Cette nouvelle de Thierry Di Rollo, parue dans le Bifrost no 85, vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 26 janvier au 28 février 2018. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : Romain Étienne

 

 

Sorn n'a plus faim depuis longtemps. Il se contente de survivre à l’absence ; par-delà quelques parsecs, loin de ce monde en périphérie de la nébuleuse N-24 où il vient d’atterrir, elle s’en est allée au creux de l’espace noir. Et souvent elle vient lui sourire dans ses pseudorêves.

Naëva est là, au sommet d’une vieille colline. Elle l’attendait depuis son dernier passage et la jeune femme n’a montré aucun signe d’impatience. Tous deux se retrouvent ainsi dans la lumière mordorée d’un soir ; un air doux glisse sur cet endroit qu’il ne connaît pas vraiment, toujours un peu le même d’une fois à l’autre, jamais tout à fait différent. Le Temps n’existe pas. Il y a un soleil rouge accroché au fond jauni du ciel. Lorsque Sorn le veut bien, il peut apercevoir des arbres grèges qui pointillent les champs nus, là-bas, aux franges brumeuses des grandes vallées ; il n’en éprouve pas l’envie. Pas maintenant. Il voudrait plutôt figer l’instant, refaire indéfiniment le chemin menant à elle, du pied de la colline à ce sommet inaccessible, pour voir jusqu’au bout de la mort le sourire de Naëva devenir toujours plus clair au fil des pas. Il murmure, en levant sa main pour saluer le lointain fantôme :

« Et si tu étais encore là, qu’est-ce que tu dirais ? »

Sorn ne le sait pas. Il marche dans les herbes mauves, commence à escalader la colline. Peu à peu, le visage se précise ; les yeux clairs, les lèvres parfaites, les cheveux bruns toujours noués en chignon au-dessus du long visage. Naëva tout entière, beauté simple et lumineuse, le corps habillé d’un ample sarrau bleu. Dans la brise sourde et tiède, il est sûr d’entendre sa voix qui l’appelle, l’encourage à presser le pas pour qu’ils se retrouvent plus vite. Son rire léger s’élève peut-être dans l’air ; c’est du moins ce qu’il croit. Naëva inonde alors de son sourire le temps inutile. Sorn ressent une chaleur indicible, tout près de son cœur qui ne bat presque plus ; quelques mètres d’une languide éternité le séparent encore d’elle. Rien qu’une dizaine de…

Et puis, il rouvre les yeux.

Cela fait trois heures pondérées qu’il a quitté les rives cotonneuses de son pseudosommeil et tout est pour le mieux. Non, Sorn ne connaît plus l’ennui, ni la faim – depuis un an, six mois et cinq jours pondérés, maintenant. Debout devant le hublot crasseux de sa chambre, il plonge ses yeux vitreux dans le jour finissant d’Éridani .

Le soleil jette sa pâle lumière sous le ventre bombé des nuages. Vers l’ouest, la nébuleuse N-24, immense, déploie sa traîne brunâtre, rayant l’horizon en oblique ; plus près, quelques véhicules survolent les hôtels de transit, ces grosses bulles, posées sur leurs pylônes et percées de centaines de hublots, dominant de trois cents mètres le grouillement de Langkor ; les fumées noires de la cité flottent entre elles. Sorn, baissant le regard, les voit dériver en troupeaux poisseux et tranquilles, ne s’en formalise pas. Éridani , comme toutes les planètes portuaires de cette importance, souffre du même mal : la pollution engendrée par ses milliers d’astroports. Sorn, lui, a choisi le complexe HG-302. Parce qu’il est le seul à offrir une foire aux vaisseaux de seconde ou troisième main ; un marché d’occasion dont la réputation et le sérieux ont largement dépassé les frontières du secteur IV.

Sorn s’arrache à sa contemplation indolente, traverse la pièce vide pour rejoindre la salle d’eau.

L’endroit est lui aussi totalement nu, carrelé d’une mosaïque blanchâtre. Sorn se plante en face du mur opposé à l’entrée, et l’int-prog de la chambre devine instantanément son intention. Un miroir se matérialise, agrégé par des milliers de nano-constructeurs émergeant de la paroi. Dans le même quart de seconde, une vasque se dessine d’elle-même, d’un bleu profond. Sorn pose ses mains desséchées sur le rebord et regarde son reflet.

Les joues nécrosées se teintent d’un vert sale, le nez, taché de noir, continue de peler. Le Lynnien, impassible, se penche pour mieux voir les ravages de la semi-mort : les sclères toujours plus jaunes, les deux iris obscurcis qui avaient dû être bleus ; la desquamation autour des yeux et de la bouche, le crâne chauve prolongeant un front où quelques gouttes de sang perlent.

Le Lynnien, vêtu de sa polycombinaison, chaussé d’une paire de brodequins ajustés, se masse le cou, machinal, prenant soin de ne pas trop appuyer le geste pour éviter d’arracher toute la peau, regarde encore son image dans le nano-miroir ; n’en pense rien. Sorn ne ressent qu’une immense fatigue. Rien de plus.

Sa voix éraillée s’élève dans le silence de la chambre d’hôtel.

« Mon nécessaire, s’il vous plaît. »

L’int-prog obéit aussitôt, matérialise sur le bord de la vasque la seringue et le flacon demandés.

« Merci. »

Puis le Lynnien remplit l’hypodermique de son liquide rouge et plante l’aiguille à la base du cou, près de la jointure de la clavicule gauche. Lentement, enfin, il pousse le piston jusqu’à la garde. Il sent à peine la tiédeur de la solution plonger dans son corps ; il sait juste que les vingt millilitres de succédané lui permettront d’entretenir sa semi-mort six heures pondérées de plus. Jusqu’à l’injection suivante.

Sorn se détourne du miroir que l’int-prog résorbe aussitôt dans la paroi, en même temps que la vasque et le nécessaire de survie. La salle d’eau retrouve son dénuement et le Lynnien en ressort d’un pas lent.

Dans la pièce principale, les lueurs du soir colorent déjà les murs d’ambre et de roux. Le soleil d’Éridani , une jeune naine orange, se couchera bientôt, plongeant derrière les immeubles suspendus et les hôtels-bulles de Langkor. Le Lynnien choisit de se diriger vers le mur ouest de la chambre ; l’int-prog, déchiffrant parfaitement le besoin utilitaire de son client, façonne un écran tactile à hauteur de visage.

Sorn demande :

« Dépôt-crédit de Lynn AG-HYP-23, avec vérification simplifiée. »

Et en réponse immédiate, l’appareil affiche la page d’accueil, où Sorn pianote d’un index nécrosé son mot de passe alphanumérique de soixante et un caractères ; les simples initiales d’une phrase rappelant sa rencontre avec Naëva. Dix ans pondérés plus tôt.

Elle se tenait là, près de lentrée 14. Ses yeux perçaient de deux îlots verts la blancheur du beau visage. Elle semblait attendre quelqu’un, il n’en était rien. J’avais 22 ans pondérés, elle 21. Naëva était son prénom. Et je n’ai jamais aimé qu’elle.

Après authentification, le système bancaire lynnien lui confirme très vite que la somme de trois millions de sols, en dédommagement de sa mission en secteur XIV, lui a bien été créditée par les assurances de la Garmac ; le virement a d’ailleurs été effectué en fin de semaine pondérée dernière. C’est tout ce qu’il voulait savoir.

L’écran se résorbe de lui-même. Sorn intime à l’int-prog :

« Mon nécessaire et mon arme, merci. Je quitte l’hôtel-bulle. »

Le Royster accompagné de la boîte renfermant nano-seringues et doses de succédané émergent du mur, posés sur une étagère de plastum. Le Lynnien s’en saisit, range les deux objets dans les poches latérales de sa combinaison et s’en va.

L’int-prog lui ouvre une dernière fois la porte, la referme d’un claquement net.

 

Le Proscenium semble en bon état. Il est posé là, dans l’allée nord du marché, entre une vieille navette de liaison et un cargo reconditionné. Le vendeur, sans doute son propriétaire, masque filtrant pendant à son cou, stationne au pied de l’appareil dans l’attente d’un acheteur.

Placide, silhouette élancée, la peau légèrement bleutée, il allume une nouvelle K. Beckin avec le mégot de la précédente, puis revient à sa contemplation hagarde des visiteurs qui, bouche et nez protégés de leur filtre, passent sans même jeter un coup d’œil au croiseur. Il ne remarque pas tout de suite l’homme planté de l’autre côté de l’allée qui examine l’engin. Un individu chauve, dépassant les deux mètres, plutôt malingre.

Le vendeur le repère enfin, s’attarde sur lui, perplexe. L’éclairage artificiel prodigué par quelques réverbères flottants ne lui permet pas de distinguer son visage. L’homme à la peau bleue tire une bouffée de sa cigarette parfumée, la savoure longuement ; hausse les épaules en observant de nouveau l’étranger. Ce dernier n’a pas pris la peine de sortir avec un masque.

Le soir finit d’ombrer l’aire immense du marché. À trois cents mètres à peine, sur l’astroport HG-302, les vaisseaux, innombrables, continuent d’atterrir et de décoller dans un tumulte assourdissant ; les vapeurs et les fumées noires des moteurs à induction s’élèvent au-dessus des pistes pour aller rejoindre le brouillard des hauteurs. L’air est irrespirable. Tout est normal, sur Éridani comme ailleurs.

Le vendeur hèle le client toujours immobile de l’autre côté de l’allée.

« Hey ! Vous, là ? Intéressé ? »

Le chauve tique imperceptiblement, fend le flot des badauds et rejoint l’homme à la peau bleue ; s’arrête face à lui, le salue d’un hochement de tête. Le vendeur lui retourne la civilité et en profite pour le dévisager ; lâche, philosophe :

« Oui, là, je comprends mieux.

— Ça vous dérange de faire affaire avec un semi-mort ?

— Non, pas le moins du monde. Ce qui m’emmerde, ce sont les mauvais payeurs. Yorg Pem, originaire de Gor IV – un monde du secteur X.

— Sorn, je viens de Lynn. »

Le vendeur avale une autre bouffée de K. Beckin, acquiesce.

« Je connais. Un peu. Mon Proscenium vous intéresse ?

— A priori, en tout cas. Il s’agit du modèle B-0, variante 15 ?

— Oui, tout à fait.

— Il est dans son jus ?

— C’est-à-dire ?

— Tout est d’origine ?

— Non, bien sûr que non, vu l’âge respectable de ce croiseur, mais les quelques réparations qu’il a subies ont été effectuées dans les règles de l’art, je vous le garantis. En clair, vous ne trouverez aucune pièce reconditionnée sur cet engin.

— Vous avez des factures le prouvant ?

— Toutes celles que vous voulez. »

Sorn s’éclaircit la gorge.

« Vous allez me trouver insistant, mais ce point de détail est très important, monsieur Pem. Vous me le certifiez, donc ?

— Oui, je tiens à ma réputation de négociant intermédiaire.

— Autre chose : les Proscenium B-0 variante 15 pèsent très exactement 102,2879 tonnes pondérées à vide, avec une tolérance basse de plus ou moins deux cents grammes. Cela vous pose un problème si je vous demande de nano-peser votre croiseur ?

— Rien de plus normal », répond le Gorien en écrasant le mégot de sa K. Beckin sur le sol. « Venez. »

Puis le vendeur contourne l’appareil, Sorn sur ses talons, s’arrête à l’aplomb du train d’atterrissage droit et dit à son client, désignant le boîtier de diagnostic externe logé dans un renfoncement de la coque :

« À vous l’honneur. »

Le Lynnien actionne le bouton bleu pour réinitialiser les données puis le vert pour lancer le protocole de pesée stricte. Trois secondes pondérées plus tard, le mouchard affiche le résultat : 102,2837. Le vendeur à la peau bleue, masque filtrant toujours accroché à son cou, dit d’un ton neutre :

« C’est le chiffre attendu.

— En effet, à l’intérieur de la tolérance basse admise. »

Yorg Pem fixe son client d’un regard curieux.

« Je peux vous poser une question ?

— Bien sûr.

— Pourquoi attacher autant d’importance au poids de ce Proscenium ?

— Ça me regarde. »

Sorn, yeux vitreux, front perlé de sang, soutient le regard du Gorien.

« Votre croiseur m’intéresse au plus haut point, monsieur Pem. Et je suis prêt à vous l’acheter si vous acceptez ma proposition.

— Qui est ? »

Le semi-mort ne répond pas tout de suite, avisant le masque du vendeur autour du cou ; demande de sa voix éraillée, vaguement étonné :

« Vous ne ressentez pas le besoin de protéger vos poumons de tout ce brouillard noir ? »

Le vendeur rétorque, cynique :

« Ça me regarde. »

Puis il allume une autre cigarette parfumée, en aspire une première bouffée et relance son client.

« Quelle est votre proposition ?

— Je désirerais que vous lestiez la capsule de survie bâbord d’un poids de 66,75 kilos pondérés.

— Je ne comprends pas.

— Remplissez-la de ce que vous voudrez, nano-mousse, matériau de synthèse, mais je veux ce lestage précis au gramme près.

— En supposant que j’accepte, je laisse la capsule tribord intacte, bien sûr ?

— Bien sûr. Je voudrais également que vous combliez la soute à provisions d’un poids de 100,450 kilos très exactement. Et là encore, en utilisant le matériau de votre choix.

— C’est tout ? »

Le Lynnien acquiesce.

« Presque. Remplissez enfin le réservoir à induction à ras bord. Si vous faites ce que je vous demande, je vous achète votre croiseur pour trois millions de sols.

— Si je me base sur le cours du marché, il vaut plus. »

Sorn hausse les épaules.

« C’est pourtant tout ce que je pourrai vous payer. Le modèle B-0 est totalement dépassé. De plus, d’après certaines sources, le fabricant des Proscenium lui-même serait en faillite.

— L’entreprise Serner est basée en secteur VII. C’est un peu loin pour vérifier l’information.

— Trois millions de sols, monsieur Pem. »

Le Gorien gratte sa joue bleue d’un air absent, croise les yeux du semi-mort. À la faveur de l’éclairage des réverbères flottants, il remarque les points sombres sur le nez, le vert purulent des joues ; les traces de piqûre à la base gauche du cou. Sorn a suivi son regard.

« Quel est votre problème, monsieur Pem ?

— Je me disais juste qu’on ne voit pas de semi-mort tous les jours pondérés. Vous deviez être dans un sale état pour que les médic-orgs ne puissent vous proposer que ça.

— Trois millions de sols, répète le Lynnien de sa voix cassée.

— Vendu.

— Parfait. Je vous créditerai de la somme dès mon retour. En attendant que vous acheminiez le croiseur sur la piste d’envol et que vous fassiez le nécessaire, je vais m’absenter. On se donne rendez-vous dans six heures pondérées ?

— Très bien, cela me laisse suffisamment de temps. Dans six heures d’ici, piste d’envol.

— Je ne vous serre pas la main, vous comprendrez.

— Je n’avais de toute façon aucune intention de vous tendre la mienne. »

Yorg Pem ajuste son masque filtrant sur le visage. Sorn demande :

« Vous ne fumez pas une autre K. Beckin ?

— Le dernier paquet est dans le vaisseau. Les trente-sept grammes de la tolérance basse, c’était ça.

— Alors, je vous prie de l’enlever, monsieur Pem. Je ne veux pas de cette cochonnerie à bord.

— Vu votre état, vous pourriez pourtant en fumer des tonnes sans craindre le moindre effet secondaire.

— La K. Beckin est beaucoup trop chère. Et puis, je suis en semi-mort, je ne ressens plus rien, je vous le rappelle, mon corps n’a plus aucun besoin. J’essaie juste de contenir son pourrissement avec le succédané – et c’est déjà beaucoup. Pensez à retirer ce paquet du vaisseau. »

Sorn se tourne vers l’allée où les visiteurs déambulent encore et toujours, protégés de leurs masques filtrants. Il ajoute, soudain fatigué :

« Je vous laisse. »

Puis il s’en va, sans saluer le vendeur à la peau bleutée. Ce dernier ne lui en tient pas rigueur, pense seulement aux trois millions de sols qui vont venir grossir son dépôt-crédit.

Le flot des passants indifférents n’est désormais plus un problème.

 

« Détends-toi, mon chou. Ici, tu ne crains rien, tu es même tout à moi. Je m’appelle Zora. C’est comment, ton prénom ?

— Tag. Tag Sorn.

— Tag suffira, mon chou. C’est mignon, comme prénom. Mais je préfère t’appeler mimi, si ça ne te dérange pas, d’accord ? Tu es mignon, mimi, tu sais ? »

Le Lynnien, allongé nu sur la couche, essaie de sourire à l’holoprostituée posée à califourchon sur ses hanches nécrosées ; n’y parvient pas.

Elle est blonde, pulpeuse, lèvres irréprochables maquillées d’un rouge vif, le visage fardé d’une blancheur irréelle. Son corps nu aux proportions idéales irradie d’une lumière orangée, ses seins ballottent imperceptiblement. Elle minaude :

« Ça te plaît, ma lumière ? Hmm ? Ou tu veux que je la baisse un peu, mon mimi ?

— Non, laissez-la comme ça.

— Très bien, mon mimi. Je te plais, hmm ?

— Oui, bien sûr. »

L’hologramme caresse le torse purulent de son client. Sorn ressent une infime décharge au contact de la main qui n’existe pas, pose les siennes sur les cuisses superbes de Zora. Qui lui susurre :

« Mon programme de sensibilisation contextuelle m’informe que tu pourris peu à peu de l’intérieur. Que… »

Elle lui sourit encore ; reprend de sa voix excitante :

« … Que tu es en semi-mort, mon mimi. Peu importe. Avec moi, tu ne crains rien. On est là pour passer un bon moment ensemble, hmm ? Et tant pis si ton petit tuyau ne peut plus se dresser. Détends-toi. Et tu peux me parler, tu sais. Peut-être même que tu as envie de me dire comment c’est arrivé, tout ça. Hein, mon mimi ? »

Zora ondule sur le bassin tiède de Sorn, entrouvre les lèvres, lascive, ferme les yeux.

« Tu peux toucher mes seins. Ils sont beaux, mes petits nénés, hmm ? Et tu peux parler, tu peux me dire tout ce que tu veux. »

Le Lynnien regarde autour de lui. La chambre circulaire exhale des senteurs curieuses que son état de semi-mort ne lui permet plus de reconnaître. Le lit, placé au centre exact de la pièce, est drapé d’une pseudosoie d’un rouge criard ; des tentures violettes recouvrent le mur tout entier ; le plafond, lui, n’est qu’un gigantesque miroir où Sorn se voit, corps rongé par l’entropie, chevauché d’un hologramme fluorescent orangé. Il n’éprouve rien.

Il sait surtout que la dénommée Zora l’encourage à parler autant que possible : la location d’une chambre se paie au temps écoulé ; il s’en moque. Le Lynnien se dit aussi que se confier à un hologramme quand on est soi-même un semi-mort a peut-être un sens, au bout du compte.

Parler, non. Se souvenir, sans doute.

 

À son réveil, il était aussi allongé et la première chose qu’il a aperçue fut le médic-org penché au-dessus de lui.

Les doigts métalliques de l’androïde autonome mesuraient le pouls carotidien. Sorn a voulu tourner le visage vers lui. Ce dernier l’en a dissuadé d’une voix rassurante.

« Ne bougez pas, s’il vous plaît.

— Je suis où ? a demandé le Lynnien d’une voix rauque.

— Dans une unité de soins spécialisée, sur la planète Kepler 12. C’est là que votre capsule de survie a échoué. Des nomades de l’île de Janir vous ont récupéré près du rivage, puis transporté jusqu’ici. »

Sorn a jeté un œil à ce qui l’entourait : la pièce aux murs bleus, la fenêtre sur la gauche, la porte d’entrée à l’opposé, entrouverte ; le médic-org à son chevet qui testait à présent le reflux hépatojugulaire.

« Et Naëva, ma coéquipière ? Que… lui est-il arrivé ?

— Je ne peux pas répondre cette question, a précisé l’androïde en pressant fortement sur le foie de Sorn. Quelqu’un d’autre vous donnera tous les renseignements utiles. »

Le Lynnien, désorienté, a touché de sa main gauche le drap immaculé, a insisté en exerçant une pression plus forte sur le tissu, pour finalement bredouiller :

« Je n’arrive pas à savoir ce qu’il y a sous mes doigts. Je… »

Le médic-org, retirant ses mains du corps du patient, a hoché la tête.

« Et c’est là que se situe le problème, monsieur Tag Sorn. Vous avez dérivé bien trop longtemps dans l’espace avant d’atterrir sur Kepler. Le palliatif de survie embarqué dans votre capsule ne pouvait pas faire de miracle. Nous n’avons pas réellement eu le choix. »

Le Lynnien a dégluti, demandé d’une voix poussive :

« Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Vous êtes en semi-mort. La plupart de vos organes étaient bien trop abîmés pour être nano-recomposés. Le succédané rouge que je vous ai prescrit semble donner les résultats escomptés. Votre corps ne le rejette pas, en tout cas. Vous savez ce qu’est l’état de semi-mort ?

— Je sais que… ça existe, oui.

— Bien. Disons que le succédané maintient à un rythme ralenti le peu de fonctions physiologiques requis pour ne pas mourir. Le bon côté des choses, si je puis dire, c’est que vous n’avez plus besoin de vous alimenter ni de boire. Le mauvais, c’est que certains de vos sens ne sont d’ores et déjà plus opérationnels : le toucher, le goût – forcément –, l’odorat. La vue et l’ouïe disparaîtront peu à peu, en même temps que le reste. Parce que le traitement atteint tôt ou tard ses limites et que vous mourrez pour de bon.

— Dans ces conditions, pourquoi… me maintenir en semi-mort puisque je vais finir par crever ?

— Quand on vous a extrait de la capsule, au regard de tout ce que la science de ce secteur XIX – et des autres – me permet d’affirmer, vous étiez récupérable. C’était de mon devoir de médic-org de tout tenter pour éviter de faire de vous un mort définitif.

— Mais je le suis déjà, non ?

— La réponse la plus précise et scientifique serait plutôt : un peu. »

L’androïde, visage lisse et blanc, a tenté un sourire, mais ça ne ressemblait à rien. Sorn, lui, s’est contenté de détourner le regard ; il ne s’habituait pas à ce mélange artificiel de chair et de métal chez les médic-orgs.

La porte de la chambre s’est ouverte au même moment. Un homme d’une trentaine d’années pondérées, aux cheveux teints en fuchsia, chapeau pyramidal de pseudosoie, cravate rose et costume rayé jaune et bleu, est entré ; l’androïde s’est aussitôt levé pour prendre congé. Le Lynnien a compris qu’il s’agissait probablement de la personne susceptible de lui donner tous les renseignements utiles.

Le chapeauté, les traits réguliers et sérieux, a esquissé un mouvement dans le vide pour s’asseoir ; l’int-prog de l’unité de soins a fait le reste. La chaise s’est matérialisée pour accueillir le postérieur malingre de l’individu. Qui a commencé d’une voix claire :

« Monsieur Sorn, je me présente : Eli Nogan, agent d’assurances missionné par la Garmac. Je ne vous serre pas la main, je sais que la semi-mort fragilise grandement les tissus.

— Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ?

— Régler le problème du Proscenium B-0 variante 15 qui a été abandonné par vous et votre coéquipière le treize de quadrant, soit il y a un mois et vingt-deux jours pondérés de cela très précisément. Le vaisseau a été retrouvé dérivant du côté du secteur III, là où l’avarie fonctionnelle de ce même vaisseau vous a obligés, vous et votre coéquipière, à quitter le bord.

— Où est Naëva ?

— Nous l’ignorons, mais selon toute probabilité, et si l’on se réfère aux statistiques de navigation interstellaire, ses chances d’en sortir vivante sont désormais quasi nulles. »

Sorn a fermé les yeux un court instant, puis les a rouverts, déçu. Le clown au chapeau pyramidal n’avait pas disparu.

« Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici, monsieur… ? Monsieur ?

— Je répète : Eli Nogan. La Garmac m’a mandaté pour définir les responsabilités du sinistre. Vous avez pu en réchapper, c’est une chose. Votre Proscenium, lui, a malheureusement dérivé quelque temps, emporté par sa propre erre, pour venir heurter une balise spatiale placée en orbite géostationnaire autour du monde de Fermi, toujours dans le secteur III, bien sûr. Une balise hors de prix. Inutile de vous dire que les Fermiens n’ont pas apprécié.

— Nous n’avons pas vraiment eu, ma coéquipière et moi, le loisir de nous inquiéter de la direction prise par notre vaisseau, monsieur Logan.

— Nogan, a corrigé l’agent. Ce n’est pourtant pas ce que nous suggère l’interprétation des deux boîtes noires de votre appareil. Vous aviez le temps de sécuriser la dérive du Proscenium. Largement.

— Je serais donc responsable des dégâts que mon vaisseau a causés à cette balise fermienne.

— Nous en sommes arrivés à cette conclusion, en effet, monsieur Sorn.

— Et moi, j’ai le droit de consulter le contenu numérisé des boîtes noires, puisqu’il s’agit de mon appareil. C’est d’ailleurs ce que je vais faire au plus vite. Mais avant… »

Le Lynnien n’a pas terminé, sollicitant mentalement l’int-prog de l’établissement. Dans la même fraction de seconde, le Royster s’est matérialisé au creux de sa paume droite. L’agent-clown a esquissé un mouvement de recul en voyant le canon de l’arme pointé sur lui. Le semi-mort a dit d’une voix traînante :

« Ces nomades de l’île de Janir sont des gens honnêtes, mais il en faut, n’est-ce pas ? »

Nogan a ânonné, le front perlé de sueur :

« Baissez cette arme, je vous en supplie.

— Dites-moi, monsieur Logan, je suis en semi-mort, c’est bien cela ?

— Ou… oui.

— Bien. Si j’en crois le médic-org que vous avez croisé en arrivant, je ne suis plus tout à fait ce qu’on pourrait appeler un être vivant. En clair, c’est comme si je n’avais plus grand-chose à perdre, puisque ma vraie mort est simplement retardée par le succédané ; on est peu de chose, d’une certaine manière. Donc, si je n’ai plus rien à perdre, vous n’avez rien à gagner en tant qu’assureur, ça me semble d’une logique imparable. Je vous conseille instamment de revenir à de meilleurs sentiments et de reprendre votre analyse des boîtes noires avec plus d’objectivité. Sinon, vous y passerez, en attendant que je m’occupe de vos supérieurs. Tôt ou tard. »

L’agent-clown s’est levé très lentement sans quitter des yeux le Lynnien.

« Calmez-vous, monsieur Sorn, braquez ce Royster vers le bas. Nous sommes entre gens de bonne comp…

— Est-ce que vous avez entendu ce que je viens de vous dire, monsieur ?

— Oui, bien sûr, et croyez-moi, je vais en référer à ma hiérarchie.

— Parfait. Maintenant, foutez le camp. »

L’agent-clown, coiffé de son chapeau pyramidal, a reculé vers la porte qui s’est ouverte automatiquement sur lui, puis a disparu sans un mot. Sorn n’avait plus besoin de son arme.

L’int-prog de l’unité de soins l’a compris tout de suite.

 

Zora, consciencieuse, continue d’onduler en émettant des petits gazouillis. Sorn ne peut plus bander, bien sûr ; il se console en admirant les formes magnifiques de sa partenaire.

Il avait eu de la chance d’avoir affaire à un crétin de l’envergure de Pem. Si les int-progs accèdent toujours aux demandes de leurs utilisateurs, ils adaptent l’objet à la situation, privilégiant systématiquement la sécurité des personnes et des biens concernés. Le Royster ne pouvait pas être chargé au moment de sa matérialisation.

Et Naëva avait connu une mort atroce en dérivant dans l’espace, après le déchargement complet du système de sa capsule de survie. C’est ce que lui avait assuré l’un des déchiffreurs payés pour décoder les données des boîtes noires.

L’hologramme lui adresse un sourire éblouissant.

« Détends-toi, mon mimi, tu es tout à moi, hmm ? »

Mais un semi-mort ne se détend pas. Par définition.

 

Le Lynnien, traits impassibles colorés d’une infime couche verdâtre, a fixé l’expert ; lui a dit :

« Consignez la position exacte du Proscenium au moment de son évacuation, s’il vous plaît, ainsi que les coordonnées précises de sa vitesse résiduelle.

— J’utilise le document numérique que vous avez partagé sur le réseau ?

— Évidemment. »

L’expert, la cinquantaine déjà remodelée plusieurs fois, s’est arrêté sur un point précis du visage de son interlocuteur ; a désigné le front d’une main molle.

« Il y a un peu de sang qui perle, monsieur Sorn.

— Je sais. Ce matin, déjà, en rouvrant les yeux, j’avais quelques gouttes. Ça ne va pas aller en s’arrangeant de toute façon.

— Où en êtes-vous avec la Garmac ?

— Ils sont revenus à une base de discussion plus raisonnable. Je ne désespère pas. Je peux vous poser une question ?

— Allez-y, je suis là pour ça. »

Sorn, regard perdu dans le blanc crémeux de la pièce, a demandé d’une voix tremblante :

« D’après vous, est-ce qu’il y a une chance pour que ma coéquipière… »

Il n’a pas eu la force de terminer. L’expert a répondu :

« Aucune. Les capsules des Proscenium B-0, toutes variantes confondues, ont une autonomie très faible si toutes leurs fonctions sont sollicitées. Ce type de vaisseau n’embarque pas des systèmes de survie très performants, mais vous le saviez déjà, non ? Les croiseurs d’approche sont équipés proportionnellement à ce qu’ils savent faire : des missions au plus près des systèmes solaires. D’ailleurs, qu’est-ce que vous faisiez en dehors de toute agglomération ?

— On avait reçu l’ordre urgent de l’un de nos commanditaires. Une balise défectueuse avait été catapultée hors de son orbite et ce client tenait absolument à la récupérer. Probablement parce qu’il l’avait payée assez cher. »

L’expert a acquiescé gravement.

« C’est un problème banal, en effet.

— Combien de temps Naëva a pu dériver avant de… mourir ?

— Trois, quatre semaines pondérées, peut-être même un peu plus. Vous avez bien tenu cinquante-deux jours avant de vous abîmer sur Kepler 12.

— J’étais presque mort.

— Pas tout à fait quand même. D’une certaine manière, c’est maintenant que vous l’êtes, non ?

— Oui, si l’on veut. En fait… »

Sorn a hésité à poursuivre, puis a fini par lâcher :

« Depuis que j’ai rouvert les yeux, je me demande sans arrêt où elle a pu dériver. Et si elle continue de le faire.

— Vous ne vous poseriez pas ce genre de questions si vous aviez choisi un croiseur équipé de ses deux capsules de survie placées côte à côte. La compagnie Serner a toujours opté pour la séparation des deux unités, l’une logée à tribord, l’autre à bâbord, afin de multiplier les chances d’une évacuation plus rapide et plus fiable, les capsules ne risquant pas de se percuter ni de compromettre l’éjection de la première par rapport à la seconde. Ça se discute. »

Le Lynnien n’a pas écouté le reste des explications de l’expert. Il se doutait que Naëva reviendrait toujours dans ses pseudorêves. Qu’elle ne le quitterait plus.

 

Zora s’est maintenant allongée sur le flanc, tout contre son client, la main posée sur le torse putrescent, la jambe pliée en équerre pour couvrir l’entrejambe. Elle lui chuchote à l’oreille :

« On a eu du plaisir, tous les deux, hmm ? On est bien, là, toi et moi. »

Et Sorn, du fond de son esprit semi-mort, murmure à celle qu’il a aimée :

Oui, on était bien, ma Naëva. Tellement bien. Mais si tu étais encore là, qu’est-ce que tu ferais ?

 

Ils sont dans le vaisseau, au milieu de la coursive séparant le poste de pilotage du carré de repos où se trouvent reléguées deux couches rudimentaires. Baigné de la lumière jaune pâle des veilles, Yorg Pem referme la trappe de la soute et dit à son acheteur :

« On a fait le tour.

— Tout semble en ordre, en effet. »

L’homme à la peau bleutée dirige son regard vers le cockpit ; ajoute :

« J’ai déverrouillé l’accès aux commandes. Vous disposez de trois heures pondérées pour modifier le précédent code. Vous pouvez bien sûr entrer la nouvelle séquence alphanumérique de votre choix vocalement. D’ailleurs, je vous conseille d’utiliser une phrase d’au moins trois mille caractères.

— Oui, merci, je connais. »

Le Gorien renifle discrètement.

« Vous sentez ? Cette odeur… Ça me tracasse un peu quand même, parce qu’elle n’y était pas, ne serait-ce que trois heures pondérées en arrière. Et je ne voudrais pas que vous pensiez que je vous cache quelque chose ou que…

— Laissez, l’interrompt Sorn. Tout d’abord, je ne sens plus rien depuis longtemps. Ensuite, cette odeur est la mienne. Mon corps pourrit lentement, et à l’intérieur d’un espace clos ou exigu, elle est plus facilement détectable. Désolé. Le phénomène est récent et j’oublie encore parfois d’en avertir les autres. »

Pem étrécit le regard, avise le front du Lynnien.

« Vous semblez saigner plus que tout à l’heure, aussi.

— Possible, rétorque Sorn d’une voix désincarnée. Encore merci pour le lestage de la capsule bâbord et de la soute à provisions, le remplissage du réservoir. Vos trois millions ont été transférés sur le dépôt-crédit que vous m’avez communiqué tout à l’heure.

— Tout à fait. J’ai vérifié juste avant votre arrivée.

— Alors, tout est pour le mieux, monsieur Yorg Pem. Je ne vous serre pas la main, bien sûr.

— Je me demandais : qu’est-ce que vous allez bien pouvoir faire dans ce croiseur ? Naviguer en solitaire est risqué.

— Je sais, mais encore une fois, ça me regarde.

— Vous avez perdu quelqu’un dans un sinistre précédent, c’est ça ?

— En quelque sorte.

— Alors, au regard de vos années pondérées d’expérience, vous savez que vous n’avez plus aucune chance de le retrouver.

— C’est ce que tout le monde m’a dit, oui. »

Le vendeur à la peau bleue hoche la tête en grimaçant, s’apprête à sortir de son paquet une K. Beckin. Sorn lève sa main nécrosée en disant :

« Non, monsieur Pem, pas dans mon Proscenium. »

Le Gorien n’insiste pas, rempoche dans sa combinaison le paquet et se dirige vers la sortie.

Sorn ne le raccompagne pas.

 

Arrivé à l’endroit précis où le croiseur avait subi une panne irrémédiable de son système d’oxygénation, Sorn s’est levé du siège pilote pour aller se préparer.

Il a essayé, au long du trajet, de s’abstraire de tout souvenir visuel de Naëva à l’intérieur du vaisseau, plus d’un an et demi pondéré auparavant. Et il y est presque parvenu.

Naëva avait hérité de la capsule tribord, réputée la plus fiable à bord des Proscenium B-0. L’unité disposait surtout d’une autonomie supérieure d’un quart par rapport à celle de gauche. Les 66,75 kilos lestés dans cette dernière correspondaient au poids de Tag Sorn, à cette époque. Les 100,450 kilos occupant la soute à provisions constituaient le peu de denrées restant avant le retour prévu à leur base. Le Lynnien et sa compagne estimaient d’ailleurs que l’intervention de dernière minute sur la balise expulsée de son orbite ne leur prendrait pas plus de quelques heures pondérées.

Ils n’auront pas eu l’opportunité de le vérifier.

Sorn a tourné en rond autour de la zone, brûlé les litres-matière du réservoir pour parvenir à la contenance précise qui était celle du Proscenium au point de déclenchement de la panne. Il a alors activé la séquence d’évacuation, comme il l’avait fait un an et demi plus tôt. En s’introduisant dans la capsule, il n’a pas eu la force de détourner le regard de la coursive latérale.

 

Et il la voit marcher dans sa direction, éclairée du jaune pâle des veilles. Elle est là, dans toute sa beauté ; ses cheveux bruns noués en chignon au-dessus de la tête, son regard si clair, sa silhouette magnifique. Il voudrait lui sourire ; il ne peut pas.

Sorn rabat enfin le couvercle et s’allonge.

Puis il ferme les yeux une dernière fois. Sachant qu’il ne les rouvrira plus.

 

Le système d’urgence émet un chuintement strident à l’éjection de la capsule.

 

*

 

L’écureuil ailé saute au bas de l’arbre, se jette sur la noix bleue qui était tombée là. En tournant la gueule vers la lisière du bosquet, il aperçoit une forme allongée, vaguement brillante, au pied de la colline. Il est sûr que cette chose bizarre n’était pas là avant la nuit. Le petit animal, intrigué, bat des ailes et s’élève dans l’air doux de son monde. À une heure aussi matinale, il ne craint encore rien des prédateurs.

Cela ressemble à une grosse boîte percée d’un hublot, mais l’écureuil ne s’intéresse qu’à la forme étrange, à l’intérieur, de la même couleur que les feuilles des grands arbres-tendres, sans le moindre poil, avec en son milieu deux trous fermés. C’est la première fois, et sans doute la dernière, qu’il voit un être humanoïde.

Le message enregistré se déclenche au même moment. La boîte, probablement activée par le poids de l’animal, exécute aussitôt le programme pour lequel elle a été conçue. Et pendant que le petit rongeur ailé écale sa noix bleue et la mange, la voix neutre déclare :

 

Si vous me découvrez en compagnie ou à proximité de la capsule numérotée 36752-G-P, ayez l’humanité de nous en extraire, ma compagne et moi, et de nous offrir une sépulture digne de ce nom, là où ce sera possible. Si vous me retrouvez seul, brûlez mon corps. Et pensez au moins une fois à Naëva au moment de répandre mes cendres au vent de votre monde ou d’un autre.

 

Car elle se tenait là, près de l’entrée 14 de l’astroport où je devais embarquer. Ses yeux perçaient de deux îlots verts la blancheur de son beau visage. Elle semblait attendre quelqu’un ; j’ai su plus tard qu’il n’en était rien. J’avais 22 ans pondérés, elle 21. Naëva était son prénom. Et je n’ai jamais aimé qu’elle.

 

Ce message exprimé en idiome standardisé va être répété autant de fois que la batterie dédiée le permettra. Il peut être aussi téléchargé en interfaçant la capsule de survie à un communicateur de classe B, très commun.

 

Si vous me découvrez en compagnie ou à proximité de…

 

L’écureuil, agacé par le bruit bizarre, s’envole sans effort, gagne le haut de la colline et s’y pose pour terminer sa noix bleue au calme. En regardant autour de lui, il remarque un autre objet, de la même forme que le premier, plus terni, toutefois, posé sur le versant opposé au bosquet, dix mètres plus bas.

 

Il n’ira pas jusque-là.