Xiu Xiu Plays the Music of Twin Peaks, Xiu Xiu (Bella Union, 2016). 12 morceaux, 68 minutes.

L’art de la reprise est des plus délicats. Comment apporter quelque chose de neuf par rapport à un original qui n’en réclamait parfois pas tant ?

Au fil des billets, on s’est intéressés à quelques cas, en particulier le duo français Zombie Zombie qui, avec Plays John Carpenter, proposait une relecture musclée et adaptée au format d’un disque (d’un EP en l’occurrence) des meilleurs morceaux du maître de l’épouvante. Ou encore Momus, qui propose des reprises toute personnelles de David Bowie. Et, à la recherche d’une œuvre commençant par X (ce qui n’est pas si facile et m’oblige parfois à trouver des excuses bidon pour ne pas le faire), je suis tombé sur ce groupe, Xiu Xiu, que je connaissais pas auparavant. L’avant-dernier album de cette formation (qui vient de sortir un disque titré FORGET), fondée par Jamie Stewart voici une quinzaine d’années, s’intitule Xiu Xiu Plays the Music of Twin Peaks et forme l’objet du présent billet.

vol5-x-cover.jpg

Une chose est sûre : la série culte créée par Mark Frost et David Lynch doit énormément à la musique composée par Angelo Badalamenti – entre nappes de synthétiseurs, aussi hypnotiques qu’envoûtantes, et un rockabilly vaguement jazzy à même de susciter des ambiances mystérieuses. Pas sûr que Twin Peaks aurait été une série aussi marquante sans cette musique, qui relève les scènes les plus anodines, comme si quelque chose d’étrange se déroulait en cet instant, à l’insu du spectateur. L’essentiel de la bande originale a d’ailleurs (et fort heureusement) été rassemblée dans un disque des plus recommandables : Soundtrack from Twin Peaks.

vol5-x-badalamenti.jpg
vol5-x-josie.jpg
Joan Chen

À l’occasion d’une exposition en Australie, David Lynch: Between to worlds, le groupe Xiu Xiu a joué des reprises de cette fameuse bande originale. L’expérience a plu au groupe, suffisamment pour leur donner envie d’en enregistrer un album, publié d’abord lors du Record Store Day dans une édition limitée (double LP, avec un vinyle rouge et un vinyle bleu). Là où ça devient intéressant et où, pour citer Dirk Gently, l’interconnectivité des choses apparaît, c’est lorsqu’on se penche sur l’origine du nom du groupe : Xiu Xiu, que l’on prononce « chou-chou », provient d’un film chinois intitulé Xiu Xiu: The Sent Down Girl (1998), réalisé par une certaine Joan Chen. Réalisatrice mais également actrice, c’est Joan Chen qui interprète justement le rôle de l’ambigüe Josie Packard dans Twin Peaks. Tout est lié.

vol5-x-xiuxiu.jpg

Coïncidences mises à part, que vaut donc ce Music of Twin Peaks ? À consulter la tracklist, il ne s’agit pas d’une simple reprise du disque Soundtrack of Twin Peaks, mais de réinterprétation de divers morceaux entendus au fil de la série. En résumé, ça ressemble au cauchemar frénétique d’Angelo Badalamenti. Dès le morceau introductif, « Laura Palmer’s Theme », on comprend que ça ne va pas rigoler : la reprise est sombre et crasseuse, transformant l’aérienne musique du générique de la série en un mauvais rêve poisseux. « Into The Night », ballade aussi éthérée que mélancolique que l’on entend chantée par Julee Cruise dans l’épisode S01E05, devient ici un duo, à l’instrumentation passablement anxiogène.

« Audrey’s Dance », dans sa version Badalamenti, évoque à merveille le caractère intrigant du personnage cheeky et nosy d’Audrey. Dans sa version Xiu Xiu, un brin dérangée, je n’oserais pas trop me pencher sur la psyché de la jeune femme. Et « Packard’s Vibration », titré d’après la scierie dirigée par la jolie Josie Packard, commence gentiment avant de virer façon descente aux enfers. Suit « Nightsea Wind », long morceau plutôt ambient, aux amples oscillations ; c’est presque reposant, à part ces grésillements et autres accidents sonores. Retour à un rockabilly déviant avec « Blue Frank / Pink Room ».

« Sycamore Tree » est cette chanson mélancolique que l’on entend lorsque Dale Cooper s’aventure dans la Loge blanche (ou noire, allez savoir) dans l’épisode S02E21. La chanson originelle est de Jimmy Scott. Ici, Jamie Stewart en propose une relecture aux accents tragiques : piano + voix pendant l’essentiel du morceau, ça vire ensuite en empoignades instrumentales occasionnelles. Un peu long et pénible, il faut bien se l’avouer.

Harold Smith est l’un des personnages secondaires de Twin Peaks : c’est cet homme souffrant d’agoraphobie à qui Laura Palmer confie son journal et que Donna tente de récupérer par tous les moyens. « Harold’s Theme » accentue l’aspect profondément mélancolique de la musique originelle, et transforme une ritournelle d’à peine deux minutes en un morceau plus conséquent, aussi trouble que la psyché de cet individu introverti fan de botanique.

Dans sa version originale, « Dance of the Dream Man » est un morceau gentiment jazzy, porté par une ligne de basse dansante et un saxophone aérien, que l’on entend dans l’épisode S01E02, quand Dale Cooper rêve de la Loge noire (ou blanche ?) et que Laura Palmer lui révèle le nom de son assassin. La version Xiu Xiu transforme ce morceau en autre chose, se développant selon une logique onirique. Ce qui n’est pas sans pertinence.

Arrive enfin « Falling ». Chantée originellement par Julee Cruise, cette chanson forme, dans sa version instrumentale, la musique du générique. La chanteuse fait d’ailleurs plusieurs apparitions dans la série, cela dès l’épisode pilote où elle interprète « Falling » au Bang Bang Bar. Dans sa version Xiu Xiu, en mode gentiment noisy, la chanson prend de puissants accents lyriques. « Love Theme Farewell » reprend le « Love Theme », morceau dont l’intensité romantique va en grandissant jusqu’à délivrer une mélodie libératrice : ici, foin de romantisme, on s’imagine plutôt sur une lande désolée, tout seul.

L’album se termine par une coda, « Josie’s Past ». Une voix (celle de Joan Chen ?) lit des extraits du journal de Josie Packard :

« I dreamed about BOB last night. Not a real nice dream at all, a little sick in my opinion because I have so much hatred for the way he spoiled me, made me feel ugly and bad for wanting love or affection. He ruined all of my pride and self-esteem for the longest time… I could only be pretty and sweet, because pretty and sweet was easy… good grades even better. No one wanted me… »

Est-ce la voix de BOB le tueur qui conclue le morceau ? Ce qui est sûr, c’est que ces propos insensés et incompréhensibles n’ont rien de rassurant. Non, en vrai, c’est même carrément terrifiant.

Qu’en retenir ? Avec ce disque de reprises tout sauf bénignes, Xiu Xiu réinvente la bande originale d’Angelo Badalamenti en mode cauchemardesque, au fil de morceaux terriblement anxiogènes. À écouter en pleine nuit, forcément.

Introuvable : non
Inécoutable : mais non…
Inoubliable : oui