L’Étrange Couleur des larmes de ton corps, Hélène Cattet et Bruno Forzani (2014). 97 minutes, couleurs.

Intrigué par sa superbe affiche Art Nouveau, j’étais allé voir L’Étrange Couleur des larmes de ton corps lors de sa sortie au cinéma… et cela doit bien être la seule fois où j’ai quitté la salle en pleine séance, tant j’avais l’impression d’une agression constante. Bon, il restait en fait seulement vingt minutes de film, et j’aurais dû me montrer plus tenace pour connaître le fin mot de l’histoire.

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Dan Kristensen travaille pour un opérateur téléphonique, à un poste suffisamment haut placé pour que son épouse Edwige n’ait pas besoin d’emploi et pour payer le loyer de son appartement bruxellois. Bel appartement, dans un immeuble de style entièrement Art Nouveau. Voilà qu’un soir, Dan rentre chez lui, pour découvrir la porte fermée de l’intérieur. De fait, Edwige ne semble pas être présente. Il se verse un whisky, puis un deuxième, s’allume une cigarette, et commence enfin à s’inquiéter. Il va voir sa voisine du dessus, Jany une vieille femme (du moins, à en juger par sa voix : son visage reste plongé dans l’obscurité) dont le mari a disparu dans des circonstances étranges : lors de l’acte sexuel, il entendait des voix semblant provenir des murs, et il se met en quête de comprendre le pourquoi du comment, jusqu’à passer de l’autre côté du plafond… et y disparaître assez vite, de manière sanglante. Le récit de Jany fini, Dan se rend sur le toit, où il rencontre une jeune femme, complètement nue, qui fume face à la ville nocturne. Le lendemain, Dan reçoit la visite de l’inspecteur Vincentelli : il ne se souvient plus avoir appelé la police mais il semble qu’il l’ait fait. Vincentelli, qui a bossé sur une affaire où il devait surveiller une femme pour qui il s’est pris (plus ou moins) de passion.

C’est par la suite que les choses commencent à vraiment déraper. Dan est persuadé qu’il y a quelqu’un chez lui, genre type barbu dont on ne sent la présence que le dos tourné ; il récupère une bande audio où une voix – il s’avèrera qu’il s’agit de celle d’Edwige – déclare céder à son vice qui est aussi son plaisir. Il couche avec la voisine, qui aime bien quand ça pique et que ça saigne un peu. Il passe une nuit hallucinée où il croise des doubles de lui-même et semble se coincer dans une boucle temporelle. Le lendemain, on retrouve Edwige, décapitée, avec une blessure en haut du crâne. Et il y a un locataire mystérieux, qui prétend vivre entre les murs et qui sait des choses – et qui finit vite très mal. Pour Dan Kristensen, ce n’est que le début d’une descente dans la folie…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le jusque-boutisme du film de H. Cattet et B. Forzani – leur deuxième long-métrage après Amer (2010) – ne risque pas de mettre tout le monde d’accord – et votre serviteur garde un sentiment contradictoire de ce film, aussi troublant qu’exaspérant. Tirant son aspect visuel du giallo, L’Étrange couleur… a reçu le prix Magritte de la meilleure image en 2015. Un prix mérité : ce film joue volontiers des couleurs – des plans monochromatiques qui contrastent avec des séquences en noir et blanc granuleux – et de la profondeur de champ, sans compter quelques effets parcimonieux de split screen. Un maniérisme visuel marquant, mais qui donne en fin de compte une impression de trop-plein. En tous cas, il ne s’agit en rien d’un régal coloré à la Suspiria : L’Étrange Couleur… fait tout pour ne pas laisser tranquille son spectateur. Gros gros plans, cadrages décalés, séquences violentes et fétichistes à même de faire grincer des dents : pas de répit ! L’ambiance sonore est d’un acabit similaire (curieusement, ça passe mieux lorsqu’on regarde le film de chez soi et qu’on peut régler le volum). Enfin, l’histoire peut laisser un brin perplexe à la première vision : le scénario et ses longs flashbacks (euh… dépourvus de rapport avec l’histoire principale en fait) demeure compréhensible, jusqu’au moment où Dan Kristensen semble prisonnier d’une boucle temporelle, qui le voit appuyer sans cesse à sa propre sonnette pour que lui-même vienne s’ouvrir la porte. Après… ça part en vrille. On croit comprendre, on croit saisir le bout… et non. Le film se dérobe, toujours insaisissable et labyrinthique à l’image de ses décors, et, à ne jamais se poser, à ne jamais donner la moindre accroche explicative, prend le risque d’épuiser un spectateur en quête de sens.

Au milieu de cette abstraction d’histoire, tant pis pour les personnages, distants : dur de s’attacher à Dan Kristensen, dont le drame personnel laisse passablement indifférent. Du côté des acteurs, on retiendra Klaus Tange, acteur danois à la diction française si particulière, dans le rôle de Dan Kristensen, et Anna D’Annunzio, en femme fatale.

Le film tire parti de ses décors : filmé à Nancy (les villas Majorelle et Bergeret, conçues toutes deux par Lucien Weissenburger) et Bruxelles (les hôtels Hannon (par Jules Brunfaut), Solvay (par Victor Horta) et Ciamberlani (par Paul Hankar), L’Étrange Couleur… met en valeur l’architecture Art Nouveau et ses courbes omniprésentes. Un décor évocateur aussi sensuel qu’étouffant, comme le montre la séquence où le mari de Jany fait l’amour à sa femme – des gémissements de plaisirs semblent émaner des fresques représentant des femmes dévêtues).

Potentiellement hermétique lors d’une première vision (voire lors d’une seconde : pas sûr d’avoir envie d’essayer une troisième fois), L ’Étrange Couleur des larmes de ton corps s’avère posséder une intrigue tortueuse, où les hallucinations infusent dans la réalité, le tout dans un cadre Art Nouveau aussi envahissant qu’étouffant – pareil à un écheveau de tiges, charge au spectateur de les désenchevêtrer s’il le souhaite, s’il le peut. On peut tout aussi accepter de se laisser porter par les images. « Porter » : à vrai dire, le terme adéquat serait « agressé  ».

Une expérience sensorielle clivante.

Introuvable : non
Irregardable : pas loin
Inoubliable : à sa manière