Le Livre des blagues [Book of Jokes], roman de Momus, traduit de l’anglais (Écosse) par Marie Surgers. La Volte, 2009 [2009]. Semi-poche, 208 pp.

L’an passé, ce navrant Abécédaire s'était penché sur The Book of Scotlands de l’écrivain-musicien écossais Momus, un très bon recueil de textes plus ou moins brefs passant en revue une centaine d’Écosses alternatives et désopilantes. Momus est un pseudonyme : le nom véritable de notre auteur est Nick Currie. Toutefois, dans la mythologie grecque, Momus personnifie le sarcasme, la raillerie, la moquerie. Les blagues.

Et les blagues, il y en a de toutes sortes, des bonnes comme des mauvaises. Surtout des mauvaises, d’ailleurs.

Et que se passerait-il si vous viviez dans un monde fait de blagues ? C’est le postulat de départ imaginé par Momus pour son premier roman (le site de l’auteur nous apprend qu’il s’agit là d’une commande de son son éditeur françaisMathias, tu es responsable !.

LA VOLTE

Le Livre des blagues alterne deux lignes narratives. La première nous met dans les pas de Sebastian Skeletton, un homme qui purge une peine de prison pour un crime qu’il n’a pas commis – de quel crime on l’accuse, on ne le saura pas – et qui finit par se lier (plus ou moins) d’amitié avec un Violeur et un Assassin, après une discussion oiseuse pour savoir s’il est possible que deux types soient l’oncle l’un de l’autre. Ces deux charmants individus prétendent également être innocents de leur crime, et Sebastian leur suggère une idée de génie : s’évader, afin de commettre le crime pour lequel on les a emprisonnés.

La seconde ligne s’intéresse au fils de Sebastian, qui vit avec sa sœur et son père dans une maison de verre. Oh, son père a accessoirement un pénis gigantesque, tellement long qu’il traîne par terre, et il se plait à avoir des relations sexuelles avec des oies. Quant à sa mère, Joan, elle vit désormais en couple avec une autre femme, nommée Joan. Il est le petit-fils d’un grand-père chauffeur d’autobus (« Est-ce que tu veux mourir tranquillement, dans ton sommeil, comme ton grand-père […] ou bien en hurlant de terreur comme ses passagers ? »). Comme on peut se l’imaginer, le narrateur et sa sœur Luisa ont une enfance passablement… détruite ? Et…

Bon, je m’y prends mal : ce résumé n’est absolument pas drôle. Le principe des blagues est qu’elles se racontent, elles ne s’expliquent pas. Et ce Livre des blagues est précisément une grosse blague, bien grasse.

Deux échantillons au hasard :

« (…) un soir, mon père déboula dans la cuisine de la ferme, Rebecca sous le bras et déclara : "Voici la truie que je suis tapée !
– Mais chéri, protesta Joan, ce n’est pas une truie, c’est une oie !
– C’est pas à toi que je parlais", cracha mon père. » (p. 37)

« "Écoutez, dit le docteur Schlammpeter, je vais plutôt vous donner du Viagra."
Mon père fut étonné. "Ça va supprimer la douleur ?
– Pas vraiment. Mais ça vous donnera quelque chose à quoi vous accrocher pendant que je m’occupe de la dent." » (p. 69)

L’humour est une chose délicate.

Est-ce que ce livre fait rire ? Oui, dans la mesure où le rire est un mécanisme : on rit face à ce qui nous embarrasse. Et Le Livre des blagues est effectivement embarrassant : il embrasse sans barguigner les tabous – l’inceste en tête, mais avec un peu de zoophilie, de jeux de touche-pipi, le tout étant épicé de viol et de masturbation – et déroule son récit. Enfin… de récit, il n’y en a pas vraiment : le père raconte son évasion et le fils raconte sa vie faite de mauvaises blagues de cul, au long de chapitres brefs. De fait, chaque chapitre est l’occasion d’une blague, étirée à l’extrême, se terminant par la chute. Le fiston s’en explique d’ailleurs :

« J’ai compris que l’histoire de ma famille est régie non par le dharma mais par les blagues.
Appelez cela "dharma des blagues", si vous voulez. Les mauvaises blagues, les blague de cul, sont dans mon univers ce que la gravitation est dans le vôtre. Elles régentent toute ma vie, la vie de toute ma famille. (…) Je suis un personnage coincé dans un recueil de blagues – de blagues qui sont, en outre, de très mauvais goût.
J’ai découvert qu’il existe un moyen d’échapper à ce triste sorte, aux malheurs du dharma des blagues. La solution, à mon avis, est d’endosser moi-même la responsabilité de raconter des blagues qui me contraignent et me définissent et, chaque fois, d’en modifier légèrement le contenu. Les altérations que j’apporte ont pour but de rendre un soupçon de dignité, de décence élémentaire, de beauté et de sensualité à l’histoire.
Je peux commencer par broder sur le thème de base. J’ajoute quelques détails qui, d’ordinaire, ne font pas partie de la course nécessaire à la chute comique. Je dois m’assurer que l’histoire est si bien racontée que mon auditoire ne s’intéresse plus au dénouement grotesque, au jackpot efficace. Je raconte l’histoire plusieurs fois, depuis différents points de vue et en insistant sur des aspects différents pour forcer les gens à prêter attention à des éléments secondaires, formels (…), comment plutôt que pourquoi. » (p. 59-60)

De ce côté-là, le pari de Momus est réussi. L’important réside moins dans la chute de la blague que dans le déroulé. Quoiqu’on trouve également des blagues plus traditionnelles, racontées avec moins de circonlocutions : l’histoire du type au pénis trop long qui va voir un crapaud doué de parole, l’histoire de la femme qui a gagné vingt mille livres en prétendant que les couilles de son avocat étaient cubiques ; l’histoire du Gallois, de l’Irlandais et de l’Écossais qui tirent au fusil sur l’Anglais… Certaines blagues reviennent, tels des leitmotivs : la vie d’une blague tient parfois à la répétition. D’abord c’est drôle, puis à force ça n’est plus drôle… jusqu’au moment où cela finit par redevenir drôle. Et on peut reconnaître à Momus une constance dans son récit, qui ne faiblit pas.

vol7-b-cover-en.jpg

Le Livre des blagues constitue un surprenant reflet de notre monde, au travers de la partie la moins littéraire et la plus graveleuse de notre culture. C’est là un récit des plus étranges, grivois, dégoûtant, affreux et vraiment triste en fin de compte. À ne pas mettre dans toutes les mains dans tous les cas. Ou peut-être que si, pour rire.

Introuvable : non
Illisible : en quelque sorte
Inoubliable : oui