Bleue comme une orange [Greenhouse Summer], Norman Spinrad, roman traduit de l’anglais par Rolanc C. Wagner. J’ai lu, coll. « Science-fiction », 2004 [1999, 2001 pour la première édition française]. Poche, 384 pp.

Une blague de climatologue :

« Pourquoi la planète est comme une nymphomane ?
Plus facile à chauffer qu’à refroidir.  » (p. 279)

La température moyenne de surface de la Terre est de 11,85 °C. À vue de nez, ce n’est pas grand-chose : une petite dizaine de degrés au-dessus du point de congélation. De quoi mettre une petite laine quand on sort. Et 26,85 °C, c’est quoi sinon une agréable température estivale. Sauf qu’une température moyenne du globe terrestre de 26,85 °C conduirait — d’après les récents calculs d’une équipe du MIT – à l’évaporation des océans, à un effet d’étuve, et donc un emballement catastrophique du climat menant à ce que certains appellent la condition Vénus.

Mais si, vous savez, Vénus, cette charmante planète où la température moyenne de surface est de 462 °C.

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La condition Vénus, c’est ce que tentent d’éviter les protagonistes de Bleue comme une orange, roman de Norman Spinrad paru voici quasiment vingt ans. Un roman qui semble s’inscrire dans le même contexte climato-désastreux de Continent perdu, novella rééditée en 2013 par le Passager clandestin, proposant la visite d’une ville de New York engloutie. À vrai dire, le pitch de Bleue comme une orange – un joli titre dont la poésie le dispute à la métaphore effrayante – paraît aujourd’hui plus actuel que jamais. Nous voici chez Spinrad à la fin du XXIe siècle et notre planète s’est séjà salement réchauffée : certaines zones désertiques sont désormais inhabitables (même si certains fous envisagent de construire des dômes Fuller en plein Sahara), d’autres le sont en devenir et portent le nom évocateur de Terres des Damnés. La Sibérie est un paradis tempéré et à Paris, il fait chaud en mars comme si c’était le mois d’août ; d’ailleurs, des alligators font trempette dans la Seine. C’est justement dans la capitale hexagonale que doit avoir lieu la prochaine Conférence Annuelle sur la Stabilisation du Climat – CONASC pour les initiés –, la « réponse typique des Nations unies à la panique de la Condition Vénus ».

« Le Dr Allison Larabee avait produit un modèle climatique destiné à démontrer que si l’on arrêtait pas le réchauffement, celui-ci pourrait, à partir d’un certain point, devenir exponentiel, transformant la Terre en un clone de Vénus, avec une température de six cents degrés, en un laps de temps inférieur à l’espérance de vie des enfants déjà nés. Mais bien sûr, ces derniers ne survivraient pas pour voir ça. » (p. 50)

Joie, bonheur et confiance sans faille en l'avenir.

Bref. Les modèles climatiques, voilà tout l’enjeu de cette sixième édition de la CONASC. Dans cet avenir pas super enviable, il y a les Verts, partisans de vivre avec le réchauffement, et les Bleus, ceux qui sont déterminés à refroidir la Terre. Une nécessité d’autant plus grande si la Terre menace de basculer dans la Condition Vénus. Si. Cela n’a rien d’une certitude. Sauf que les Bleus – ou plutôt la Grande Machine Bleue –, ce sont « un ensemble d’entreprises capitalistes ressuscitées » (p. 185), que d’aucuns considèrent comme des « connards malfaisants [qui] ne sont pas très bons quand il s’agit de se préserver. Considérant que c’est raison principale qui fait d’eux connards » (p. 334 ; non, je n’ai pas oublié les articles, c’est le personnage qui s’exprime ainsi) Et personne ne se leurre : les Bleus veulent refroidir la Terre parce que vendre leurs technologies (miroirs orbitaux, générateurs de nuages, génie génétique et autres trucs du genre) leur rapportera un pognon de dingues. Eh, s’il y a moyen de se faire du fric, pourquoi s’en priver ?

Voici deux sous-fifres : d’un côté, Monique Calhoun, qui bosse pour l’entreprise de relations publiques Panem & Circenses, au service de la Grande Machine Bleue dans le cadre de la CONASC ; de l’autre, le prince Eric Esterhazy, membre des Mauvais Garçons – un syndicat de cartels mafieux avec une stricte ligne déontologique, des gens ayant curieusement à cœur la survie de la planète –, playboys oisif qui gère une péniche, La Reine de la Seine. L’esquif doit accueillir les climatologues à l’issue des conférences. Charge à Monique et Esterhazy de jouer un jeu de dupe (quitte à donner – non sans déplaisir – de leur personne) pour parvenir à dérober l’un à l’autre des renseignements. Du genre : la Condition Vénus est-elle réelle ou bien s’agit-il d’une mise en scène, d’un disney ?

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Le roman adopte un cadre restreint : l’essentiel se déroule dans les coursives et les alcôves de la Reine de la Seine, sur une durée réduite. Au programme, sexe, drogues, pas vraiment de rock’n’roll mais des discussions (beaucoup de discussions : le roman est bavard) et des confessions sur l’oreiller. Enfin, pas forcément sur l’oreiller mais vous avez l’idée. L’ensemble, en dépit des enjeux déprimants et du portrait calamiteux de ceux prêts à tout pour préserver leur pré carré, s’avère relativement léger et plein d’humour – en particulier du côté du prince Esterhazy et de ses démêlés avec son épouvantable mère et l’IA embarquée de la péniche. Sans oublier Stella et Ivan Marenko, deux Sibériens richissimes et excentriques, aux intentions difficiles à cerner – participer à sauver la Terre ou bien préserver leur Sibérie dorée ? Lent à démarrer, le roman s’avère fascinant à plus d’un titre mais pas pour les raisons qu’on imagine de prime abord.

Non, Bleue comme une orange ne fournira pas de solution pour aborder sereinement (ou non) la suite de ce XXIe siècle, mais Norman Spinrad y dénonce avec une ironie réjouissante les mécanismes du capitalisme, jamais à court d’idées pour empocher de l’argent. De fait, le principal objet du roman concerne bien les méthodes de dissimulation, choses que Spinrad appelle disneys —des fakes, comme on dirait maintenant. Dans la Reine de la Seine, rien n’est vrai — de la décoration des alcôves aux sentiments —, tout se falsifie. Les modèles eux-mêmes sont sujets à débats et la seule chose certaine qui reste en fin de compte n’est peut-être que l’incertitude. On pourra se reporter avec profit à l'article que consacrait Sylvie Denis à ce roman dans le Bifrost 25.

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Pour en revenir à ce qui nous attend : le gouvernement américain a admis tout récemment la hausse moyenne des températures de 4 °C d’ici la fin du XXIe siècle. Allez, encore un peu et on s’approche des températures régnant lors du maximum thermique du Paléocène-Éocène, où les températures moyennes étaient supérieures d’une dizaine de degrés. Encore un peu plus et… Avez-vous remarqué qu’on évoque toujours la fin de ce siècle mais pas les siècles prochains ? Comme si envisager un XXIIe siècle était dépourvu d’objet, comme s’il ne risquait pas de rester grand-monde pour fêter la Saint-Sylvestre le 31 décembre 2100…

En attendant de cuire à l’étuvée, relire Norman Spinrad ne fera pas de mal.

Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : oui