Les Yeux d’ambre [Eyes of Amber and other stories], recueil de Joan D. Vinge traduit de l’anglais [US] par Jean-Pierre Pugi. J’ai lu, coll. « Science-Fiction », 1992 [1988]. Poche, 320 pp.

Joan D. Vinge (épouse de Vernor entre 1972 et 1979, si jamais quelqu’un au fond de la salle se pose la question) a commis bon nombre de novélisations au cours de sa carrière : Le Retour du Jedi,Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre,Oz, un monde extraordinaire, Ladyhawke, Willow,Perdu dans l’espace, et plus récemment Cowboys & Aliens et 47 Ronin – oui, tous ne comptent pas exactement au rang des chefs d’œuvre immortels du septième art. À côté de cela, l’auteure américaine a publié les aventures de Cat le Psion ainsi que le cycle de Tiamat, chroniqué tièdement dans Bifrost à l’occasion de sa réédition par Mnémos voici quelques années . Voilà qui ne donne pas l'envie dévorante de se plonger dans son œuvre. Mais par hasard, votre serviteur est tombé sur un bouquin de la dame, ce qui arrive à point nommé lorsqu’on cherche une œuvre commençant par l’agaçante lettre Y pour alimenter ce désolant Abécédaire.

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Couverture signée Adamov, à laquelle on peut préférer son travail sur Le Gambit des étoiles

Donc : Les Yeux d’ambre, recueil signé Joan D. Vinge, nouvelliste relativement peu prolifique – à en croire l’Isfdb, sa production de textes courts s'étend sur un quart de siècle, de « Soldat de plomb » (1974) à « Murphy’s Cat » en 2000, l’essentiel étant toutefois paru avant 1980. Le présent recueil regroupe cinq nouvelles (plutôt des novelettes d’ailleurs pour quatre d’entre elles), mais ne consiste pas exactement en la réplique identique du recueil américain Eyes of Amber and other stories : il en omet la préface de Ben Bova, les postfaces aux nouvelles de l’auteure ainsi que « Le Grelot du chat », texte paru dans l’anthologie Univers 18, et remplace « Crystal Ship » par « L’aide du colporteur ». Passage en revue…

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La nouvelle-titre entame le recueil et fait mine de commencer à la manière d’un récit de fantasy. Une mendiante est invitée dans un palais ; en échange de largesses, le souverain lui demande d’occire son frère (à lui) et, histoire de prouver sa loyauté, sa sœur (à elle). Toutefois, quelques détails sèment vite le trouble : la mendiante parle à un démon (ce sont des choses qui arrivent plus souvent qu’on ne le pense), elle est dotée d’ailes membraneuses (bon, ça arrive aussi), et, au détour d'une description, il est fait mention de glace d’eau ainsi que d’eau ammoniacale. Oh, attendez, on n’est pas sur Terre… Cela n’est pas vraiment un spoiler (on l’apprend assez vite dans le récit, sans parler de la 4e de couverture de l’édition J’ai lu, qui dévoile éhontément les éléments majeurs de l’intrigue). La mendiante n’en est pas une, le démon non plus. Au fil d’une intrigue de vengeance, le récit se pose la question du relativisme culturel – peut-on appliquer les mêmes critères moraux à une espèce différente ? – et s'intéresse aux difficultés de la communication, tant entre deux races différentes qu’au sein des humains. Au passage, Vinge présente une race extraterrestre communiquant par ce qui s’apparente fort à la musique. Le résultat est beau et brillant, et son prix Hugo 1978, mérité.

Y suit « Depuis des hauteurs impensables », texte le plus bref du lot : il s’agit du journal d’Emmylou Stewart, seule et unique membre d’équipage de cet observatoire spatial, lancé depuis vingt ans vers les confins du Système solaire. Plus elle s’éloigne, plus le temps de communication s’allonge, et plus la présence de cette femme à bord se fait cruciale… Au fil de son journal et de ses échanges avec son contact resté sur Terre, on comprend la raison de cet exil. Une nouvelle touchante.

Plus loin dans le recueil, « L’Aide du colporteur » fait lui aussi mine d'être un récit de fantasy — à nouveau, il s'agit bien de science-fiction, comme on le comprend peu à peu. Lorsqu’il apprend que ses ennemis viennent de s’unir contre lui afin d’envahir ses terres riches, le roi Buckry se remémore sa jeunesse et sa rencontre avec un mystérieux colporteur. Buckry et ses sbires avaient la ferme intention de détrousser Pachor, alias Monsieur Pochard, ce colporteur venu de nulle part, en se proposant de le guider à travers la montagne. Sauf que Pachor savait se défendre et plutôt de manière efficace. Bientôt, voilà Buckry à le suivre et à apprendre ses secrets… ainsi que ceux de ce monde, plongé dans une stase moyenâgeuse depuis plus longtemps que mémoire d’homme… Aventures et mystères, et bien sûr un peu de vertige au bout du compte. C’est réussi. La structure en flashback de la novelette apparaît cependant un brin superflue, l'horizon d’attente exposé au prologue est résolu en un frustrant tournemain dans les dernières lignes.

Pareillement lointains sont les avenirs décrits dans « Mediaman » et « Soldat de plomb ». La première novelette prend place dans un autre système solaire – le Système des Cieux –, bien après la rupture des communications avec la Terre et une meurtrière guerre civile ayant réduit cette part de l’humanité à peu de chose, vivotant dans la ceinture d’astéroïdes. Quand un astronaute se retrouve en perdition sur l’une des deux planètes telluriques, inhabitables, une petite expédition est lancée pour le sauver. À bord du vaisseau se trouve Chaim Dartagnan, un mediaman – une sorte de reporter. Sa présence ne va pas provoquer quelques heurts au sein du trio à bord du vaisseau, et Dartagnan va bientôt être mis face à ses convictions et ses contradictions… Le cadre mis en place, ce Système des cieux, son histoire passée évoquée brièvement, et la démarchie qui caractérise son système politique s’avèrent des éléments intéressants, développés au sein d’un bref ensemble de textes (« Heaven’s Chronicle », cycle qui comprend également Les Proscrits de la Barrière Paradis, L’Héritage des étoiles et le roman inédit en français Fool’s Gold). À nouveau, le récit est des plus plaisants à lire, même s’il s’agit peut-être du moins marquant du recueil.

Quant à « Soldat de plomb », c’est Maris, un barman cyborg – moins un androïde qu’un individu dont l’essentiel du corps est mécanique. Dans son rade du Nouveau Pirée, le Soldat de plomb, il accueille les équipages des vaisseaux spatiaux – des femmes, uniquement. De fait, dans ce futur, seules les femmes sont habilitées à naviguer entre les étoiles en vertu d’une loi ancestrale. Un soir, %aros rencontre la jeune Brandy, qui vient d’accomplir son premier voyage. Entre les deux naît une alchimie qui survivra au passage du temps : si à chacun de ses retours, deux ou trois ans se sont écoulés pour elle, ce sont vingt-cinq ans pour Maris. Mais, hé, en tant que cyborg, il vieillit lentement. Et de loin en loin, il voit son amie gagner en maturité, devenir poétesse, tandis que lui reste coincé au Nouveau-Pirée. Il s’agit là de la toute première nouvelle publiée de Joan D. Vinge. Si le cadre évoque la Mars mourante de Leigh Brackett, Vinge y fait preuve de sa propre sensibilité. Maîtrisée de bout en bout, mélancolique et évocatrice, c’est un coup de maître.

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Couverture signée Barclay Shaw, un brin pompière…

En somme : deux novelettes (novellas ? je n’ai pas compté le nombre de signes) excellentes – « Les Yeux d’ambre » et « Soldat de plomb », et trois autres récits d’une solide qualité. Voilà qui constitue un bilan plus que positif. Et qui fait regretter que Joan D. Vinge ne semble guère avoir insisté dans cette voie.

Introuvable : d’occasion seulement
Illisible : en rien
Inoubliable : oui