La ville est un échiquier [The Squares of the City], John Brunner, roman traduit de l’anglais (UK) par René Baldy. Pocket, coll. « SF », 1985 [1965]. Poche, 384 pp.

En 1892, du 1er janvier au 28 février, l'Américain Wilhelm Steinitz et le Russe Mikhaïl Tchigorine s’affrontent à La Havane lors du Championnat d’échecs. À l’issue de vingt-trois parties, Steinitz conserve son titre. Parmi les parties jouées, les experts considèrent que la première, la dernière et surtout la quatrième s’avèrent parmi les plus dignes d’intérêt. Pourtant, c’est à la seizième que l’écrivain britannique John Brunner va s’intéresser prêt de soixante-dix ans plus tard. Jouée le 7 février, cette partie se caractérise par une ouverture espagnole, une défense Morphy et une variante Anderssen… et s’achève par la victoire des Blancs au 38e coup. (Pour ceux que cela intéresse, plus de détails et de commentaires sur toutes les parties jouées dans ce championnat par ici.)

Une information qui pourrait paraître d’un intérêt incertain pour qui se contrefiche des échecs. Si ce n’est que John Brunner s’est servi de cette partie pour son roman La ville est un échiquier, paru en 1965 en Angleterre mais peut-être écrit en 1960, si l’on en juge par la date de la brève postface sans titre. Quand ce roman sort en décembre 1965, Brunner est déjà à la tête d’une bibliographie respectable : une trentaine de romans, parus pour une bonne part dans la collection Ace Double (ces fameux livres tête-bêche associant deux romans), entre 1959 et 1965. Riche et fertile année 1965 : Brunner y publie pas moins de sept romans (dont L’Autel d’Asconel, L’Ère des miracles et Le Long Labeur du temps, pour ceux traduits en français).

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Le titre français se montre sûrement un peu trop révélateur : effectivement, la ville du titre se révélera être un échiquier. Avec le titre anglais, The Squares of the city, le doute reste permis, les « squares » faisant à la foi référence aux cases du plateau de jeu et à… eh bien, de simples squares.

Lorsque Boyd Hakluyt, spécialiste en régulation du trafic urbain (un « artisan du mouvement » tout comme les architectes sont les « artisans de l’habitat » (p. 90)), accepte une mission à Ciudad de Vados, capitale de l’Aguazul, il est loin de se douter de la nature et de la taille du panier d’embrouilles dans lequel il va tomber. L’Aguazul est un jeune État d’Amérique du Sud, soumis à la férule du général Vados. Après sa prise de pouvoir, une vingtaine d’années plus tôt, le chef d’État – qui ne se perçoit pas comme un autocrate – a entrepris une marche forcée vers le progrès, a fait édifier ex-nihilo une nouvelle capitale, à laquelle il a donné son nom et dont il est également le maire. Une cité radieuse, pour ainsi dire, qui pourrait presque faire oublier les taudis que sont les autres villes du pays… si un bidonville n’occupait pas le centre de Ciudad Vados. Voilà qui fait un peu désordre.

Boyd Hakluyt comprend peu à peu que sa mission de régulation de la circulation n’est qu’un prétexte, et que ses donneurs d’ordres attendent de lui un moyen de faire disparaître ce taudis. Mais certains voient les choses différemment, à commencer par Diaz, le premier ministre. S’ensuivent des luttes intestines entre les pro-Vados et les contestataires. Bientôt, les têtes commencent à tomber. Et Hakluyt de s’interroger : dans ce pays où les échecs sont un sport national, ne serait-il qu’un pion sur un échiquier à la taille de la ville ?

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Attention spoiler  : mais tellement ! À cette nuance que Boyd n’est pas un simple pion et qu’il faudra attendre les dernières pages pour connaître la pièce qu’il incarne à son corps défendant. De fait, le roman et sa structure échiquéenne ne se dévoilent pas de prime abord : si le titre francophone ne laisse que peu de doutes quant à la nature du twist, le roman se lit toutefois comme un parfait roman de politique-fiction, dont l’élément échiquéen ne pourrait représenter, au bout du compte, qu’un prétexte.

Yep, politique-fiction et non SF : le roman de Brunner ne contient aucun élément de genre. Seules concessions à l’imaginaire : un procédé de diffusion d’images subliminales et un pays imaginaire. Avec l’Aguazul, Brunner préfigure les pays fictifs objets de tous les enjeux dans Tous à Zanzibar – à savoir, le Béninia et le Yatakang. Dans sa pertinente préface au Livre d’Or de la Science-Fiction consacré à notre auteur, George W. Barlow insiste sur l’importance des noms : Béninia évoquant le Bénin… mais aussi le caractère bénin d’une chose ; quant au Yatakang, il fait référence à un sabre turc. Et l’Aguazul alors ? Son nom rappelle l’eau (agua) et le bleu (azul) – et c’est bien l’accès à l’eau qui justifie la présence de taudis en plein cœur de la capitale. Le nom de celle-ci, Vados, veut dire bateaux ou gués en espagnol. Si on se situe ici dans un pays hispanophone, la cité fait naturellement penser à Brasilia, ville nouvelle conçue par Oscar Niemeyer et Lucio Costa.

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En mettant en scène ce pays, Brunner évoque tous ces pays d’Amérique latine et du Sud, en pleine instabilité politique au moment de la sortie du roman et qui se préparent pour la plupart à tomber à plus ou moins brève échéance sous la coupe de régimes dictatoriaux (1964 pour le Brésil et la Bolivie, 1973 pour le Chili, 1976 pour l’Argentine et l’Uruguay). Néanmoins, me régime de Vados ne se caractérise ni par un anti-communisme/gauchisme primaire, à peine par un relatif nationalisme, mais surtout par sa propension à museler la presse, à avoir une télévision aux ordres, et à faire peu de cas de la population locale – du moins, dans les rues de la ville-vitrine Vados. L’auteur s’interroge sur le pouvoir et son exercice : une parfaite métaphore échiquéenne. De fait, la métaphore est ici appliquée textuellement. Néanmoins, faire correspondre une partie réelle au jeu s’avère vite une fausse bonne idée. Si le procédé fonctionne au début, tant que les pièces ne sont pas réellement engagées, il devient plus prévisible, chaque mouvement – chaque prise de pièce en particulier – appelant une réplique (mortelle pour le personnage concerné)… et donne donc un caractère un brin systématique à l’intrigue. Surtout, celle-ci implique une foultitude de personnages ; dans le lot, on a parfois peine à retenir le rôle d’untel ou untel (et encore : il reste une poignée de pions n’intervenant pas dans l’intrigue). Enfin, le roman semble hésiter quant à la nature de l’échiquier : de toute évidence, celui-ci est plus métaphorique que physique, les rencontres entre personnages ayant davantage de signification que leur simple position. Maria Posador, sorte de femme fatale, a toujours quelques aphorismes à ce sujet, qu’elle ne manque pas de partager avec Hakluyt :

« Tout est question de combinaison. Chaque mouvement doit être considéré en rapport avec le tout. Naturellement, cela s’applique aussi à la vie réelle.  » (p. 205)
« Croyez-vous qu’un pion resterait sagement sur sa case, attendant de se faire prendre, s’il connaissait les règles du jeu et l’état de la partie ? C’est peu probable. Il se déplacerait discrètement vers une autre case moins exposée, ou bien profiterait d’un moment d’inattention des joueurs pour sortir de l’échiquier et se déguiser en reine. (…) Nous sommes des pions sur un échiquier, mais nous connaissons les règles du jeu ainsi que l’état de la partie. Seulement, nous préférons les ignorer parce que nous n’avons pas de jambes et que nous sommes incapables de quitter notre case à moins que quelqu’un ne nous fasse bouger. » (p. 326-327)
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Bref, s’il ne s’agit pas du plus convaincant des romans de John Brunner comparés aux classiques Tous à Zanzibar et Le Troupeau aveugle –, ce thriller politique vaut néanmoins le détour, ne serait-ce que par son concept.

Échiquéen : Brunner est mis mat par son propre concept à la page 379
Introuvable : d’occasion seulement
Illisible : non
Inoubliable : moins que Tous à Zanzibar