Ultra Rêve, Caroline Poggi & Jonathan Vinel, Yann Gonzalez, Bertrand Mandico (2018). Couleurs, 82 minutes (21 + 23 + 37).
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Après un number9dream introductif, continuons dans l’onirisme. Ultra Rêve, ce sont trois courts-métrages n’ayant pas grand-chose à voir entre eux mais rassemblés tout de même au sein d’une même séance ciné. Le titre laisse supposer du rêve (ha) et… de la radicalité ? Voyons voir ce qu’il en est…

1 : After School Knife Fight

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Quand on est ado, avoir un groupe de musique tient sûrement du rêve. C’est le cas pour Roca et Naël, deux potes de lycée : le premier est batteur, le second guitariste. Et quand Laëtitia a répondu à leur annonce pour une chanteuse, c’était parfait. Un type un peu plus âgé, en thèse (et avec des faux airs d’Emmanuel Macron) les a rejoint à la basse, et le groupe était au complet. Knife Fight, c’est donc leur nom, imaginé par Laëtitia. Une après-midi maussade de printemps, les quatre se rejoignent après les cours dans un terrain vague. Il fait grisâtre. Quelques tensions sont là, non dites. L’amour, l’avenir… Tout se résolvera dans la musique, avec une reprise nocturne de « Perfect Life » de Belong. Un mur sonore où tout se fond et se confond.

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Il s’agit là d’une entrée en matière sans le moindre élément de genre, centrée essentiellement sur les rêves et aspirations de la jeunesse ; la nostalgie et l’importance du moment présent. Le résultat est sympathique, même si l’interprétation laisse parfois à désirer (arrêtez de marmonner, bon sang !). Sympathique, voilà. Rien de plus, rien de moins et c’est déjà ça.

2 : Les Îles

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L’imaginaire débarque plein pot avec le second court. Sur un lit, un éphèbe et une jeune femme se papouillent gentiment, chaudement… jusqu’au moment où débarque un monstre, armé d’un couteau, sorte d’écorché vif dont la bouche ressemble à une vulve. Et le nouveau venu de se joindre au couple dans une communion orgiaque.

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Mais… tout ceci n’était qu’une pièce de théâtre. Dans le public, un couple s’en va la séance terminée – l’un est travesti, l’autre simplement efféminé. Ils se dirigent vers quelque jardin public, où leurs tendres ébats sont observés par une troupe de branleurs (c’est ainsi que les crédits les désignent, et c’est exactement ce qu’ils sont). Le son est capté par une jeune fille, qui…

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Bon, en dire davantage serait dommage – et j’en ai sûrement déjà trop dit. Sur un dispositif scénaristique rappelant Réalité de Quentin Dupieux – scène, réalité et rêve s’emboîtent sur un plan multidimensionnel –, ce court-métrage de Yann Gonzalez (auteur de plusieurs autres courts et du récent Un couteau dans le cœur) propose un récit où le désir se fait fluide, peu importe les distinctions de genre. Érotique et tendre. À noter que le monstre est issu de l’imagination de Bertrand Mandico, réalisateur de :

3 : Ultra Pulpe

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Là où les deux précédents courts-métrages s’inscrivaient dans un ratio d’image n’occupant pas tout l’écran, Ultra Pulpe occupe toute la toile, et le titre, qui clignote en mode stroboscopique, annonce la couleur  : on tient avec ce nouveau court-métrage de Bertrand Mandico le gros morceau de Ultra Rêve.

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Le tournage du film Apocalypse After s’achève. La réalisatrice, Joy d’Amata (Elina Löwensohn, égérie du réalisateur), s’est amourachée de l’actrice principale, qu’elle persiste à appeler par le nom de son personnage : Apocalypse. Cette dernière préfère jouer sur une borne d’arcade à l’apparence organique. Et puis il y un mandrille aux yeux jaunes  : comme persiste à le déclamer Joy, « le cinéma est un singe aux yeux brillants ». Entre singe et songe, il n’y a guère qu’une lettre de différence et, à partir de là, le film part en vrille. Dans un décor évoquant une plage, deux actrices grignotent un gâteau d’anniversaire lorsqu’arrive un monstre qui régresse. Régressé dans le temps, il laisse place à Ulli (Vimala Pons, vue dans le super-héroïque Vincent n ’a pas d’écailles ), en mode survoltée. Deux autres actrices dissertent de Balard et de Sternberg pendant qu’une maquilleuse leur dessine du sang sur la poitrine. « Science-fiction, science-frisson, science-fusion, science-nichon… » déclare l’une des deux femmes. L’autre lui répond que, effectivement, le genre se réduit un peu à ça. Quant à la maquilleuse, bourrée, elle se réveille sur un endroit qui pourrait être Mars, mais le décor évoque surtout celui des films de SF de série B sous un éclairage dramatique. En contact télépathique avec sa mère, elle est pourchassée par des types en combinaison hazmat dans un marécage où se dresse des pierres fort phalliques.

« Nos opinions n’iront pas sur Mars. »
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De Bertrand Mandico, j’avais apprécié Hormona , recueil de trois courts-métrages. Bon. Ultra Pulpe pousse les curseurs de loufoque et de baroque encore quelques crans plus loin. Décors en toc, fragments d’imagerie de sci-fi, couleurs électriques et néons, Ultra Pulpe constitue un hommage fou à tout un pan du cinéma de genre – toutes ces séries B de SF ou d’horreur tournées avec trois bouts de ficelle et où les boobs servaient à masquer les trous de scénario. Bertrand Mandico s’éclate – et le spectateur aussi, au passage. Tourné dans la foulée des Garçons sauvages (qu’il faudra bien que je me décide à voir), ce court-métrage est un pur moment d’extase lysergique complètement foufou, à fond dans sa drôle, ponctué de punchlines absurdes et géniales – la « science-nichon » bien sûr, mais aussi faire rimer Éros et Tétanos. Il s’agit à l’évidence du morceau de choix d’Ultra Rêve.

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1 + 2 + 3 = ♥

Si le sympathique After School Knife Fight ne semble pas vraiment à sa place au sein d’Ultra Rêve (encore que cela puisse se discuter), il n’y a pas de quoi gâcher la séance, tant Les Îles et, surtout, Ultra Pulpe, emportent l’adhésion pour peu que l’on accepte de lâcher prise, de laisser derrière nos certitudes. Et on ne peut que rêver de voir d’autres courts métrages de ce calibre.

Introuvable : pour le moment, oui
Irregardable : oui
Inoubliable : tellement