Vanishing Waves [Aurora], Kristina Buožytė (2012). 120 minutes, couleurs.

Lorsqu’on parle de cinéma de science-fiction, la Lituanie n’est certes pas le premier pays auquel on pense. Pourtant… il existe au moins un film de SF venu du plus méridional des pays baltes : Aurora, co-production lituano-franco-belge sortie sur les écrans internationaux sous le titre de Vanishing Waves (chose qui lui permet de se caser à la lettre V de ce navrant Abécédaire et non à la lettre A, ce qui m’arrange : trop de A en stock, pas assez de V (et de W, X, Y et Z, mais c’est une autre affaire)).

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Ce pourrait être aujourd’hui, ce pourrait être demain, en Lituanie. Des scientifiques mettent au point un protocole dans le but d’atteindre la psyché d’une personne plongée dans le coma. Il s’agit là d’une expérience qui n’est pas sans danger, mais l’équipe a un volontaire (en plus du comateux, volontaire par défaut) : Lukas, un homme dans la fleur de l’âge. Ces expériences sont menées dans un hôpital, au sein d’une chambre anéchoïque ; Lukas, le crâne couvert de capteurs reliés à la personne dans le coma, prend place dans un caisson d’isolation. Des câbles le relie au patient comateux, dont notre cobaye ne sait absolument rien. À vrai dire, les responsables de l’expérience ignorent ce que leur « explorateur » va découvrir, si même il va découvrir quelque chose. Des sensations, peut-être. Ou rien.

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Le magma de sensations synesthétiques laisse vite place à de l’eau. Lukas se trouve au beau milieu d’une mer brumeuse. Plus loin flotte un corps de femme. Noyée ? Non. Lukas tente du bouche à bouche ; la plantureuse inconnue reprend conscience… et embrasse le volontaire. Lukas apprend à connaître cette femme au fil des plongées successives, plongées à la fois oniriques et érotiques dans une réalité altérée dont les règles diffèrent quelque peu de celle que nous connaissons.

Dans le monde de l’éveil, Lukas commence à mentir et à se mettre en porte-à-faux avec les autres chercheurs de l’équipe, à détruire sa relation avec sa compagne, tandis que ses excursions comateuses se font de plus en plus intenses… À mesure qu’il comprend les circonstances ayant causé le coma de cette femme, sa passion pour elle grandit. Peut-il la sauver ?

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Deuxième long-métrage de la jeune réalisatrice Kristina Buožytė après Kolekcionierė et une huitaine de courts (et si l’on exclut aussi Park ‘79, un film collectif, semble-t-il), Vanishing Waves se distingue déjà dans la forme : une photographie soignée, une bande-son alternant un drone/ambient lancinant et un peu de post-rock à la Godspeed You! Black Emperor. À tout le moins pourra-t-on émettre quelques réserves sur les acteurs, globalement peu expressifs – à l’exception notable des deux principaux, Marius Jampolskis (Lukas) et Jurga Jutaitė (Aurora, personnage qui donne le titre original du film) – sans oublier un docteur qui ressemble à un clone d’Henri Emmanuelli. Et tant qu’à pointer les défauts : avec 120 minutes au compteur, le film est long, sûrement un peu trop, et aurait gagné à être un poil abrégé.

Il n’empêche : en dépit de son rythme lent, Vanishing Waves s’avère envoûtant. Sa thématique principale – explorer la psyché d’une personne dans le coma – rappelle deux œuvres. La première, de manière évidente, est Inception, où les personnages plongent dans les psychés des uns et des autres, dans des niveaux de réalité enchâssés. Mais là où le film de Christopher Nolan est froid, Kristina Buožytė offre une approche plus chaleureuse et plus charnelle – son film n’est pas avare en nudité, tant féminine que masculine, et comporte son lot de scènes érotiques (dont une orge troublante, où les corps se mêlent intimement et même plus). La deuxième référence, plus capillotractée, est Passage, roman où Connie Willis raconte la quête d’une doctoresse pour comprendre scientifiquement la nature des expériences de mort imminente : l’un des personnages secondaires est un patient qui, dans son coma, effectue des mouvements étonnants, et qui donneront à l’héroïne la clé de l’énigme. Christopher Priest n’est pas très loin non plus (Futur intérieur, La Fontaine pétrifiante ou Les Extrêmes). Néanmoins, au-delà de ces références (pas très criante pour Connie Willis), Vanishing Waves a sa propre singularité, où la science-fiction et la romance se mélangent avec succès. La psyché d’Aurora se révèle un monde intérieur terriblement familier… et étrange en même temps, avec ses propres règles, qui sont autant de métaphores de l’enfermement physique et mental dans lequel vit la jeune femme (par exemple, cet insecte qui gobe les œufs qu’il vient de pondre… pour les pondre de nouveau : la métaphore se fait ici évidente). Mais… il y a forcément un « mais ».

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Là où le film se montre plus ambigu, c’est avec le traitement « Belle au bois dormant » de l’histoire, avec une femme dans le coma à la place de la princesse et un cobaye humain à la place du prince charmant. Certes, il s’agit là du prétexte naturel, évident (trop évident) pour la romance – un homme, une femme, crac-crac. Si la situation avait été inversée, je me demande comment le film aurait été perçu : aurait-on trouvé dérangeant cette femme s’amourachant d’un homme qu’elle ne connaît pas ? N’aurait-il pas été plus intéressant d’aborder la chose différemment, sans ce passage obligé ? Néanmoins, le personnage de Lukas se révèle pour le moins douteux comme prince charmant : dans le monde de l’éveil, c’est un individu assez antipathique (il ment d’emblée à ses collègues chercheurs pour la seule raison qu’il s’est oniriquement envoyé en l’air avec l’inconnue ; plus tard, il tente de violer sa compagne et a une conduite pour le moins violente envers une prostituée). À l’inverse, il se montre bien plus tendre avec l’inconnue. Voilà qui échoue à faire de Vanishing Waves la grande romance… que ce film n’aspire d’ailleurs peut-être pas à être.

Quoi qu’il en soit, on peut légitimement se montrer curieux de la suite de la carrière cinématographique de Kristina Buožytė.

Introuvable : non
Irregardable : non
Inoubliable : oui