Shirley, un voyage dans la peinture d’Edward Hopper [Shirley, visions of reality], Gustav Deutsch (2013). Couleurs, 93 minutes.

Au fil de cet Abécédaire, on s’est intéressé à quelques modes d’adaptation d’un média à un autre – les films adaptés en livres, les bandes dessinées adaptées en musique… Le réalisateur Gustav Deutsch, autrichien en dépit de son nom, s’est proposé d’adapté la peinture d’Edward Hopper sous la forme d’un film. Une gageure s’il en est (et pas une once de cinéma de genre là-dedans, désolé). Il ne s’agit pas ici d’un film retraçant la vie de Hopper mais bien d’autre chose.

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Des biopics de peintres, on a déjà pu en voir. Quelques exemples parmi d’autres : Van Gogh de Maurice Pialat, Basquiat de Julien Schnabel, Pollock d’Ed Harris, Frida de Julie Taymor ou le très récent Paula de Christian Schowchow : la liste est bien plus longue. Si Edward Hopper n’a jamais bénéficié de son propre biopic (pas assez de conflits et de difficultés dans sa vie ?), son œuvre a toutefois inspiré plusieurs cinéastes. De fait, il y a quelque chose de profondément narratif dans ses peintures – du moins, celles mettant en scène des individus dans des lieux relativement impersonnels –, comme si quelque chose venait de se passer, ou allait se passer, dans les secondes ou minutes qui précèdent/suivent. Des récurrences y sont présentes, telle la présence d’une femme rousse, parfois vêtu d’une robe (ou d’une nuisette) rose. Un même modèle ?

Rien d’étonnant en conséquence à ce que ses tableaux forment la matière même d’un film : le présent Shirley. Sous-titré prosaïquement « Un voyage dans la peinture d’Edward Hopper » en français et plus métaphysiquement « Visions of reality » en anglais, Shirley raconte trente ans dans la vie de l’héroïne éponyme du film, au travers de treize tableaux. Du samedi 28 août 1931 à Paris jusqu’au jeudi 29 août 1963, c’est toute une histoire qui défile. Celle avec un grand H, au travers des dépêches lues, qui introduisent chaque nouveau tableau, et la petite histoire, celle de Shirley. Comédienne, femme forte, elle ne se résoud pas à mener une existence de simple ménagère. Elle vit en couple avec Steve, un journaliste-photographe ; elle joue sous la direction d’Elia Kazan, tente Hollywood, préfère revenir à New York et pour gagner un peu d’argent, fait ouvreuse dans un cinéma, voit son couple se déliter mais ne quitte pas pour autant son compagnon, qui tombe malade. Fascinée par la vieille Europe, elle hésite à partir…

Le défi majeur de Gustav Deutsch était de rendre son film intéressant : le réalisateur n’a pas choisi la facilité en optant pour quelques contraintes ardues. S’il s’agit d’un « voyage dans la peinture d’Edward Hopper », le spectateur ne verra pas l’envers du décor (ou du tableau). Shirley se divise en quatorze séquences, un même tableau faisant office d’ouverture et de conclusion du film (ce qui porte donc leur nombre à treize). Au sein de ces séquences, pas d’autres mouvements de caméras que des zooms et des panoramiques : l’angle de vue ne change pas et on ne verra des tableaux, reconstitués en décors réels, seulement ce que Hopper aura montré, et tout se passera dans ces tableaux – sans oublier ce qui se passe hors-champ. Les séquences sont brèves, six-sept minutes ; avec leur nombre assez restreint, leur variété et la durée idoine du long-métrage (environ 80 minutes sans le générique), Deutsch parvient à maintenir l’intérêt. Le réalisateur a également travaillé sur l’aspect sonore : de nombreux bruitages émaillent le film, ronron de la circulation pour la plupart des séquences newyorkaises, mais aussi (par exemple) un oiseau, hors-champ, dans la cinquième séquence située dans le hall d’un hôtel – si le tableau de Hopper ne montre pas de volatile, rien n’indique qu’il n’y ait de perroquet en cage dans une pièce hors-champ. Quant aux chansons, si quelques unes ont été composées spécialement, d’autres fournissent des indications sur l’époque (on entend aussi bien de la vieille chanson française de l’entre-deux-guerres que du rock’n’roll ou que « We Shall Overcome » chanté par Joan Baez).

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Chair Car, 1965
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Hotel Room, 1931
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Room in New York, 1932
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Hotel Lobby, 1943
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Morning Sun, 1952
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Western Motel, 1957

Bien évidemment, l’aspect principal de Shirley est le fascinant travail sur les décor et la lumière — on peut voir un making-of par ici. Filmé en studio (les extérieurs sont figurés par des peintures), le long-métrage reproduit scrupuleusement treize tableaux de Hopper. On peut d’ailleurs s’amuser à guetter le moment précis où l’image du film de Gustav Deutsch se confond avec le tableau de Hopper (pour qui veut comparer, films et tableaux sont juxtaposés par ici ). Si la peinture de Hopper est en apparence froide et distante, Gustav Deutsch parvient à y faire surgir la sensualité, au travers du personnage de Shirley. Les dates citées plus haut n’ont rien de gratuit : chacune des treize séquences se déroule l’année où le tableau a été peint.

Le film n’est pas pour autant centré uniquement sur la peinture. D’autres arts sont présents aussi dans Shirley, dépassant le cadre des tableaux de Hopper : la chanson (via la bande-son), le cinéma (objet de deux séquences), le théâtre (de manière filée), la photographie (objet d’une séquence, la seule où l’on entend Steve parler… hors-champ).

Une curiosité, qui ne sacrifie l’histoire sur l’autel du concept et de l’expérimentation arty, et qui s’avère des plus fascinantes.

Introuvable : non
Irregardable : non
Inoubliable : oui