Des femmes qui tombent, Pierre Desproges, 1985. Points, 2016 [1985]. Poche, 160 pp.

On connaît essentiellement l procureur de la République Desproges (Pierre) française – qui a eu le mauvais goût de quitter cette vallée de larmes voici pile trente ans – pour son activité d’humoriste, mais ce serait oublier un peu vite que l’auteur des Chroniques de la haine ordinaire (et du Manuel de savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis , et de la Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, et de bien d’autres œuvres au caractère absolument indispensable) est aussi celui d’un unique roman : le présent Des femmes qui tombent. Un roman qui relève des genres qui nous intéressent, ne serait-ce que par son emploi de deux tropes majeurs de la science-fiction – mais dévoiler lesquels et dans quelle mesure gâcherait un tantinet le plaisir de la découverte. En fait, même annoncer que Des femmes qui tombent relève de la science-fiction se rapproche d’un spoiler. Oups. Désolé.

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Bref. Tout commence par ce qui a tout l’air d’un meurtre, commis sur un individu lambda :

« Adeline Serpillon appartenait à cette écrasante majorité des mortels qu’on assassine pratiquement jamais. »

Desproges étant Desproges, notre auteur ne s’apitoie guère sur le sort de l’infortunée victime :

« Malgré le grand couteau à viande qui l’avait saignée à blanc en la perforant du plexus au nombril et qui restait planté là, dans son ventre triste, elle conservait dans la mort cet air con des mercières mesurant l’élastique à culottes. » (p.8)

Voici donc la terne et insipide bourgade de Cérillac, quelque part dans le Limousin, frappée par un décès des plus suspects. Ou plus exactement par une série de décès suspects, les cadavres s’accumulant avec une régularité toute mécanique. Un tueur en série ? Allons bon, rien ne semble relier entre ces morts, hormis ce léger point de détail, une bête histoire de chromosomes X dédoublés : ce sont toutes des femmes.

« L’aubergiste venait de découvrir sa Gilberte pendue dans le cellier au bout d’une corde nouée au gros crochet rouillé où l’on laissait jadis le cochon se vider de son sang.
L’étrange panorama de ses cuisses blanches dodues, avec cette arme à feu luisante serrée contre la peau, aurait fait une superbe affiche pour un film noir. Mais la femme avait la tête ficelée dans un sac plastique des Nouvelles Galeries, et ce seul détail suffisait à ôter à la scène l’authenticité pathétique qu’on était en droit d’en attendre. »

Tandis que l’hécatombe se poursuit à Cérillac, le docteur Jacques Rouchon, qui noit ses soirées dans le Picon-bière, finit par remarquer un détail supplémentaire : toutes les victimes arborent la piqûre d’un moustique. Y aurait-il un lien ? De quelle nature ? Lors d’une rencontre nocturne, qui n’a rien à envier aux Envahisseurs, Rouchon va comprendre quel péril menace l’humanité.

Commençant comme un polar traditionnel (enfin, de loin : la maréchaussée est présente uniquement à la périphérie du regard, et le docteur Rouchon n’est pas le plus entreprenant des enquêteurs amateurs), le roman tend à la science-fiction dans sa deuxième partie, l’humour grinçant de Desproges servant de liant pour le tout.

De fait, notre auteur fait ici montre d’une férocité jubilatoire, brocardant la médiocrité médiocre de ses personnages : ceux-ci pourraient être magnifiques dans la médiocrité, mais non, ce ne sont guère que des gens normaux, un peu plus ridicules que la normale, et voilà. Allez, encore quelques mots sur cette pauvre Adeline Serpillon, cadavre inaugural de cette poilade :

« Elle était moyenne avec intensité, plus commune qu’une fosse, et d’une banalité de nougat en plein Montélimar. »

Bam. Quant aux autres… Le boucher est un expert des platitudes, le curé a des tendances libidineuses. Tout le monde en prend pour son grade, Desproges n’épargnant personne : jeunes, vieux, hommes, femmes, enfants — et donc surtout pas Christian, le fils handicapé mental de Rouchon. Crotte au bon goût et au politiquement correct – d’ailleurs, le nom absurde du non moins étrange personnage que rencontre Rouchon relève probablement de cette même absence de respect envers à peu près tout. La seule personne à échapper un tant soit peu au dézinguage général n’est pas le journaliste Marro ni notre protagoniste, l’alcoolique Rouchon, mais son épouse Catherine, pourtant pas la plus parfaite ni la plus fidèle du genre.

Des femmes qui tombent se savoure, sûrement un peu de la même manière qu’un piment. C’est là autant un livre fait pour être lu que pour être dit ; du moins possède-t-il la même oralité que les autres textes de son auteur.

Un ouvrage à part dans l’œuvre de Pierre Desproges (unique roman de son auteur, pour autant que je sache), et que l’on pourra rapprocher de Evguéni Sokolov de Serge Gainsbourg (pour l’aspect provocateur et unique) voire de La Soupe aux choux de René Fallet (plutôt pour le thème).

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La lecture de ces Femmes qui tombent laisse un sentiment doux-amer : c’était drôle mais triste. Mais férocement drôle. Mais sacrément triste. Mais drôle, vraiment. Méchant. Et d’une tristesse désespérée. On ne peut que regretter que Desproges n’ait pas davantage creusé l’aspect romanesque de sa carrière.

Introuvable : non
Illisible : en rien
Inoubliable : cela va sans dire