E comme Every Heart a Doorway

L'Abécédaire |

Qui, adolescent, n'a jamais rêvé de quitter ce monde moche pour s'enfuir dans un monde imaginaire plus réel que nature ? Avec sa série des Wayward Children, dont le premier tome, Every Heart a Doorway, a été récompensé par les plus grands prix, l'auteure américaine Seanan McGuire s'attache à retracer les pas de tels ados : ceux qui sont revenus dans notre monde et qui ne rêvent d'une chose, y retourner dès que leur portail se rouvrira…

Every Heart a Doorway, Seanan McGuire. Tor.com, 2016. Grand format, 169 pp.
Among the Sticks and Bones, Seanan McGuire. Tor.com, 2017. Grand format, 189 pp.
Beneath the Sugar Sky, Seanan McGuire. Tor.com, 2018. Grand format, 174 pp.

Enfant, on s’est tous rêvé des mondes imaginaires ; on a tous sûrement rêvé de fuir ce monde moche, méchant, médiocre, méprisable… Bon, je dis « tous » mais peut-être que je m’avance un peu. Quoi qu’il en soit, Seanan McGuire s’est posée cette question : et si c’était vrai ? Et s’il existait des portails permettant aux enfants et adolescents mal dans leur peau d’entrer dans le monde magique de leur choix… et, s’ils le désirent, de ne plus jamais en revenir ? Mais surtout : que se passerait-il si jamais ces enfants revenaient ? Ne faudrait-il alors pas tenter de les guérir pour éviter qu’ils ne repartent ?

« There are worlds built on rainbows and worlds built on rain. There are worlds of pure mathematics, where every number chimes like crystal as it rolls into reality. There are worlds of light and worlds of darkness, worlds of rhyme and worlds of reason, and worlds where the only thing that matters is the goodness in a hero’s heart. » (Among the sticks and bones)
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Every Heart a Doorway débute avec l’arrivée de Nancy à la Résidence Eleanor West pour les Enfants Indociles (en VO, Eleanor West ’s Home for Wayward Children). Enfants indociles : comprendre, ceux qui, en porte-à-faux avec ce monde, ont choisi d'ouvrir un portail magique pour trouver un monde meilleur, dans lequel ils seraient enfin à leur place. Comme son nom l’indique, cette institution est dirigée par la vieille Eleanor West, qui sait très bien de quoi elle parle : dans sa lointaine jeunesse, elle-même a disparu dans un tel monde magique. Mais… elle est revenue. Et depuis des décennies, elle tente de guérir les enfants qui reviennent – dans l’espoir d’obtenir son billet retour pour son monde rêvé. Eleanor West tente, au passage, d’élaborer une typologie des mondes imaginaires : il y a les mondes bons et les mondes maléfiques, il y a les mondes logiques et les monde insensés ; ces distinctions permettent de dresser un joli graphique orthonormé, en dépit de ses limitations. Imaginez  : Narnia (non, à vrai dire, pas Narnia : « a Christian allegory pretending to be a fantasy series », dixit l’un des pensionnaires) ou le Pays des merveilles, ce genre de mondes magiques. Les pensionnaires de sa résidence sont en grande majorité des filles, ce qui n’a rien d’un hasard : « "boys will be boys" is a self-fulfilling prophecy », déclare l’un des personnages  : en règle générale, les garçons ne sont pas du genre à aller s’enfuir dans des mondes imaginaires.

« For us, the places we went were home. We didn't care if they were good or evil or neutral or what. We cared about the fact that for the first time we didn't have to pretend to be something we weren't. We just got to be. That made all the difference in the world. »

Nancy s’est échappée dans un monde sinistre – les Halls des Morts, où elle se tenait, debout, immobile, auprès du maître de céans –, et elle se languit d’y retourner. C’est à ce monde-là qu’elle appartient, pas le nôtre, terne et médiocre. Si un jour l’occasion de franchir le portail se présente de nouveau, elle sait qu’elle n’hésitera pas. Sauf qu’un événement imprévu vient chambouler la convalescence de Nancy : des meurtres ! Quelqu’un tue méthodiquement les pensionnaires de la résidence, et prélève à chaque fois une partie de leur corps. Nancy, forcément, est soupçonnée : les meurtres ont commencé à son arrivée, et ne rêve-t-elle pas de retourner dans son monde, cet Au-delà mortuaire ?

Véritable réussite sur le plan émotionnel, porté par une superbe plume, à la fois sensible et maligne, la novella tutoie l’excellence. Si elle s'adresse sûrement en priorité à un lectorat adolescent, les plus âgés auraient tort de s'en priver. Seanan McGuire a les mots justes pour décrire cette bande d’ados mélancoliques, que leur excursion dans un monde magique a changé à jamais. Le cap de l'adolescence est difficile à franchir, on le sait. Rien de plombant pour autant dans cette métaphore du passage à l'âge adulte, l’humour est parfois présent. Petite ombre au tableau, le récit souffre malheureusement d’un personnage principal bien trop passif. En tant que protagoniste, Nancy déçoit – moins pour son caractère que pour son absence d’implications dans l’intrigue. On se retrouve là avec une curieuse enquête où l’essentiel de l’action est porté par les personnages secondaires… Un défaut véniel, qui ne ternit guère le plaisir que l’on ressent à lire cette histoire. Les jurés des plus grands prix du genre ne s’y sont pas trompés : Every Heart a Doorway a été couronné par un triplé Hugo/Nebula/Locus dans la catégorie novella en 2016.

L’auteure, Seanan McGuire, est surtout connue en France pour les romans adultes qu’elle a signés sous le pseudonyme de Mira Grant, à savoir la série «  Newflesh », dont les trois premiers tomes (sur quatre) ont été publiés par Bragelonne. Sous son vrai nom, l’Américaine a écrit bon nombre de romans répartis dans plusieurs séries : « October Daye » et « Incryptids » notamment. Le principe de Every Heart a Doorway étant plus que prometteur, tant le sujet offre de vastes possibilités, c’est sans grande surprise que Seanan McGuire a entrepris de poursuivre l’histoire de ces adolescents inadaptés, avec deux autres novellas – et ce n’est pas fini…

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Complément indispensable du premier tome, Among the Sticks and Bones constitue une préquelle au premier et s’intéresse à Jack et Jill. Enfants, ces deux jumelles – la première est une petite princesse, l’autre un garçon manqué – vivent une vie parfaitement ennuyeuses dans une famille trop attentionnée jusqu’au jour où elle découvrent, dans le fond d’une malle, un escalier descendant vers un monde magique – les Moors, un monde ténébreux. Là, les voilà séparées peu après leur arrivée : l’une va travailler comme assistante auprès d’un vampire, l’autre auprès d’un savant fou. Cela va sans dire, leur existence en sera changée à jamais, et cela expliquera les événements de Every Heart

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Le troisième volet, Beneath the Sugar Sky, reprend le fil des événements : on y retrouve Nancy, toujours en convalescence chez Mme West. Tout commence lorsqu’une jeune fille tombe, littéralement, du ciel. Après quelque discussion avec elle, il s’avère qu’elle est la fille… de l’une des élèves assassinées dans Every Heart of Doorway. En toute logique, elle ne devrait pas exister, mais on sait que la logique n’a pas toujours le dernier mot dans ces mondes magiques. Pour éviter que la nouvelle venue ne sombre dans l’inexistence, Nancy et ses camarades vont entreprendre un voyage à travers plusieurs mondes imaginaires, dont celui de la défunte… ce qui va les mener jusqu’à un monde fait de sucreries (d’où le titre). L’occasion pour le petit groupe d’apprendre qu’on n’a rien sans rien et que des sacrifices s’avèrent souvent nécessaires. L’occasion pour le lecteur de lire un troisième volet de qualité égale aux précédents, peut-être un plus léger dans le ton.

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De toute évidence, Seanan McGuire ne compte pas s’arrêter là : deux autres titres sont annoncés, In An Absent Dream (prévu pour 2019) et Come Tumbling Down (annoncé pour 2020). Nul doute qu’on ne manquera pas de s’y intéresser.

Introuvable : en anglais seulement
Illisible : non
Inoubliable : oui

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