Zoe, Drake Doremus (2018). 104 minutes, couleurs.

Mine de rien, Netflix semble avoir ponctué ce tour d’alphabet : The Bad Batch , parce qu’Ana Lily Amirpour (dont votre serviteur avait apprécié l’intriguant A Girl Walks Home Alone At Night ) et Keanu Reeves ; Órbita 9 parce que O et 9. Et nous voici à la lettre Z. Alors essayons Zoe, autre production Netflix…

« Oh, look at all these lonely peoples
Where do they are come from? »

Il y a un demi-siècle, les Beatles se posaient la question au travers de l’émouvante chanson « Eleanor Rigby », qui illustrait fort joliment l’un des plus beaux moments de Yellow Submarine l’arrivée du sous-marin dans une grise ville de Liverpool. Le réalisateur Drake Doremus s’en est-il souvent au moment de tourner Zoe ? Spoiler : le film ne répond pas à la question…

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En dépit de ce qu'indique l'affiche, le film est bel et bien disponible sur Netflix France, si le cœur vous en dit.

Dans un avenir tellement proche que ça pourrait être demain. Zoe (« zooo ») bosse dans une start-up dont le but est de matcher les couples et de savoir quelle est leur compatibilité. Améliorer les relations amoureuses, par le biais d’un logiciel, en somme. Sauf que Zoe est tristement seule. Elle éprouve cependant des sentiments envers Cole, son patron. Celui-ci travaille également à la mise au point d’androïdes sophistiqués – les synthétiques, destinés à servir de compagnons aux humains. Lutter contre la solitude, par le biais d’un robot, en somme. Elle participe notamment à l’éveil d’Ash, beau gosse tout ce qu’il y a de plus artificiel. Lorsque Zoe teste sa compatibilité avec Cole, elle a la désagréable surprise d’obtenir un désastreux 0%. Parce que Zoe – le spectateur pas trop neuneu l’aura déjà deviné et pour ceux plus longs à la détente, ce n’est pas un gros spoiler car il arrive au bout d’une petite vingtaine de minutes – est elle-même une synthétique qui s’ignore. La voilà qui s’interroge sur la nature et la réalité de ses sentiments envers Cole. Quant à celui-ci, il est troublé : peut-on tomber amoureux d’un robot, aussi mignon soit-il ?

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C’est peu dire que les questionnements des deux protagonistes ont déjà été abordés plus d’une fois par le passé, que ce soit au travers de livres, de films voire d’albums. Le fondateur R.U.R. de Karel Čapek mettait en scène des robots dénués de sentiments – et en souffrant –, le récent Autonome d’Annalee Newitz parle d’indenture mais aussi de désir chez la gente synthétique (quoique avec un peu de maladresse) ; les quatre joyeux lurons teutons de Kraftwerk en faisait l’un des thèmes de leurs deux meilleur disques, The Man-Machine et surtout Computer World ; quant à Daft Punk, le duo a renchéri avec Robot After All ; sur petit et grand écran, on a pu voir des robots plus ou moins indiscernables de l’humain plonger dans les affres des sentiments ( Electroma des inévitables Daft Punk, Her de Spike Jonze, la série Westworld et toute une palanquée de films qu’il serait trop long de citer). Quelle pierre apporte Zoe à l’édifice ? Eh bien… un gravillon, peut-être.

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Zoe fait mine de s’intéresser à plusieurs thématiques science-fictives : le matching assisté par ordinateur (pas vraiment une nouveauté, mais, hé, pourquoi pas), des substances suscitant le sentiment amoureux (sûrement du déjà vu mais, hé, pourquoi pas) et les sentiments des robots (un poncif). Et, plutôt que de les creuser, le réalisateur Drake Doremus – qui a pour l’essentiel tourné des comédies romantiques, ainsi qu’une dystopie romantique, Equals – préfère s’attarder sur ce qu’il sait faire, à savoir la romance. En conséquence, l’aspect sciencefictif est réduit au strict minimum : on voit un peu le labo ; on aperçoit quelques synthétiques moins aboutis que Zoe et Ash et qui se distinguent par leur complexion plastique. Des synthétiques ressemblant de manière indiscernable aux humains, voilà qui fait des économies de budget (après tout, pourquoi pas : bon nombre de films chroniqués dans cet Abécédaire consternant (mais moins que ce film) ont été tournés avec trois fois rien).

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L’essentiel du film consiste donc à voir Zoe (Léa Seydoux, plutôt supportable ici) et Cole (Ewan McGregor, en Steve Jobs racorni) roucouler, sur fond de soleil automnal, sous l’œil un peu jaloux mais pas trop d’Ash (Theo James), avec en fond sonore une pop-rock FM. Les deux acteurs principaux font ce qu’ils peuvent mais l’alchimie demeure absente. On peut s’étonner de la candeur du personnage de Cole face à sa création : comme si Pygmalion découvrait Galatée de but en blanc. Agaçant aussi, le film n’a qu’un point de vue hétérocentré et romantique sur la question. Avec un regard masculin : Zoe s’aventure dans un bordel (situé juste sous le bar qu’elle a l’habitude de fréquenter avec Cole, voilà qui est super crédible), où on ne trouve que des synthétiques féminins. Si Ash a tout du fantasme pour midinettes, avec ses lèvres pleines et sa barbe de deux jours, ça s’arrête là quant à son utilisation. Et si Zoe est, semble-t-il, équipée de tout l’appareil génital d’une femme, elle ne possède pas de glandes lacrymales. Ah, bravo, Cole, on voit que tu as pensé à l’essentiel, hein… Bref, c’est là une manière aussi partielle qu’archi-convenue de traiter le thème de l’ultra moderne solitude et des relations humaines dans la société occidentale de ce début de XXIe siècle. Quant à voir Zoe s’aventurer sur le terrain plus difficile du pygmalionisme ou du fétichisme des robots, on peut toujours rêver.

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Comme dans tout bon conte de fées, tout est bien qui finira bien. Sauf pour le spectateur amateur de bonne SF, qui – s’il a tenu jusqu’à la fin – se sera arraché les yeux. Une machine peut éprouver des sentiments, youpi. Zoe ne fait rien de ses thématiques, n’apporte rien, et, en somme, s’avère une œuvre que l’on qualifiera gentiment d’inutile.

Et face à tant de bons sentiments, on ne peut qu’avoir envie de conclure sur cette chanson, fort peu robotique certes, de Brigitte Fontaine…

Introuvable : 01101110 01101111 01101110
Irregardable : 01101111 01110101 01101001
Inoubliable : 01101110 01101111 01101110