles sera disséquée à n’en plus finir par les linguistes humains. Disséquer une langue, voilà qui est difficile avec « The Nna Moy Language » : imaginez un monde bucolique, à la limite de l’ennui tant rien ne peut y causer le moindre risque ; ses habitants parlent une langue où chaque syllabe est porteuse de plusieurs sens, où chaque lettre voit sa prononciation influencée par les caractères précédents et suivants. Une langue fluide au possible. Ce sont là deux superbes récits sur le thème du langage et de la communication.

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Confusion of the Uñi

Les plans et leurs habitants ne sont pas étrangers à la violence ni aux affres qui nous caractérisent. Prenez Qoq et ses deux races : l’une a fichu en l’air l’écosystème des milliers d’années plus tôt ; l’autre, auparavant réduite en esclavage par la première, a survécu mais certains de ses membres persistent à construire, depuis des siècles, un étrange bâtiment qui ne leur est pas destiné (« The Building »). « Woeful Tales from Mahigul » propose trois récits issus de ce plan, trois récits tragiques comme l’indique le titre ; on retiendra notamment cette histoire où deux villes se font la guerre jusqu’à quasiment s’autodétruire. Et devenir de hauts lieux touristiques.

« Confusion of Uñi » conclut Changing Planes. Curieuse conclusion, qui voit la narratrice faire une expérience de réalité virtuelle qui la laisse… eh bien, confuse. Les derniers paragraphes jettent le doute sur les voyages interplanaires. À bien y repenser, cela vaut-il mieux que les voyages en avion ? Le confort proposé par l’agence interplanaire n’équivaut-il pas, en fin de compte, à celui d’un aéroport lambda ?

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On l’aura compris, Changing Planes forme un recueil thématique des plus cohérents, quasiment un fix-up – rien à voir avec l’aspect best-of des Quatre vents du désir ou de Aux douze vents du monde. Ursula K. Le Guin y endosse sa tenue d’anthropologue pour guider son lecteur à travers ces plans, en autant de vignettes offrant des aperçus de mondes aussi étranges que familiers. C’est doux et tendre. L’auteure s’y fait discrète, intervenant à la marge dans les récits, préférant souvent raconter ce que les autres lui ont dit. Pour ne rien gâcher, les illustrations d'Eric Beddows, qui parsèment le livre, sont des plus réussies.(Le lecteur curieux pourra les admirer sur le site de l'auteure.)

J’imagine bien Ursula K. Le Guin, coincée interminablement dans un aéroport, laisser voguer son imagination loin de ce non-lieu fait de verre et d’acier et peuplé pour l’essentiel de gens en transit, et imaginer ces plans, avec poésie et malice. Beau et poétique, avec une once de satire, Changing Planes s’avère une lecture plaisante, que l’on picore volontiers dans les transports en commun, en rêvant d’ailleurs.

Introuvable : d'occasion
Illisible : non
Inoubliable : oui