The Lure [Córki dancingu], Agnieszka Smoczyńska (2015). 92 minutes, couleurs.
vol8-l-poster.jpg

Lorsqu’on évoque la sirène, trois images viennent probablement en tête : la première est celle du conte d’Andersen, la deuxième son adaptation en dessin animé par les studios Disney, et la dernière celle des créatures qui charmèrent Ulysse lors de ses pérégrinations. D’un côté, une imagerie mignonne ; de l’autre, eh bien, des… monstres. Avec The Lure (Le leurre), la réalisatrice polonaise Agnieszka Smoczyńska s’attache à nous montrer une synthèse de ces deux visions de la sirène — ce que montre d'emblée le beau générique de début et ses dessins naïfs.

vol8-l-img1.jpg

Varsovie, milieu des années 1980. Pointant la tête hors de l’eau d’une rivière, Argent, une sirène, tombe amoureuse d’un jeune homme qui joue de la guitare sur la rive, en compagnie de ses parents. Rejointe par sa sœur, Or, Argent quitte les flots pour intégrer la petite famille : le fils, son père et sa mère forment les Fig’n’Dates, un groupe qui joue chaque soir dans un night-club de la capitale polonaise. D’abord réticent, le patron des lieux finit par accepter de laisser les deux sœurs se produire auprès du trio. Les deux jeune filles, peu sensibles à l’idée d’être vêtues ou non, ont surtout cette capacité à posséder des jambes quand elles sont au sec et une gigantesque queue de poisson une fois mouillées. De quoi émoustiller les spectateurs avides de nouvelles sensations. Bien vite, Or et Argent prennent goût à la vie terrestre… mais si Or n’a pas oublié ce qu’elle est ni d’où elle vient, c’est moins le cas d’Argent, toute amoureuse qu’elle est du beau Mietek. Quitte à renoncer à sa propre nature pour le musicien qu’elle aime – et qu’importe les rebuffades : « Pour moi, tu seras toujours un poisson. Un poisson, je veux dire », lui déclare-t-il lorsqu’elle tente de le séduire. Ce qui implique des choix, lourds de conséquences pour Argent…

vol8-l-img2.jpg

Tout comme le Rocky Horror Picture Show est – et demeure – la meilleure comédie musicale de science-fiction érotique de tous les temps, car seule œuvre à jouer dans sa catégorie, The Lure peut s’enorgueillir d’être le meilleur film d’horreur musical sirénien qui soit, parce que le seul aussi. Pourtant, le film n’est pas exempt de défauts… ni de qualités.

S’il commence de façon originale, le scénario s’avère vite un récit d’apprentissage, proposant une variation cruelle sur le conte d’Andersen. Riche thématiquement, le film s’interroge sur le désir, l’amour et sa réciprocité, la monstruosité, volonté d’intégration (ou non).

Néanmoins, le premier élément de surprise provient ici de la nature anthropophage des sirènes – un élément certes moins surprenant si l’on a gardé en mémoire l’Odyssée ; le film d’Agnieszka Smoczyńska garde cependant l’aspect aquatique des sirènes, loin de leur apparence mi-femme mi-oiseau de la mythologie grecque).

Le second, c’est qu’il s’agit donc d’une comédie musicale. Enfin, presque : une huitaine de chansons parsèment le film, tantôt en tant que spectacle présenté dans le night-club, tantôt comme moyen extradiégétique de faire avancer l’action et de représenter les émotions des personnages. Sur le papier, c’est intéressant. Dommage que ces chansons n’aient rien de mémorable en soi – même si elles demeurent d’une écoutable agréable et que les numéros musicaux, tantôt rock, tantôt electro s’avèrent réussis dans leur ambiance trouble et onirique.

vol8-l-img4.jpg

En dépit d’un budget que l’on devine plus court que l’appendice caudal d’Or et Argent, The Lure s’en sort bien, avec une photographie soignée, aux couleurs riches et profondes. Côté effets spéciaux, le film renvoie hors-champs les éléments au fort potentiel de ratage – en particulier les métamorphoses, jamais montrées sans que cela prête à conséquence. Pas besoin d’une scène de transformation pour que surgisse le malaise viscéral représenté par ces êtres mi-femmes mi-poissons : la suggestion n’en devient que plus efficace. Et les quelques scènes d’horreur corporelle font mouche. Sous leur apparence humaine, Or et Argent n’en demeurent pas moins intriguantes : sous la ceinture, aucun attribut sexuel. Chose qui pénalise Argent quand elle s’amourache de Mietek et qui la pousse à une solution radicale… qui rappelle le fameux conte d’Andersen et son adaptation par les studios Disney. Cet aspect-là reste le plus frappant du film, avec ces deux créatures a priori asexuées mais objets du désir des autres – et pas exemptes de pulsions amoureuses et/ou mortelles elles-mêmes. Un aspect exacerbé par les deux actrices principales, duo trouble – troublant – de sœurs (et plus si affinités ?). Dans le rôle d’Or, Michalina Olszańska, avec son regard charbonneux, tire son épingle du jeu. On ne pourra en dire autant d’Argent, interprétée par une Marta Mazurek plus pâle.

vol8-l-img3.jpg

Au rang des défauts assez flagrants du film, le rythme pose problème : The Lure commence fort, puis se perd dans des vagabondages dans son deuxième tiers – le fameux ventre mou, ici aussi long que la queue des sirènes –, avant de regagner en intérêt vers la fin. Le contexte général demeure à l’abandon : pour le spectateur occidental lambda ne connaissant pas grand-chose à la Pologne et son histoire, rien ne vient rappeler qu’on se situe dans les années 80, période riche en bouleversements pour le pays. Dommage, là aussi.

Film hybride, tour à tour récit initiatique, film de monstres, comédie musicale, The Lure échoue de peu à convaincre pleinement. Il n’empêche : loin des canons hollywoodiens, cette tentative mérite qu’on s’y attarde.

Le prochain projet de la réalisatrice, intitulé Deranged, est un film se basant sur les chansons de David Bowie, et plus particulièrement celles de l’album Outside – dont votre serviteur vous entretenait quelques tours d’alphabet plus tôt. Évidemment, je ne peux que manifester ma plus vive impatience.

Introuvable : non
Irregardable : non
Inoubliable : pas loin