Quintet, Robert Altman (1979). 118 minutes, couleurs.

Au cours de sa longue carrière, le cinéaste américain Robert Altman a abordé de nombreux genres (le drame, la comédie satirique avec M*A*S*H, la comédie musicale, l’adaptation de BD (Popeye !)), et s’est tourné une unique fois vers la science-fiction – si l’on veut – avec Quintet.

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Quintet se déroule dans un futur éloigné, où la Terre semble entamer un retour à l’ère glaciaire. Dans un paysage enneigé, deux personnages avancent péniblement : il y a là Essex, un homme d’âge mur, sévère ; sa compagne Vivia, plus jeune et plus insouciante, a un véritable tempérament de gamine. Essex est à la recherche de son frère Francha, qui réside désormais dans une ville prise par les glaces, dont la construction évoque les oripeaux d’une gloire révolue. Dans les rues, les chiens bouffent les cadavres. La moyenne d’âge du village semble assez élevée, et Vivia semble être la benjamine de ce monde. De plus, elle est enceinte – une rareté, selon toute apparence.

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Un monde glaciaire…
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Dans les ruines…
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Paul Newman, ébahi.
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Les meilleurs éboueurs du monde…

Les retrouvailles entre Essex et Francha sont de courte durée : alors qu’il est parti chercher du bois, Essex découvre à son retour qu’une explosion a tué son frère, sa femme, ainsi que Vivia. Le responsable est un certain Redstone, qu’un autre individu tue de sang-froid. Fouillant les poches du mort, Essex y découvre des jetons ainsi qu’une liste où figure le nom de Francha. Ce que le voyageur découvre, c’est que cette ville est régie par un jeu : le quintet du titre. Ce jeu se joue à cinq joueurs plus un – le sixième homme –, et le but du jeu consiste en l’élimination progressive des autres joueurs, le sixième homme affrontant le dernier joueur en vie. Et dans cette ville à la population désœuvrée, les pièces du quintet sont humaines et les éliminations n’ont rien de « pour de faux ». L’ensemble est placé sous la direction bienveillante de Grigor, arbitre qui veille au respect des règles… et à leur interprétation. Tant pis si, comme il le déclare, sa tâche l’ennuie, son rôle est de « keep the game alive ». Et peut-être qu’en sous-main, cela l’amuse énormément de jouer au démiurge

Essex, sous le pseudonyme de Redstone, va donc se prêter au jeu et, au cours de la partie qu’il va jouer, tenter de survivre et d’échapper aux manigances des autres joueurs, en particulier le vindicatif St Christopher. Celui-ci, prêtre de son état, a développé une théorie particulière sur le jeu :

« You've been taught that the universe is bounded by five sides and that life has but five stages. Primum – the pain of birth. Secundum – the labor of maturing. Tercium – the guilt of living. Quartum – the terror of aging. Quintum – the finality of death. But this is not complete, for five sides demand a sixth space, a center and that is what you have to look forward to. What is the sixth space? It's empty. It's blackness. Void! In other ages, equally ignorant, it was said an eternal fire would follow death. But I tell you, I tell you… there is no fire. I tell you, fire is not enough punishment. No. No, my sons! The emptiness I'm speaking of is the total horror of madness, the awareness of nothing. So, your wretched lives, in fact, are supremely happy. It is your reward. You must cherish your tortured life because it is a pause, an interruption of the void, preceding and following it. Don't fight. Don't struggle. Accept. When you think of the number five, remember it is six. And if you look for an answer, look far beyond what facts you have… and add yet one more – the unknown. Because only when you consider the unknown, you have a hope, a chance to solve the dilemma. »

Ce jeu a également influencé les relations sociales dans cette société de survivants, au point que des termes se sont substitués à d’autres !

« – Amicus.
– I haven't heard that word for a long time.
– And what do you use in its place?
– Alliance. »

Néanmoins, le monde mis en place par Altman est peu décrit : au spectateur de se faire ses propres hypothèses. Un retour à un âge glaciaire ? Dans le même temps, les humains sont-ils frappés de stérilité (aucun enfant visible) et/ou de régression (on surprend les personnages de Vivia et Deuca à sucer leur pouce) ? Peu explicites également, ce sont les règles du quintet : si une partie sur plateau est montrée lors du film, en comprendre le fonctionnement s’avère toutefois difficile, et on peut examiner les règles par ici .

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Altman opte pour un choix particulier en matière de réalisation : seul le centre de l’image, un large ovale, est net, tandis que le pourtour se dilue dans un flou volontaire. Un effet curieux, puis lassant, avant que l’on s’y fasse. Les prises de son mettent l’accent sur les bruitages annexes, en particulier le bruit des jetons de quintet, qui parasitent une bonne part des scènes. Les acteurs, Paul Newman en tête, ne crèvent pas spécialement l’écran, écrasés qu’ils sont par les décors. Ceux-ci, si étranges dans leur manière de rétrofuturisme, sont en réalité les pavillons de l’Exposition universelle de Montréal de 1967. Une douzaine d’années après l’Exposition, les lieux sont en ruine, rouillés et détériorés, et contribuent grandement à l’atmosphère de déliquescence généralisée. C’est superbe décrépit et c’est là sûrement le plus grand attrait du film. (Pour un peu, on pense à Il est difficile d ’être un dieu d’Alekseï Guerman.)

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Malgré ses idées intéressantes et ses décors, Quintet ne m’a pas paru une franche réussite. Dans son ambition à mêler une science-fiction qui n’en est pas une et réflexions métaphysiques, Quintet n’est pas sans rappeler les deux films-culte d’Andrei Tarkovski, Solaris et Stalker – deux parangons d’ennui. Avec ce long-métrage, Robert Altman semble lui aussi confondre lenteur et longueur  : le film suscite chez son spectateur une neurasthénie certaine, reflet de la langueur qui a envahi les personnages à l’écran. La dramaturgie est anémique, les discours sonnent creux, et en fin de compte, le film se révèle à l’image de ce que le personnage de St Christopher évoquait en parlant du chiffre 6 occupant le centre du quintet : vide.

Introuvable : non
Irregardable : oui
Inoubliable : non