Gorogoa, Jason Roberts (Annapurna Interactive), 2017.

Gorogoa, c’est quoi ?

Un jeu. Il est des jeux vidéo sur lesquels on tombe, un peu par hasard, et qu’il est difficile d’oublier. Gorogoa est de ceux-là.

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D’un autre côté, l’auteur de ce lamentable Abécédaire avoue volontiers être un gamer du dimanche, plutôt vieux jeux (les premiersTomb Raider, la série Ages of Empires, la série Myst : voilà mes références ultimes et passablement datées). Ce qui ne m’empêche pas de m’intéresser à des choses plus récentes et plutôt intéressantes (Year Walk, par exemple).

Gorogoa, c’est quoi donc ?

Derrière ce titre énigmatique, on a ici un petit jeu vidéo développé par Annapurna Interactive, jeune studio à qui l’on doit déjà What Remains of Edith Finch, superbe jeu de mystère invitant le joueur à découvrir l’histoire d’une famille quelque peu cabossée au travers de l’exploration d’une maison biscornue, pleine de coins, de recoins et de passages secrets. En matière de jouabilité, Gorogoa n’a rien à voir : là où Edith Finch… est un « walking simulator » qui se double d’une série de mini-jeux inventifs (enfin, pas tous), Gorogoa relève plutôt du « point & click » et présente un écran divisé en quatre cases carrés, où, grosso-modo, il s’agit de déplacer des cartes.

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De forme carrées, ces cartes représentent en fait des fragments de paysage, avec lesquelles une poignée d’actions est possible : zoomer en cliquant sur des zones précises et accéder ainsi à d’autres détails des paysages en question, dézoomer et parfois se retrouver ailleurs ; déplacer ces cartes sur le « plateau », de façon à combiner les paysages qu’elles représentent et rendre ainsi possibles des actions impossibles sinon. Sans omettre que ces cartes peuvent se séparer en un premier et un deuxième plan : souvent, l’un ou l’autre desdits plans est ajouré (porte, fenêtre, autre) et peut ainsi se superposer à une autre carte, de manière à débloquer certains mécanismes.

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En zoomant sur le corbeau, les deux parties de la branche vont se raccorder ; agitant la branche alors complète, l'oiseau fera tomber le fruit dans la vasque — et voilà !

Bon, avec tout cela, j’ai parlé de l’aspect purement gameplay du jeu. Si Gorogoa ne consistait qu’en cet ensemble de caractéristiques… autant faire une réussite, il n’y a même pas besoin d’allumer son ordinateur pour le coup. Gorogoa tire son épingle du jeu (ha !) de deux façons : ses graphismes et son scénario.

Gorogoa, c’est quoi alors ?

C’est essentiellement l’œuvre de Jason Roberts, informaticien américain qui a entrepris la création de ce jeu d’abord sur son temps libre puis à temps plein… jusqu’à ce qu’il tombe à court d’argent. Annoncé en 2014, le jeu est finalement sorti trois ans plus tard. (Une démo de 2012 est accessible une fois le jeu terminé et permet de voir l’avancement du projet – à savoir (à en juger par le début) un projet très avancé, ne différant du jeu fini que par la qualité de certains des graphismes et animations.)

Concernant les premiers, c’est bien simple : Gorogoa a été entièrement dessiné à la main. Paysages et personnages sont tracés à la main (la colorisation, elle, a été faite sur Photoshop), une tâche qui a occupé le créateur du jeu, Jason Roberts, pendant des années. Surtout, le bonhomme s’est amélioré au fil du temps, au point de devoir refaire certains dessins qu’il jugeait insatisfaisants. Le résultat est superbe, tendre et naïf, et introduit une touche très personnelle, assez inattendue (pour autant que je puisse en juger).

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Gorogoa, c’est quoi ?

Une rascasse. Enfin, une sorte. Le scénario semble plutôt simple à première vue : un garçon rêve d’un monstre, cette sorte de tas de corail/dragon aztèque/rascasse géante, qui erre à travers la ville. Ce garçonnet doit récupérer cinq fruits colorés : charge au joueur de faciliter les déplacements du gamin pour qu’il trouve les fruits en question. Obtenir les deux premiers est un jeu d’enfant ; rien de plus normal, il s’agit de prendre en main le jeu et ses mécanismes – déplacements et combinaisons de cartes. Récupérer les fruits suivants s’avèrent plus longs et plus compliqués, et nécessitent de faire travailler nos petites cellules grises. Impossible de perdre dans ce jeu : à tout le moins peut-on rester bloqué quelque part, mais jamais bien longtemps – avez-vous bien exploré les paysages ? avez-vous bien vérifié les combinaisons et superpositions possibles entre les cartes ? Jeu muet, Gorogoa convoie tout par les dessins et les petits bulles apparaissant au-dessus du garçonnet. Au-delà du parcours du garçon que l’on accompagne au cours de sa quête, on croise d’autres personnages (un jeune homme languide en chaise roulante ; des insomniaques solitaires), et, peu à peu, tout un contexte s’esquisse : la ville où erre la rascasse bigarrée est par moments en ruine, laissant supposer une guerre, passée ou future. Charge au joueur de compléter les trous de l’histoire.

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Pour les amateurs de jeux de puzzle (dont je suis), Gorogoa représente une belle expérience ludique : les graphismes sont superbes, à nuls autres pareils ; l’histoire est tendre comme tout et le gameplay original. Je suis curieux de voir à quoi ressemble le labyrinthe que constitue le jeu : j’imagine une sorte de dédale tridimensionnel. Bref, il s’agit là d’une réussite de bout en bout. Si on peut adresser un reproche à Gorogoa, celui-ci est mineur : ce jeu est un peu trop court, se bouclant en une heure ou deux. On en redemande ! Reste la possibilité de retourner se balader dans la ville. Et on reste curieux de voir ce que Jason Roberts proposera par la suite.

Pour qui est intéressé, on peut lire par ici un long et excellent article (en anglais) au sujet de Gorogoa.

Introuvable : non
Injouable : seulement pour les allergiques aux point & click
Inoubliable : oui