Étrange coïncidence : écrire un roman intitulé L’Histoire sans fin lorsque son propre patronyme, dans la langue de Goethe, signifie « Fin »… Lorsque L’Histoire sans fin (Die Unendliche Geschichte) paraît en 1979 en Allemagne, son auteur, Michael Ende, alors âgé d’une bonne cinquantaine d’année, n’en est pas à son coup d’essai. Il a en effet déjà à son actif une huitaine de romans pour la jeunesse – dont Momo (1973), roman auréolé d’une jolie réputation et lui aussi adapté, d’abord au théâtre en 1978 (sur un livret de l’auteur) puis au cinéma en 1986. Momo (dont le titre complet est Momo ou l'étrange histoire des voleurs de temps et de l'enfant qui rendit aux gens le temps qui leur avait été volé) raconte une histoire critiquant la frénésie du monde moderne. Après L’Histoire sans fin, Ende publiera une douzaine d’autres romans pour la jeunesse ainsi que des romans et recueils destinés à un lectorat plus adulte. Il décède en 1995, des suites d’un cancer.

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Venons en à l’histoire sans fin. L’histoire qui nous intéresse est celle de Bastian Balthazar Bux et de la journée très particulière qu’il va vivre. Pourchassé par des camarades de classe désireux de balancer ce garçon timide et ventripotent dans la benne à ordure la plus proche, Bastien trouve refuge dans l’antre d’un bouquiniste, Karl Konrad Koreander. Le bonhomme, ronchon au possible, semble allergique aux enfants… et on le comprend : poussé par quelque pulsion, Bastien s’enfuit avec l’ouvrage que lisait le libraire, L’Histoire sans fin. Arrivant trop tard à l’école, Bastien se réfugie dans le grenier, où il se plonge – d’abord métaphoriquement — dans la lecture du livre.

Commence là l’histoire du Pays fantastique, que menace le Néant. Des pans entiers du Pays fantastique disparaissent entièrement, ne laissant… eh bien, que du rien – et gare à ne pas y sombrer. La Petite Impératrice, qui règne depuis la Tour d’Ivoire sur cet empire infini, est mourante, et seul un grand guerrier pourra trouver le remède susceptible de la guérir. Ce guerrier, c’est un jeune chasseur des plaines, à la peau verte, répondant au nom d’Atréju. Le garçon va parcourir le Pays fantastique, croiser le chemin de créatures étranges – dont un Dragon de la Fortune nommé Fuchur —, affronter des épreuves qui mettront à mal sa vaillance… et comprendre que sa quête n’a pas de résolution. Du moins, pas au sein des frontières de l’Empire fantastique. Et si cet univers chatoyant ne connaît certes aucune limite physique, il en demeure une, infrangible, dont Atréju n’a aucune idée.

À mesure que les heures passent et que la nuit tombe, Bastien comprend peu à peu que le livre qu’il a sous les yeux possède un caractère inhabituel : ses actions ne sont pas sans conséquence sur l’histoire et lui-même y apparaît. Surtout, il y est question d’un livre titre L’Histoire sans fin… Les histoires d’Atréju et de Bastien vont intimement se lier, lorsqu’aux douze coups de minuit, Bastien va — littéralement – entrer dans le livre pour y sauver la Petite Impératrice en lui donnant un nouveau nom.

Commence alors le second acte du livre. Le Pays fantastique est désormais sain et sauf et, d’un bout à l’autre, il bruisse de légendes au sujet du Sauveur qui, dans un passé immémorial, l’a protégé de l’anéantissement. Investi d’Auryn, l’emblème de la Petite Impératrice, Bastien connaît donc des aventures merveilleuses dans le Pays fantastiques, rencontrant bientôt Atréju et Fuchur. Auryn permet au jeune garçon de faire ce qu’il veut, absolument tout – n’est-ce pas ce qui est inscrit sur le pendentif, « Fais ce que voudras » ? Mais attention… chaque désir exaucé ôte un souvenir à Bastien, qui oublie peu à peu le monde dont il provient. S’il l’oublie totalement, il demeurera prisonnier du Pays fantastique. Atréju et Fuchur parviendront-ils à sauver le héros de lui-même ? Rien n’est moins sûr, surtout lorsque Bastien tombe peu à peu sous la coupe de la fourbe magicienne Xayide…

Le Pays fantastique est donc un monde qui n’a d’autres frontières que celles de l’imagination, et l’auteur s’en donne à cœur joie pour évoquer, parfois seulement sur une ligne ou deux, des amorces d’histoires mettant en scène les personnages secondaires – et de conclure systématiquement par cette phrase :

« Mais cela est une autre histoire, qui sera contée une autre fois. »

Mettons cette phrase de côté, on va y revenir. Le titre français du roman omet un léger détail : le titre complet de l’œuvre est Die unendliche Geschichte von A bis Z, pour l’édition allemande du livre – eh oui, le livre adopte la forme d’un abécédaire.

 

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Divisé en 26 chapitres, introduits par des enluminures ornées de chacune des lettres de l’alphabet, L’Histoire sans fin s’apprécie davantage dans ses versions en bichromie (caractères en bleu-vert pour les passages dans le Pays fantastique, et en brun pour le monde réel). C’est peu dire que l’édition poche française en noir et blanc fait pâle figure (les enluminures perdent tout charme et tout détail ; le remplacement du brun par du gras est moche au possible). Sans compter que cela cause de (petites) incohérences avec l’histoire puisqu’il est question à un endroit d’un livre écrit dans une encre bleu-vert. Passons. Un abécédaire, donc, qui trouve sa justification dans un passage qui n’est pas sans rappeler cette parabole à bases de singes équipés de machines à écrire et dont on attend une réécriture Hamlet obtenue par le hasard :

« Si tu y réfléchis, tu conviendras que toutes les histoires du monde se limitent finalement à vingt-six lettres. Les lettres sont toujours les mêmes, seule leur combinaison change. » (p. 429)

Un roman en forme d’abécédaire, au découpage précis : des chapitres A à L, on suit le parcours d’Atréju et l’implication progressive de Bastien dans le tissu du récit qu’il lit ; à partir de la lettre M et jusqu’à Z, on suit le jeune héros dans ses aventures au Pays fantastique. Dans le monde réel, cette histoire se déroule pour l’essentiel sur l’espace d’une journée : c’est le matin que Bastien dérobe le livre de L’Histoire sans fin, et minuit sonne quand il pénètre dans le livre. La seconde moitié constitue une sorte d’itinéraire nocturne, où Bastien va se perdre lui-même… avant de se retrouver, puis d’en ressortir au petit matin. Vingt-six lettres, vingt-quatre heures, une quête double, d’abord diurne et consciente, puis nocturne et inconsciente. Du sauvetage du Pays fantastique à la quête intérieure de Bastien, il en résulte cette double morale : les humains ont besoin de rêve et d’imagination, mais il ne faut pas s’y perdre pour autant – les deux mondes s'équilibrent l’un l’autre. L’Histoire… se caractérise par une structure finement pensée, où le fond et la forme se rejoignent. De là à crier au chef d’œuvre… Eh bien, oui, crions-le.

La patine du temps fait cependant ressortir quelques défauts : le principal est la quasi absence de personnages féminins. Il y en a, certes, mais dans des rôles mineurs à l’action du récit : la Petite Impératrice, sorte de principe démiurgique à la neutralité assumée, et son opposée, la sournoise Xayide. Et, au-delà de créatures de sexe féminin (la vénérable Morla, Ygramul la Multiple, Uyulala la voix, Urgl la gnome) d’importance secondaire, c’est à peu près tout. On pourrait certes arguer que l’histoire de L’Histoire sans fin – le livre dans le livre, donc — est celle d’un garçonnet, avec une imagination à l’avenant, mais l’explication reste courte. Il n’empêche : L’Histoire sans fin se lit et se relit avec un réel plaisir, et compte sûrement au rang des grands livres de la littérature jeunesse, tous genres confondus.

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Riche visuellement et narrativement, c’est donc naturellement que le roman de Michael Ende a été porté plusieurs fois à l’écran. La première adaptation, signée Wolfgang Petersen, est sortie en 1984. Il s’agit là du premier film « américain » du réalisateur, encensé pour son précédent long-métrage Das Boot (1981). Si le film est produit par Bavaria Film et tourné pour l’essentiel en Allemagne, le casting est américain.

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En peu de scènes, contexte, personnages et enjeux sont posés ; il n’y a plus qu’à se carrer dans son fauteuil comme Bastien sous sa couette et apprécier l’histoire… Celle-ci respecte fidèlement le livre, à quelques détails près : Atréju (Atreyu) n’y a pas la peau verte, Fuchur est renommé Falcor (ce qui a, tout de même, plus de classe), et une poignée de péripéties sont éludées (en particulier la manière dont Bastien entre dans le Pays fantastique, et le nom qu’il donne à la Petite Impératrice).

C’est là un long-métrage attachant, quoique ayant un peu vieilli sur certains aspects (certains effets spéciaux, et la musique surtout). Pour autant, Michael Ende l’aurait détesté, allant jusqu'à le qualifier de révoltant. Le principal reproche adressé à Petersen est de n’avoir pas compris le sens du roman et d’avoir omis l’apport de Bastien au Pays fantastique – sa force créatrice. Mais c'est là un aspect présent surtout dans la deuxième moitié du roman, que n'aborde pas le film.

Quoi qu’il en soit, Barret Oliver est aussi attachant qu’inoubliable en garçonnet trouvant refuge dans les livres ; et Noah Hathaway joue un Atreyu plus que convaincant. L’inventivité du film fonctionne toujours – c’est particulièrement flagrant lors des scènes situées dans la cour de la Tour d’Ivoire, où l’on aperçoit des dizaines de créatures différentes, faisant appel à plusieurs techniques d’effets spéciaux, mais qu’on ne reverra plus ensuite. L’Histoire sans fin version ciné sait également se montrer émouvant : la mort d’Artax, bordel ! Dans le livre, le cheval d’Atréju n’a pas grande importance et disparaît dans les marécages, sans que ce décès ne suscite beaucoup d’émotion. Dans le film, entre le moment où le destrier fait son apparition et celui où il meurt, pas plus d’une demi-douzaine de minutes s’écoule – un laps de temps assez bref pour susciter l’attachement. Pourtant, cette scène est poignante comme pas permis.

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On l’a vu plus haut, le roman est assez long et dense : rien d’étonnant à ce que le film de Wolfgang Petersen n’en couvre que la première moitié et s’achève avec le sauvetage de Fantasia. Sorti six ans plus tard, L’Histoire sans fin II : Un nouveau chapitre de George Miller (non, pas le réalisateur de Mad Max hélas mais un quasi-homonyme) s’intéresse en toute logique à la seconde moitié du roman, quoique de manière plus lâche. Cette suite se traîne une mauvaise réputation, plutôt justifiée.

L’histoire ? Bastien subit une humiliation à l’école, va à la librairie Koreander pour y chercher des manuels sur le courage… et en repart avec l’exemplaire de L’Histoire sans fin. Las, les mots s’effacent du livre. Bien vite, le garçon y replonge, les doigts serrés sur l’emblème Auryn. Arrivant à la cité d’argent, il rencontre Nimbly, gros oiseau maladroit (pensez à Jar-Jar Binks) qui l’incite (lourdement) à utiliser Auryn pour faire des vœux. Bastien hésite. Il se trouve que le Pays fantastique est une nouvelle fois en danger, menacé par d’horribles créatures ayant tendance à surgir de nulle part. Vaillamment, Bastien décide de sauver Fantasia, et reçoit l’appréciable concours d’Atreyu et de Falcor. Si ce dernier reste le dragon porte-bonheur qu’il a toujours été, Bastien découvre qu’utiliser Auryn s’avère bien plus pratique. Mais Nimbly a omis de lui expliquer deux détails cruciaux : qu’il est au service de Xayide, maléfique sorcière ne rêvant rien de moins que de prendre le pouvoir, et que, pour Bastien, faire un vœu lui faire perdre un souvenir. Au rythme où Bastien gaspille sa mémoire, Fantasia est-elle fichue ?

Le film commence par une horrible erreur de casting : Jonathan Brandis (qu’on avait pu voir dans l’adaptation téléfilmique de Ça en cette même année 1990) remplace Barret Oliver et, en une petite minute, parvient à se rendre détestable. Le Bastien qu’il interprète est dépourvu de la naïveté touchante de son prédécesseur, et s’avère une épouvantable tête à claques. Pire, le personnage semble avoir régressé : le premier film nous laissait avec un Bastien ayant gagné confiance en soi, qui réussissait à communiquer avec son père et qui semblait passer outre le trauma du décès de sa mère. Retour à la case départ dans cette suite. Dans le rôle d’Atreyu, Kenny Morrison est transparent ; aucune alchimie ne se crée entre lui et Brandis.

Notons la présence de Thomas Hill, qui reprend le rôle de Karl K. Koreander et celle de John Wesley Shipp, interprète de Flash dans la série TV éponyme, qui adopte ici le rôle du père de Bastien. Si, dans le livre, Xayide est une antagoniste qui profite de Bastien, elle devient ici, sous les traits de Clarissa Burt, l’instigatrice volontaire du mal frappant le Pays fantastique. Dans le roman, le Vide qui emplit Bastien fonctionnait parfaitement comme enjeu de la seconde moitié, Bastien devant se sauver lui-même après avoir sauvé le Pays fantastique. Cette dimension ne transparaît pas vraiment ici, l’enjeu consistant en la sempiternelle lutte du bien contre le mal. Quant à la force créatrice de Bastien, elle n’apparaît que de façon tangente, avec les vœux. Histoire de continuer à gâcher le film, les effets spéciaux ont pris un vilain coup de vieux (Falcor, aïe), mais, cette fois, ne sont pas rattrapés par le charme du film. Et l’humour peine à faire mouche.

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Bon. Si L’Histoire sans fin II s’avère aujourd’hui difficile à revoir (tant de scènes m’ont fait grincer des dents, tellement c’est médiocre), ce n’est rien en comparaison du troisième volet : L’Histoire sans fin III Retour à Fantasia. Sorti en 1994, ce film de Peter McDonald (à qui l’on doit Rambo 3, et qui a œuvré surtout comme réalisateur de seconde équipe) propose un scénario inédit basé lointainement sur le roman d’Ende. Et qui s’avère une injure au bon goût comme aux sens.

Le père de Bastien emménage avec son fils chez sa nouvelle épouse et sa fille. Pour le jeune garçon, cela signifie une nouvelle école. Dès son premier jour, Bastien se met à dos les Mauvais Garçons (il y a une fille dans le lot mais passons sur ce malheureux choix de traduction, on n’est pas à ça près), et n’a d’autre choix que de se réfugier au CDI, où il tombe sur M. Koreander et l’exemplaire de L’Histoire sans fin. Et notre héros de fuir dans le livre. Pas de chance : les Mauvais Garçons vandalisent le CDI et trouvent le livre, ce qui cause des soucis au Pays fantastique. Bastien doit retourner dans le monde réel… et s’y retrouve propulsé avec Falcor, un jeune Mange-pierre et un bonhomme-arbuste, Barky.

Bon. Comment dire… L’Histoire sans fin III est un étron, du genre à faire passer quelques purges comme Troll 2 pour des films honnêtes et regardables, des films derrière lesquels il y a une intention autre que le seul mercantilisme. Ce troisième opus de la série chie allègrement sur les deux précédents, sans se gêner pour éclabousser. À vrai dire, passé le premier quart d’heure et dès l’arrivée de Bastien à Fantasia, le film cesse de faire illusion et se transforme en festival d’horreurs. Les effets spéciaux sont assez moches ; les acteurs sont, pour la plupart, médiocres : Jason James Richter (Sauvez Willy 1 & 2) est aussi tête à claques que son prédécesseur dans le rôle de Bastien. Il n’y a guère que Jack Black, en chef des Mauvais Garçon, que l’on peut sauver du désastre – mais parce que c’est Jack Black et qu'on l'aime bien. Pour le reste… l’humour est consternant, les jeux de mots sont consternants, les scènes censément comiques sont consternantes. Le papa mange-pierre chante du rock (hé, hé, z’avez compris le jeu de mot  ?), on a envie de se fourrer les oreilles de béton ; le bébé mange-pierre, déjà craignos dans L’Histoire sans fin II donne envie de faire des malheurs avec un marteau-piqueur, et à voir ce à quoi est réduit Falcor, la sage créature du premier film devenue ici… un caniche volant neurasthénique qui essaie de casser le quatrième mur, on en vient à lui souhaiter une prompte euthanasie. Une détestable horreur, qui insulte autant l’œuvre de Michael Ende que le spectateur.

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C’est néanmoins sur les trois films que se base la série animée, production franco-germano-canadienne dont les 26 épisodes furent diffusés en 1995 sur la télévision française. Fantasia a un problème ? Xayide fait encore des siennes ? Bastien arrive à la rescousse, et la morale est sauve à la fin. Seul point notable : Atréju y a la peau verte, comme dans le livre.

Le livre a connu une dernière adaptation, en 2002, sous la forme d’une série télévisée de treize épisodes en prises de vue réelles : Les Contes de l'Histoire sans fin. Une adaptation lointaine, qui ne garde pas grand-chose du roman de Michael Ende. L'auteur de ces lignes confesse n'avoir vu aucune de ces deux adaptations sérielles, le courage lui ayant manqué après la purge de L'Histoire sans fin 3.

Une rumeur d'une nouvelle adaptation a couru voici quelques années, mais il semble que la question des droits du roman soit devenue compliquée depuis le décès de l'auteur : en 2011, la productrice Kathleen Kennedy, à la tête de LucasFilms depuis 2012, évoquait l’impossibilité de suites ou de remakes. Est-ce forcément un mal ?

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« Mais cela est une autre histoire, qui sera contée une autre fois… » Voilà un entêtant leitmotiv, qui fait presque regretter que Michael Ende n’ait pas donné corps à toutes ces ébauches d’histoires. Presque : après tout, n’est-ce pas au lecteur de se montrer actif dans sa lecture et d’imaginer quelles pourraient être ces aventures ? Entre l’automne 2003 et l’automne 2004, six auteurs se sont attachés à développer l’univers mis en place par Ende, au sein de la collection « Die Legenden von Phantásien ». Le Pays fantastique, la Petite Impératrice et le Néant en forment les ingrédients requis.

Die Herrin der Wörter [La Maîtresse des mots] de Peter Dempf se déroule alors qu’Atreju est en quête du sauveur du Pays fantastique. Lors de ses pérégrinations, il rencontre Kiray, une naine des brumes dont le peuple a pour charge de veiller sur les mots. Problème n° 1 : Kiray est bègue. Problème n° 2 : elle est pourchassée par un « Cauche » (Alp en allemand, moitié de Alptraum – cauchemar), qui a le pouvoir de faire perdre les mots aux pauvres nains des brumes – et de les rendre bêtes et violents. Lorsque tout son village est rendu à l’état de bêtes sauvages, Kiray n’a d’autre choix que d’aller en quête de la Maîtresse des mots… Der König der Narren [Le Roi des fous] de Tanja Kinkel se déroule dans la ville de Siridom, où vivent des tisseurs de tapis – des tapis dont les motifs représentent l’histoire du Pays fantastique. La jeune tisseuse Res découvre ainsi sur un tapis l’histoire d’un roi des temps anciens ayant sauvé l’Empire d’un péril pire que le Néant. L’intrigue de Die Seele der Nacht [L’Âme de la nuit] d’Ulrike Schweikert met en scène la jeune Tahâma, qui doit aussi sauver le Pays fantastique d’un péril pire que le Néant. Dans Die Stadt der vergessenen Träume [La Ville des rêves oubliés] de Peter Freund, un garçon doit se mettre en route vers la ville des rêves oubliés afin de tenter de sauver sa mère… mais la route est longue et changeante, surtout depuis que Bastien a sauvé le Pays fantastique. Enfin, Die Verschwörung der Engel [La Conspiration des Anges] de Wolfram Fleischhauer se déroule dans la ville de Mangarath, édifiée pour combattre le Néant ; un jeune peintre d’ailes de papillons va découvrir un terrible péril (tout est dans le titre). Ces romans explorent les recoins du Pays fantastique mais omettent souvent ce détail crucial : celui-ci n’existe qu’en lien avec le monde réel.

Justement, dans le lot, notons Die geheime Bibliothek des Thaddäus Tillmann Trutz [La Bibliothèque secrète de Thaddeus Tillmann Trutz], roman de Ralf Isau qui s’attache à raconter comment Karl Konrad Koreander devient le propriétaire de cette bouquinerie. L’histoire débute durant les heures les plus sombres de l’Allemagne nazie : le jeune Karl postule pour un poste d’assistant auprès de ce vieux libraire mais se retrouve sans le vouloir propriétaire putatif de l’échoppe quand Trutz disparaît dans les tréfonds des rayonnages. Se lançant à sa recherche, Karl va arriver dans le Pays fantastique et y vivre de nombreuses aventures – qui impliquent notamment la Petite Impératrice et Ediyax, double pas moins maléfique de la sorcière Xayide. Il s’agit là d’une aventure sympathique, pleine de péripétie, qui peine cependant à retrouver la même grâce et la même inventivité que le roman original ; la structure du récit ne possède pas la pertinence de celle d’Ende, et le cadre de la Seconde Guerre mondiale n’est que partiellement exploité. Enfin, si ce roman explique l’origine du livre L’Histoire sans fin, il reste muet sur la manière dont le vieux Trutz est lui-même entré en possession de cette fameuse librairie. Une déception relative.

Douze volumes étaient initialement prévus, mais seule la moitié a été publiée – ce qui laisse deviner le succès critique et public de cette collection. De toute manière, L’Histoire sans fin avait-elle besoin d’un tel développement ?

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On l’a dit plus haut, L’Histoire sans fin célèbre les pouvoirs de l’imagination, laissant le champ libre au lecteur pour imaginer l’apparence des personnages et des décors, tout comme la suite des amorces d’histoires. Aussi les esprits grincheux (dont votre serviteur) pourraient-ils se dire qu’adapter en images une œuvre se basant essentiellement sur les pouvoirs de l’imagination est, au mieux, une mauvaise idée. Sacré paradoxe. Pourtant, le film de Wolfgang Petersen reste des plus plaisant – mais n’est-ce pas dû à la nostalgie ? Les longs-métrages suivants ne méritent guère qu’on s’y attarde, et il en va de même pour les romans ultérieurs. L’Histoire sans fin est assez riche pour amplement se suffire à elle-même. Une ode à l'imaginaire et à l'imagination, précieuse comme tout.

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Le roman a d'ailleurs bénéficié d'une réédition en 2014 chez Hachette, en bichromie bien comme il faut.

L’Histoire sans fin [Die Unendliche Geschichte] (1979), Michael Ende (trad. Dominique Autrand)
Der König der Narren, Tanja Kinkel (2003)
Die Seele der Nacht, Ulrike Schweikert (2003)
Die geheime Bibliothek des Thaddäus Tillmann Trutz, Ralf Isau (2003)
Die Verschwörung der Engel, Wolfram Fleischhauer (2004)
Die Stadt der vergessenen Träume, Peter Freund (2004)
Die Herrin der Wörter, Peter Dempf (2004)
L’Histoire sans fin [The NeverEnding Story], film de Wolfgang Petersen (1984)
L’Histoire sans fin 2 Un nouveau chapitre [The NeverEnding Story II The Next Chapter], film de George Trumbull Miller (1990)
L’Histoire sans fin 3 Retour à Fantasia [The NeverEnding Story III Escape to Fantasia], film de Peter McDonald (1994)
L'Histoire sans fin [The Neverending Story: The Animated Adventures of Bastian Balthazar Bux], série animée (1995)
Les Contes de l'Histoire sans fin [Tales From the NeverEnding Story], série télévisée de Giles Walker et Adam Weissman (2001)