Xiu Xiu (Xiu Xiu: The Sent-Down Girl], Joan Chen (1998). Couleurs, 99 minutes.

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À la lettre X du précédent tour d’alphabet, votre serviteur vous évoquait l’inquiétant Xiu Xiu Plays The Music of Twin Peaks (2016), album où le groupe américain Xiu Xiu reprend d’une manière fort particulière la musique composée par Angelo Badalamenti pour la série de David Lynch et Mark Frost. Là où les choses s’articulent de manière intéressante, c’est que le groupe tire son nom du premier film de l’actrice-réalisatrice sino-américaine Joan Chen, qui interprétait le rôle de l’ambigüe Josie Packard dans Twin Peaks.

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Joan Chen, outre son rôle dans la série-culte, a également joué dans Le Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci ou, plus récemment, la série Marco Polo, et a réalisé deux films : le présentXiu Xiu en 1998, ainsi que, deux ans plus tard, Un automne à New York avec Richard Gere et Winona Ryder — le premier y joue un playboy vieillissant qui tombe amoureux d’une jeune femme atteinte d’une maladie incurable; les deux acteurs ont été récompensé par les Razzies Awards 2000 pour le Pire Couple à l’écran. Mais concentrons-nous plutôt sur Xiu Xiu… Il s’agit ici de l’adaptation d’une nouvelle, inédite en français à ma connaissance, de l’auteure chinoise Geling Yan intitulée « Celestial Bath » dans le recueil White Snake and Other Stories. Un récit sans le moindre élément de genre (vous êtes prévenus).

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L’action débute en 1975, à Chengdu, ville de Chine centrale, en plein lors du « mouvement d’envoi des zhiqing à la campagne » – une formulation française un brin bancale pour désigner cette politique à l’initiative de Mao, visant à envoyer des jeunes citadins à la campagne afin qu’ils apprennent la vie. Wen Xiu, dite Xiu Xiu, âgée de 15 ans, est l’une de ces jeunes filles instruites qui se retrouve envoyée au loin. Si sa famille s’inquiète, elle-même semble plutôt enthousiaste à l’idée de ce changement d’air.

Pourtant, sur place, la situation n’est pas très réjouissante : les hommes n’ont que peu d’égards pour les femmes, et il arrive que certaines jeunes femmes disparaissent, on ne sait trop comment. Au bout de quelque temps, on confie Xiu Xiu à Lao Jin, gardien d’un troupeau de chevaux. Elle doit apprendre à s’en occuper, et lorsqu’on viendra la chercher, dans six mois de cela, ses supérieurs lui affirment qu’on lui confiera l’encadrement de jeunes femmes. Tibétain bourru menant une existence nomade avec ses chevaux, pour qui il ressent une grande affection, Lao Jin est également un eunuque (lors de l’invasion du Tibet, les siens l’ont émasculé). Lao Jin et la jeune fille se retrouve à partager la même tente, ce qui n’est pas forcément du goût de Xiu Xiu. Finalement, l’un et l’autre finissent par trouver un modus vivendi et même par s’apprécier. Mais au terme des six mois, personne ne vient chercher Xiu Xiu. Au bout de plusieurs jours, la jeune fille comprend que c’est là peine perdue, et un colporteur de passage lui explique qu’il faut avoir une famille riche et influente pour pouvoir acquérir les autorisations de rentrer chez soi. Le père de Xiu Xiu étant un simple tailleur – du genre à coudre des vêtements pour sa fille à partir des chutes qu’il récupère à l’usine –, les choses sont mal engagées d’emblée. Quand on n’a pas d’argent, pas de connaissance, que reste-t-il ? Son corps. Et cela va représenter le début de la descente aux enfers de Xiu Xiu.

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Le sous-titre anglais, « The Sent-Down Girl », peut ainsi se lire de deux façons. En anglais, ce « mouvement d’envoi des zhiquings à la campagne » se traduit par « Up to the Mountains and Down to the Countryside Movement », Xiu Xiu étant donc « envoyée en bas à la campagne (et pas en haut à la montagne), mais peut également se comprendre comme « Xiu Xiu est envoyée vers les tréfonds ». Mais peut-être est-ce là de la surinterprétation.

Quoi qu’il en soit, ça ne rigole pas vraiment dans Xiu Xiu. L’histoire est narrée a posteriori par un jeune homme, amoureux de Xiu Xiu mais demeuré à Chengdu ; assez vite cependant, le film délaisse cet artifice. Et ça ne commence pas si mal pourtant : la première moitié de Xiu Xiu montre la naissance de l’amitié entre la jeune fille et le gardien de troupeau. Elle, sorte de petite princesse, volontiers impertinente, habituée au confort de la ville ; lui, mutique mais pas incapable d’affection et de sensibilité pour autant. L’essentiel du long-métrage montre l’évolution de leurs relations, ponctuée par les passages de plus en plus réguliers des colporteurs et autres individus – et les couleurs vivent du début cèdent la place à des tons plus ternes. Xiu Xiu est interprétée par Li Xiaolu, dont il s’agit ici du premier rôle, et qui rend merveilleusement la candeur et l’innocence de sa jeunesse puis ses désillusions cruelles. Quant à Lao Jin, il est joué par Lopsang, dont la carrière n’a pas vraiment décollé par la suite.

À l’exception de Lao Jin, auquel on pourra rajouter le père de Xiu Xiu et l’amoureux de la jeune fille au début du film, aucun personnage masculin n’est positif dans le long-métrage, et la plupart ne sont rien d’autre que des porcs (y a-t-il une autre expression adéquate ?) assouvissant leurs envies de sexe avec un Xiu Xiu vaguement consentante. Lao Jin, personnage tragique, privé de sa virilité (un fusil, ça compense  ?) et objet de moquerie aux yeux des autres, n’y pourra pas grand-chose. La fin sera tragique et poignante. (À tout le moins pourra-t-on regretter le caractère parfois envahissant de la musique.)

En arrière-plan, le contexte politique est évoqué par petites touches : la corruption de ce système d’envoi de jeunes citadins à la campagne, ceux qui se mutilent volontairement pour obtenir plus rapidement une autorisation de retour, la révolte des zhiquings. Des dénonciations par la bande – si le film a eu des difficultés avec le gouvernement chinois, ce serait surtout en rapport avec le tournage au Tibet et non avec le scénario. Bref, l’essentiel se situe dans ces paysages de collines verdoyantes où paissent les chevaux, surplombées par des ciels changeants. Mais même cette nature sauvage ne saura protéger Xiu Xiu de la rapacité des hommes.

Introuvable : oui (mais en cherchant un peu sur YouTube…)
Irregardable : non
Inoubliable : oui