number9dream, David Mitchell. Sceptre, 2001. Grand format, 418 pp.
« Faut lire TOUT david mitchell. » (Eire Emdé sur Facebook, 14/06/2018, 22:14)

Qui ne connaît pas David Mitchell, romancier britannique né en 1969, un temps professeur d’anglais au Japon, auteur de sept livres, dont Écrits fantômes, premier roman remarqué, Cartographie des nuages, adapté au cinéma par les Wachowski et Tom Tykwer sous le titre Cloud Atlas, et L’Âme des horloges, récompensé par le prix World Fantasy en 2015.

Lire tout David Mitchell, donc ? Chose plus facile à dire qu’à accomplir, car de la bibliographie de l’auteur, trois récits demeurent pour le moment inaccessibles au lecteur non-anglophone : le dernier des trois, une novella intitulée From Me Flows What You Call Time, est d’ailleurs inaccessible à tout lecteur avant 2114. Il s’agit là d’un texte à destination d’une « bibliothèque du futur », projet destiné à accueillir des ouvrages qui ne seront mis à disposition du public que dans une centaine d’années. Voilà bien un texte introuvable et de ce fait illisible, qui aurait toute sa place dans ce désolant Abécédaire – si, intime de l’auteur, j’avais pu le lire. Ce n’est pas le cas, tant pis, et patientons encore 96 ans. Les deux autres livres se contentent d’être inédits en français : il y a Slade House, manière de spin-off à L’Âme des horloges, et l’objet du présent billet, number9dream.

Coincé entre l’excellent Écrits fantômes (1999) et le superbe Cartographie des nuages (2004) – deux romans ambitieux, tentaculaires, flirtant avec le fantastique et la science-fiction –, number9dream n’a curieusement pas eu l’heur d’une traduction en français. Une injustice ?

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De quoi ça parle ? Le jeune Eiji Miyake, étudiant provincial un peu fauché d’à peine vingt ans, débarque à Tokyo dans le but de retrouver son père. Si Eiji est quelque peu timide et empoté, il n’en fait pas moins preuve d’une imagination débordante : c’est ce que montre le premier chapitre. Assis dans un café en face du PanOpticon, l’immeuble où travaille l’avocate de son père, il imagine des stratagèmes pour réussir à lui adresser la parole – quitte à s’imaginer agent secret d’élite, ou bien fétu de paille dans un déluge, ou encore type à la discrétion inouïe qui suit son père et son avocate jusque dans un cinéma où l’on projette un film surréaliste. La narration oscille ici entre rêve éveillé et réalité, sans qu’il soit toujours aisé de déterminer où commence l’un et où termine l’autre. Au fil des chapitres suivants, Eiji va vivre bon nombre de péripéties, au fil d’un parcours initiatique des plus tortueux : il passe une nuit dans un bordel avec un jeune homme pas très fréquentable rencontré dans une salle d’arcades, il est kidnappé par des yakuzas en pleine guerre des gangs, il loge dans un hôtel capsule, il bosse dans un magasin de jeux vidéos puis dans une pizzéria, il rencontre un geek dont l’objectif est de hacker le Pentagone, ainsi qu’une jeune serveuse à la nuque parfaite… tout cela, sans cesser de rêvasser ni de chercher à trouver son paternel. Mais au bout du compte, Eiji le veut-il vraiment ? Son père le veut-il aussi ? D’ailleurs, cette quête d’un père absent n’a-t-elle pas pour but de masquer un autre traumatisme ? Et peut-il continuer à rêvasser son quotidien sans que la réalité ne cesse de se rappeler à lui ?

Le roman tire son titre d’une chanson de John Lennon, précisément intitulée « #9dream » (et non pas de « Revolution #9 » des Beatles comme je l’avais initialement cru). Un titre programmatique, au vu de l’intrication des rêves et de la réalité, et de la récurrence du nombre 9. Qu’il soit écrit en toutes lettres ou bien en chiffres, qu’il soit parfois multiplié ou qu’il soit présent sous forme adjectivale, ce nombre est partout – du premier mot au point final, j’en ai dénombré un peu plus de 160 (« nine » : 89 occurrences ; « ninth » : 18 occurrences ; « ninety » : 19 occurrences ; « 9 » : 5 occurrences ; « 333 » : 29 occurences ; quelques occurrences éparses de « twenty seven » et « eighteen »), mais je demeure infichu de savoir si ce nombre total de 9 revêt quelque signification. Et, bien entendu, le roman se divise en neuf chapitres. Le dernier est le plus court, pas sans raisons.

Si Eiji Miyake constitue l’unique narrateur du roman, celui-ci fait montre d’une diversité de styles (narration à la première personne en quasi flux de conscience, diaristique, épistolaire) et de genres (récit initiatique surtout, flirtant parfois avec la SF et le fantastique, mais de manière moins marquée qu’Écrits fantômes, Cartographie des nuages ou L ’Âme des horloges). En parallèle du parcours semi-onirique d’Eiji, certains chapitres contiennent ainsi d’autres lignes d’intrigue : on découvre ainsi l’enfance du narrateur, avec sa sœur jumelle, on lit un récit surréaliste mettant en scène une chèvre écrivain, un chapon cuisinier et un hominidé, on lit le journal d’un pilote de kaiten – ces sous-marins kamikazes utilisés par la Marine japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale –, et le récit d’une femme kidnappée par les yakuzas. Des récits enchâssés à l’intérêt variable : si le journal du pilote de kaiten est réussi, l’histoire de cette chèvre écrivain m’a laissé froid.

Dans la continuité d’Écrits fantômes etLes Mille Automnes de Jacob de Zoet, number9dream traduit l’intérêt plus que marqué de l’auteur pour le Japon. Et à l’instar des autres romans de David Mitchell, celui-ci tisse des liens avec les livres passés et futurs de l’auteur. Intertextualité, quand tu nous tiens… À noter que l’un des passages du premier chapitre a été adapté sous la forme d’un court-métrage, intitulé The Voorman Problem, avec Martin Freeman et Tom Hollander. Par ailleurs, d’aucuns ont vu dans ce roman des ressemblances avec le roman La Ballade de l’impossible de Haruki Murakami, dont le titre japonais (et anglais) provient d’une chanson des Beatles, « Norwegian Wood ». Ne l’ayant pas lu, je serai bien en peine de juger.

Bref. Sur le papier, number9dream a tout pour plaire : un aspect conceptuel intéressant, sous l’égide de John Lennon. Mais… Là oùÉcrits fantômes et Cartographie des nuages font preuve d’une réjouissante maestria et d’une ambition narrative étonnantes, ce roman peine à passionner : il n’interpelle pas. La quête d’Eiji est assez bateau, même si les réflexions sur le sens qu’on décide d’accorder à une vie ne manquent pas de pertinence. Si les moments brillants du roman le sont vraiment, le récit traîne en longueur – Mitchell a l’habitude d’écrire des pavés, et si avec ses 400 pages, number9dream fait figure d’œuvre assez brève, ce roman est trop long pour son propre bien – et sa pyrotechnie fait long feu, donnant l’impression d’une œuvre assez vaine en fin de compte. Pschitt, quoi.

Et à la question « Faut-il tout lire David Mitchell ? », on se contentera de recommander ce deuxième roman de l’auteur aux complétistes hardcore.

Introuvable : en anglais seulement
Illisible : non mais pas d’une lecture aisée pour autant
Inoubliable : joker