Provocation suivi de Réflexions sur ma vie [Prowokacja et Mein Leben], Stanislas Lem, textes traduit du polonais et de l’allemand par Dominique Sila. Le Seuil, 1989 [1980, 1983], moyen format, 128 pages.

C’est peu dire que votre serviteur apprécie l’œuvre de Stanislas Lem, écrivain capable de tout écrire, tant un polar métaphysique qu’un space opera pur jus , des contes de SF qu’un essai philosophique (Summa Technologiae), une autobiographie romancée que des critiques de livres inexistants. Justement, peu plus tôt, on s’est intéressé dans cet affligeant Abécédaire à A Perfect Vacuum, ouvrage recueillant bon nombre de critiques d’ouvrages fictifs. Mais… il y en a quelques autres, dispersés çà et là.

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Deux textes composent le bref volume Provocation. Le premier, le plus long, aurait d’ailleurs pu figurer au sommaire de Bibliothèque du XXIe siècle , tant il s’inscrit dans cette continuité de critiques de textes inexistants écrits par des auteurs qui ne le sont pas moins (et de fait, les éditions en langue anglaise l’y ajoutent). Ici, il s’agit de l’analyse par Lem d’un ouvrage attribué à l’auteur allemand Horst Aspernic, intituléLe Génocide et divisé en deux livres, La Solution finale comme Rédemption (Endlosung als Erlösung) etLa Mort, corps étranger ( Fremdkörper Tod). D’emblée, le titre de l’ouvrage se justifie… et votre serviteur se retrouve à marcher sur des œufs.

Le texte commence par ces lignes : « On l’a dit, il vaut mieux que ce soit un Allemand qui ait écrit cette histoire du génocide : un autre auteur se serait vu accuser de germanophobie ». En faisant une méta-lecture, on peut probablement remplacer Allemand par Juif : si Lem n’avait été d’origine juive, qui sait comment cette Provocation aurait pu être perçue. L’auteur (Aspernic, ou bien Lem ?) entreprend de régler ses comptes avec la Solution finale, en tentant de comprendre la nature et la justification de cette atrocité. Et son absurdité intrinsèque. Les précédents génocides avaient pour but d’empêcher les peuples conquis d’avoir une descendance susceptible de se venger. Mais l’Holocauste se base sur plusieurs paradoxes : il est commis de manière ouverte sur le sanglant front de l’Est mais dissimulé à l’Ouest ; jamais les nazis n’ont reconnu le terme de génocide, y préférant des périphrases et des ordres à large interprétation.

« Le mystère est resté entier, comme chaque fois que l’homme accomplit un acte qui le dépasse sur le plan physique et mental. » (p. 27)

Aspernic introduit d’autres pistes de réflexion : la défaite inéluctable de l’Allemagne nazie, défaite d’autant plus totale que les scientifiques allemands auraient mis au point la bombe atomique – Berlin aurait alors fini en poussières radioactives. Ou encore : le bien et le mal, et le paradoxe représenté Hitler, ce dictateur supposément végétarien et ami des animaux (des déclarations plutôt issues de la propagande nazie), qui n’aurait jamais ordonné explicitement la Solution finale, qui traitait avec bonté ses secrétaires et domestiques et n’hésitait pas à faire massacrer ses généraux récalcitrants.

« Le bien, en effet, ne se donne jamais le mal pour justification, alors que le mal se justifie toujours par le bien. C’est ce qui explique que les utopies positives fourmillent de détails concrets (on trouve chez Fourier la description détaillée d’un phalanstère), mais que les textes de l’orthodoxie nazie se taisent sur l’organisation des camps d’extermination, sur les chambres à gaz, les fours crématoires, les broyeurs d’ossements, le zyklon B et le phénol. » (p. 35-36)

Comme autre explication, Aspernic insiste sur le mauvais goût de l’esthétique nazie, reproduction pervertie et de piètre qualité de choses existantes, « le ridicule involontaire de la solennelle gravité avec laquelle les symboles représentés sont gonflés comme des baudruches prêtes à éclater » (p. 42). L’auteur poursuit plus loin sur cette impression, selon laquelle les nazis auraient fait de l’extermination des Juifs une affaire personnelle, ne laissant guère à d’autres peuples le soin de s’en occuper.

La seconde partie du texte s’attache à décrire comment la mort, phénomène ancré dans le quotidien pendant des siècles, s’en est peu à peu détaché avec les progrès de la médecine. La mort s’est retrouvée aliénée au XXe siècle, et le national-socialisme a entrepris de la ré-apprivoiser au travers d’un génocide standardisé. Ce qui amène à l’anti-sémitisme et ses raisons, les Juifs n’étant pas stigmatisé par Hitler et les siens comme simples responsables de la mort du Christ (ça, c’était bon pour le Moyen-Âge) mais, grosso merdo, comme auteurs du mal universel. Et Lem d’inférer que l’anti-sémitisme actuel subit un recul, la cause de certains problèmes (pollution, surpopulation, inflation) ne pouvant être attribuée aux Juifs.

En somme, Provocation se révèle un texte glaçant, sur lequel il m’est difficile d’émettre un jugement de valeur : c’est inédiablement intéressant et argumenté avec soin. Impossible d’y demeurer indifférent.

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« Je crois que je suis à la fois mécontent et fier de tout ce que j’ai écrit. » (p. 118)

En comparaison avec Provocation, R éflexions sur ma vie, bref essai paru dans le journal allemand Neue Rundschau en avril 1983, s’avère nettement plus léger. Lem tente d’y expliquer, avec un souci de la vérité à géométrie variable, ce qui a participé à fondre sa personnalité. En premier lieu, l’ordre et le hasard. Concernant le hasard, il évoque une anecdote ayant formé l’objet d’un texte au sommaire de A Perfect Vacuum, De Impossibilitate Vitae & De Impossibilitate Prognoscendi, ou comment son père, à une minute près en 1915, aurait pu perdre la vie et donc ne pas engendrer le jeune Stanislas six ans plus tard. Au fil des pages, Lem explique ses passions de jeunesse (créer des mondes imaginaires et des objets impossibles), ce qui l’a mené à devenir écrivain, et il se livre à un examen sévère de ses œuvres, balayant d’un revers ses romans de jeunesse et ne retenant que quelques œuvres, en particulier Solaris. Concernant la méthode, ce dernier roman et Retour des étoiles ont bénéficié de la même, Lem découvrant l’histoire en même temps qu’il l’écrivait, ce qui s’avère réussi dans le cas du premier roman et bien moins dans celui du second.

Cet essai a été rédigé alors que Lem était âgé d’une soixantaine d’années ; il se sait moins prolifique, plus exigeant : de fait, il cessera assez vite d’écrire par la suite (Fiasco, écrit en 1985). Pas question pour lui cependant d’expliquer à la postérité la manière dont ses œuvres sont nées : si les pyramides demeurent aujourd’hui aussi impressionnantes, n’est-ce pas parce que, justement, on ignore comment précisément elles ont été édifiées ?

Un bel essai, qui offre un aperçu ô combien passionnant de la vie et l’œuvre de l’un des plus grands auteurs de science-fiction du XXe siècle, qui vient compléter la tentative d’autobiographie qu’est Wyzoki Zamek / High Castle.

Introuvable : oui (les occasions coûtent un rein, voire deux)
Illisible : non
Inoubliable : oui