The Wandering Earth, Liu Cixin, recueil traduit du chinois en anglais par Holger Nahm. Head of Zeus, 2013. Gdf. 447 pp.

Il y a cinq ans, près d’un an et demi avant que le petit monde de la SF américaine s’enthousiasme pour Le Problème à trois corps dans sa traduction anglaise par Ken Liu, un recueil de nouvelles de Liu Cixin paraissait sur la plate-forme d’autopublication CreateSpace sous le titre The Wandering Earth (avant d’être republié par Head of Zeus en 2016, sous une couverture faisant la part belle au sense of wonder). Traduites par Holger Nahm, les onze nouvelles du recueil proposent autant de facettes de l’œuvre de l’auteur chinois. Ayant apprécié, quoique modérément la trilogie, j’étais curieux de voir ce que celles-ci valaient.

Petit passage en revue dans le désordre…

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C’est la novelette-titre, datant de 2000, qui ouvre le bal. Cette Terre vagabonde, c’est la nôtre, dans un futur distant (mais pas tant que ça) lors duquel notre Soleil menace d’entamer la phase suivante de son existence – à savoir, celle où l’astre cessera de brûler de l’hydrogène et entamera la fusion nucléaire de l’hélium en carbone. Une phase qui sera précédée par le mortifère flash de l’hélium. Que faire ? Déplacer la Terre, voilà la solution qui s’impose. Rien de moins. Mais comment ? Quels en seront les effets ? Quelles conséquences pour l’humanité ? Et quand ledit flash peine à arriver, que faire ? Narrée par le petit bout de la lorgnette, l’histoire s’avère plaisante à suivre, mais vaut surtout pour ses descriptions cataclysmiques.

Le recueil propose une autre fin du monde : dans « The Micro-Age » (2001), un voyageur revient sur Terre après un événement catastrophique. La Terre est désormais déserte. Vraiment ? L’humanité a trouvé un moyen de survivre en optant pour un autre type de solution extrême : se miniaturiser… L’idée est amusante mais le traitement demeure un peu bref.

On le sait, l’un des tropes majeurs de la SF est la rencontre avec une intelligence extraterrestre. Des aliens animés de bonnes ou de mauvaises intentions ? Liu propose ici un florilège.

« Mountain » (2006) a pour protagoniste un homme qui s’est juré, après un drame personnel, de ne plus jamais approcher d’une montagne – raison pour laquelle il ne quitte jamais le navire sur lequel il a élu domicile. Or, voilà qu’un titanesque astronef extraterrestre arrive à proximité de la Terre ; sa masse est si grande qu’il provoque des effets de marée… et crée une véritable boursouflure liquide là où il est le plus proche de notre Planète bleue. Afin de rencontrer ces potentiels envahisseurs, notre héros va donc gravir à la nage une montagne d’eau, dans un geste fou de rédemption. Tout au long du récit, l’effet de sidération fonctionne bien, en dépit d’un protagoniste humain peu intéressant et d’une structure plan-plan – l’essentiel du texte consiste en un long flashback narré par les résidents de l’astronef.

Qu’est-ce qui est aussi cool que les extraterrestres ? Les dinosaures ! Qu’est-ce qui est encore plus cool que les extraterrestres et les dinosaures ? Des dinosaures extraterrestres ! On en rencontre dans « Devourer » (2002). L’humanité est confrontée à une belliqueuse race d’outre-espace, dont l’apparence évoque grosso modo des tyrannosaures. Las, ces aliens ont malheureusement un goût plus que prononcé pour la chair humaine (d’où le titre, hé), et possèdent une technologie suffisamment avancée pour mettre la pâté aux Terriens. Comment se tirer de cette situation désespérée ? À quels sacrifices est-on prêts ? Un texte plutôt intéressant, qui rappelle par certains aspects des problématiques — héroïsme et abnégation face à l’inéluctable – abordées dans la trilogie du Problème à trois corps.

Semblant débuter comme un roman noir puis virant vers… autre chose, « The Wages of Humanity » (2005) voit les plus riches distribuer leurs millions aux plus pauvres. Les extraterrestres sont là et ont exigé une chose : l’égalité des richesses, partout et maintenant. Mais dans quel but ? La nouvelle surprend positivement. Le discours égalitaire qui parcourt les pages de cette novelette n’y est pas pour rien.

« Taking Care of Gods » (2005) raconte une invasion extraterrestre d’un genre particulier : un beau jour, des vaisseaux aliens se placent en orbite autour de la Terre. Pas de dinos à bord : ces astronefs sont peuplés de vieillards hirsutes, qui prétendent être des dieux – nos créateurs, tout bêtement. Que faire de ces réfugiés ? Chaque famille ou presque se retrouve à devoir accueillir ces démiurges atrophiés. L’histoire, qui questionne sur l’amour filial et le respect que l’on doit aux anciens, est aussi drôle qu’assez touchante.

Quelques nouvelles s’intéressent à des inventions et leurs conséquences. Il va ainsi de « Sun of China » (2002), qui raconte le parcours du jeune Ah Quan, des plaines arides à l’ouest de la Chine jusqu’à Pékin. C’est lors de ses tribulations qu’il rencontre Lu Hai, qui a mis au point une matière flexible et hautement réfléchissante, qui permet par exemple d’en faire un four solaire. Lorsque le jeune Ah deviendra laveur de carreaux sur les hauts buildings de la capitale, l’inventeur saura se souvenir de lui pour une mission bien particulière : l’entretien du Soleil de Chine, ce miroir solaire en orbite géostationnaire, capable de modifier le climat chinois. Cette novelette me rappelle les grandes heures de la science-fiction est-allemande : prendre une idée, a priori surprenante mais un peu débile dans ses conséquences (du moins, les conséquences réalistes), et la dérouler. Curieusement, ça tient la route. Le discours égalitaire qui parcourt les pages de cette novelette n’y est pas pour rien (bis).

En ce qui concerne « With her eyes » (1999), j’invite l’éventuel lecteur de ces navrantes lignes à se procurer le Bifrost 87, où elle figure sous le titre « Avec ses yeux » (trad. Gwennaël Gaffric). Pour rapide rappel, l’histoire, pleine de sensibilité, est celle d’un homme dont les lunettes augmentées permettent à une jeune femme, cloîtrée quelque part (mais où ?) de profiter de visions de la Terre. On retrouve cette jeune femme au détour de « The Longest Fall » (2003). Malade, un scientifique est cryogénisé. Il est réveillé bien plus tard, guéri… et pris à partie par des gens, bien désireux de le tuer. Pourquoi ? Parce que son projet – creuser un tunnel à travers la Terre – a fonctionné au-delà des espérances… Sa traversée involontaire du tunnel est l’occasion d’un long flashback explicatif sur les conséquences de cette invention. Mais sur un thème proche, Ken Liu fait mieux avec sa « Brève Histoire du Tunnel Trans-Pacifique » (in Bifrost 83).

Si The Wandering Earth s’avère globalement de bonne tenue, varié dans ses thématiques, il contient néanmoins deux textes d’une qualité bien inférieure au reste. Le premier ratage, c’est « Of Ants and Dinosaurs  » (2004) : ce récit m’a fait penser à cette nouvelle d’Asimov, « Le Jour des chasseurs », qui explique de manière savoureuse la vraie fin des dinos. Liu Cixin en reprend la conclusion : les fourmis sont à l’origine de la disparition des dinosaures, après des millénaires de quasi-symbiose avec les T-Rex. Les deux espèces atteignent bientôt l’âge atomique, mais des dissensions apparaissent entre deux factions de théropodes, genre guerre froide. Les fourmis tentent de sauver ce qui peut l’être… L’avantage du récit d’Asimov résidait dans sa brièveté. Ici, c’est long. Trop. Je ne sais pas comment prendre cette histoire : comme un récit sérieux ou une grosse pochade faisant fi de toute vraisemblance pour mieux appuyer son discours antimilitariste. Quoi qu’il en soit, j’ai oublié de rire et l’ai trouvée assez consternante.

Second ratage (moindre) : « Curse 5.0 » (2010) raconte l’évolution d’un virus informatique créé par un étudiant venant de subir un chagrin d’amour. Au fil du temps, d’autres personnes vont ajouter des lignes de code, transformant ce virus en un véritable fléau. Cette histoire, où Liu Cixin s’amuse au passage à se mettre en scène dans un rôle d’auteur raté, aurait pu être drôle, mais je n’ai pas réussi à suspendre mon incrédulité dès que notre auteur parle d’informatique. Sans compter un aspect répétitif et prévisible du texte.

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Au fil des nouvelles composant The Wandering Earth, Liu Cixin fait montre d’un merveilleux scientifique, plutôt plaisant… mais qui m’a laissé à chaque fois un peu sur ma faim. D’un côté, Liu manie le grandiose (la fin du Soleil ! un tunnel dans le magma terrestre ! une civilisation de dinos et de fourmis !), avec candeur et bonheur (ce qui ne l’empêche pas de se vautrer par moment) ; de l’autre, une narration où le très anglo-saxon « show don’t tell » cède la place à un « tell a lot » plus lourd, et des personnages qui ne m’ont jamais vraiment touché. La faute à la naïveté et l’aspect fleur bleue qui se dégagent de l’ensemble, peut-être. Pour sa part, votre serviteur goûte davantage la misanthropie de Peter Watts ou Greg Egan, dont les textes courts sont eux aussi des modèles.

Introuvable : en anglais seulement
Illisible : non
Inoubliable : noui