Kéthani, Eric Brown. Solaris, 2008. 311 pp.

Dans sa postface aux Ferrailleurs du cosmos , Eric Brown indique procéder régulièrement par accrétion : écrire une nouvelle, en apprécier le contexte ou les personnages, et y revenir au fil du temps, afin de développer une intrigue plus vaste. Un fix-up, quoi. Si Les Ferrailleurs du cosmos en propose un très bon exemple, l’auteur britannique s’était déjà illustré plus tôt dans ce format avec The Fall of Tartarus (2005), Engineman (2010 mais rassemblant des histoires rédigées entre 1987 et 1994 – et dont quelques-unes figurent au sommaire d’Odyssées aveugles )… et Kéthani.

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Kéthani, kézaco ?

Le recueil se constitue de dix nouvelles, parues pour la plupart entre 1997 et 2007 dans divers supports (magazines – dont Interzone, où Brown fit ses débuts – et anthologies), d’un récit inédit, et d’une douzaine d’interludes ajoutant du liant entre les textes. Kéthani se déroule dans un monde qui ressemble presque au nôtre : cela pourrait se dérouler dans l’Angleterre contemporaine. À une nuance près : ils ont débarqué. Ils : les extraterrestres, bien évidemment. Leurs vaisseaux sont apparus comme ça, un beau jour : une dizaine de milliers d’obélisques cristallines, réparties à travers le monde, tandis que les vaisseaux demeuraient en orbite. Les Kéthani, c’est donc leur nom, n’ont rien imposé, non. En revanche, ils ont offert à l’humanité un cadeau inimaginable : l’abolition de la mort.

Rien de bien compliqué : il suffit de posséder un implant. Quand son porteur décède, les convoyeurs (les ferrymen, sorte de croque-morts de ces nouveaux temps) transportent son corps à l’obélisque kéthani le plus proche, où le cadavre sera dématérialisé et expédié vers Kéthan. Le défunt est ressuscité, et, six mois plus tard, à son retour, il lui est offert la possibilité de rester sur Terre ou bien de partir dans l’espace, à la conquête de nouveaux mondes. Sauf que, parmi les humains, tout le monde ne voit pas ce cadeau d’un bon œil. Certains, voyant des complots partout, estiment que les Kéthani ont des buts cachés ; pour d’autres, la fin de la mort est tout simplement contraire à leurs croyances.

Eric Brown choisit d’aborder ce bouleversement majeur par le petit bout de la lorgnette, en se focalisant sur un petit groupe d’amis dont les membres ont pour habitude de se retrouver tous les mardis soirs au Fleece (la toison), le pub d’Oxenworth, petit bourgade quelque part dans le West Yorkshire. Le recueil commence avec l’arrivée des Kéthani, déploie ses récits sur une dizaine d’années, et se conclut avec une nouvelle donne pour les personnages. Le narrateur en est Khalid, jeune homme dans sa vingtaine quand débute le recueil, observateur impartial des événements qui vont toucher ses amis.

Des amis aux préoccupations forcément liées aux extraterrestres. Il y a Richard Lincoln, ferryman, dont l’épouse l’a quitté. Il a un implant ; pas elle – mais le décès de sa mère va remettre en cause les priorités de son ex-épouse. Il y a Jeffrey, professeur qui va tomber amoureux de l’une de ses élèves. Lui a un implant. Pas elle. Lui est âgé. Pas elle. Qu’importe les on-dit, ils veulent vivre leur passion. Mais comme le chantent les Rita Mitsouko, les histoires d’amour finissent… Il y a Dan, dont la fille n’a pas d’implant parce que sa mère, catholique dévote, le refuse. Mais que faire lorsque la petite tombe malade ? Accepter les voies de Dieu ou bien aller à l’encontre de ses convictions ?

Mourir… et revenir ? Il y a Ben, dont l’acariâtre père vient de décéder. Ce n’était pas le grand amour entre lui et son fils. Néanmoins, les défunts reviennent toujours changés… Plus jeunes, mais surtout apaisés. Car au fil des nouvelles, on se rapproche du cœur de ce changement de paradigme. Quand la mort est pour ainsi dire abolie, est-il encore possible de commettre un meurtre ? La réponse est hélas oui : c’est ce que Doug Standish, policier désœuvré, va découvrir – et bien davantage. Il y a Stuart, qui décède dans un accident de la route, laissant derrière sa jeune épouse. Samantha sait que son mari va revenir. Mais comment sera-t-il ? Même changé, l’aimera-t-il toujours ? Il y a Matthew, prêtre catholique, qui dirige avec enthousiasme la chorale de la paroisse… mais qui est sujet à des crises de paranoïa. Sont-elles liées aux Kéthanis ?

Et il y a George, nouveau venu au Fleece ; les habitués vont vite découvrir qu’il est écrivain. Ses livres auront une incidence majeure sur le devenir du groupe. Quant à Khalid, notre narrateur lui-même n’est pas à l’abri des drames. Lorsque sa compagne le quitte pour un sculpteur, le jeune homme en est bouleversé et peine à s’en remettre. Quitte à opter pour des solutions radicales.

Avec Kéthani, Brown fait ce qu’il sait faire le mieux : délaisser le spectaculaire et le clinquant pour aborder le versant humain des choses, y compris les plus extraordinaires (l’abolition de la mort, ce n’est pas rien !), avec sensibilité et émotion – une émotion qui point plus particulièrement dans les derniers textes du recueil. Au travers de cette invasion alien d’un autre genre, l’auteur britannique s’interroge sur la compassion, le deuil, l’espoir ; la religion aussi, sans le moindre prosélytisme (si la plupart des personnages sont anglicans, on trouve un prête catholique, et le narrateur, Khalid, est musulman). À vrai dire, les extraterrestres ne sont là qu’à la marge – sans toutefois être absents.

On peut toutefois adresser quelques reproches au recueil : l’impression tenace que les personnages passent leur temps à écluser des bières au Fleece n’en est que le moindre. Il est surtout dommage qu’il s’agisse tout le temps de narrateurs mâles, tous coulés dans un moule similaire. Tenants et aboutissants diffèrent au fil des textes, mais la moitié du recueil consiste en histoires faisant la part belle à la romance. Et, parfois, ça lasse. Il n’empêche, plusieurs histoires sortent du lot – « Matthew’s Passion » et « The Farewell Party » notamment. L’ensemble s’avère sympathique au possible.

Voilà. Un recueil sympathique, c'est la force et la limite de Kéthani — mais c'est déjà ça.

Introuvable : en anglais seulement
Illisible : non
Inoubliable : presque