Perpetuum Mobile. L’histoire d’une invention [Das Perpetuum Mobile. Die Geschichte einer Erfindung], Paul Scheerbart, essai traduit de l’allemand par Odette Blavier (Hélène Morice pour la préface). Zones Sensibles, 2014 [1910]. 64 pp. Semi-poche.

« Mais tout changera, le jour où la roue tounera, ce que de toute façon elle ne fait pas aujourd’hui. »

Paul Scheerbart (1863-1915) est un écrivain allemand polygraphe, auteur notamment d’un étonnant roman de science-fiction mettant en scène des créatures résolument non-humaines sur l’astéroïde Pallas : Lesabéndio (dont votre serviteur vous entretenait par ici et Arnaud Laimé dans les pages du Bifrost n°84). Si son œuvre, forte d’une quarantaine de titres, a été fort peu traduite en France, quelques ouvrages ont néanmoins franchi le Rhin, tel ce Perpetuum Mobile, publié originalement en 1958 aux éditions Pauvert avant d’être sauvé de l’oubli voici trois ans par Zones Sensibles, éditeur belge aux publications parcimonieuses mais pertinentes.

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Perpetuum Mobile  : le mouvement perpétuel, une chimère qui a hanté pas mal de monde au fil des siècles… Paul Scheerbart aurait-il vécu cent ans de plus qu’il aurait pu lire sur Wikipédia ceci : « Wenn das „Perpetuum mobile“ Nutzenergie bereitstellen soll, ohne dass von außen Energie zugeführt wird, widerspricht das dem Energieerhaltungssatz. » Traduit dans la langue de Molière, ça dit que, grosso modo, ça n’est pas possible, le mouvement perpétuel contrevenant aux règles de conservation de l’énergie.

Fin 1907, Scheerbart tient donc ces propos :

« La force d’attraction de la terre étant perpétuelle, cette force d’attraction peut, au moyen de roues placées les unes sur les autres, être transformée en mouvement perpétuel.
Que les physiciens dussent s’inscrire en faux contre ceci, je le savais très bien. Mais là résidait précisément pour moi l’un des principaux attraits. Les physiciens, je les ai toujours détestés. Que m’importait Robert Mayer et la loi de la conservation de l’énergie ? »

Au fil de l’année 1908, Scheerbart poursuit sa quête de ce fameux mouvement perpétuel, plus rêveur que scientifique, traçant sur le papier les schémas de machines toutes plus absurdes et compliquées les unes que les autres… et toutes moins fonctionnelles les unes que les autres.

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L’écrivain allemand tente de mettre au point des systèmes de roues dentées et de contrepoids tirant leur énergie de la force de gravité. D’une certaine façon, ces machineries inutiles rappellent les fameuses « machines célibataires » de Raymond Roussel, décrites avec une surabondance de détail dans Impressions d ’Afrique et Locus Solus . Mais là où Roussel privilégie l’art, ses machines n’existant que pour elles-mêmes (d’où l’adjectif « célibataires »), celles de Scheerbart ont une vocation universelle, visant à délivrer l’humanité de la tyrannie du travail (et l’Allemand a vécu dans une constante précarité financière). Les perspectives sont grandioses et prosaïques tout à la fois.

« Il n’est malheureusement que trop certain qu’au début, chacun voudra se mettre à rouler, avec son petit ou son grand perpé.
L’homme aisé fera rouler derrière lui son potager et ses étables à cochons ou à bœufs – le perpé ne coûte pas cher –, il durera aussi longtemps que les roues tiendront. Il faudra donc s’attendre, dans les premiers temps, à un véritable démembrement des différentes patries.
Ce qu’il adviendra des différentes langues sera aussi très curieux. Je veux espérer tout de même que les principales langues de culture se maintiendront.
La langue allemande doit, en tout cas, être préservée, sinon mes livres deviendraient absolument incompréhensibles. Et cela me ferait malgré tout enrager quelque peu. »

Les mois s’écoulent, Scheerbart n’avance pas, ses machines se révélant toutes foireuses les unes après les autres. Pour se délasser, il écrit de la fiction, comme des histoires se déroulant dans les astéroïdes ( Lesabéndio) avant de replonger dans ses schémas et ses maquettes en fer blanc.

« En juin et juillet, je parvins presque à oublier l’affaire ; j’écrivis énormément d’histoires astrales, se déroulant sur d’autres planètes, dans des conditions qui n’avaient absolument rien de terrestre. »

Il y a là quelque chose de profondément touchant dans cette quête inutile, à voir Scheerbart s’escrimer à mettre point quelque chose qui, fondamentalement, ne peut fonctionner. Mais, quelque peu à la manière de Fermat et de son fameux dernier théorème («… j'en ai découvert une démonstration véritablement merveilleuse que cette marge est trop étroite pour contenir. »), notre auteur conclut son ouvrage par une ultime pirouette. Trait d’humour ? Allez savoir. Si la pirouette en question s’était avérée, le monde tel que nous le connaissons aurait un aspect bien différent.

L’ouvrage édité par Zones Sensibles comprend un cahier central, où il est possible de découper quelques engrenages afin de se créer son propre pop-up de petit moteur à mouvement perpétuel… en papier cartonné. Ce qui est mieux que rien, reconnaissons-le. Votre serviteur, détestant plus que tout amocher ses livres, n’a pas testé la chose ; on peut néanmoins en voir quelques photos sur le site de l’éditeur.

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Introuvable : non
Illisible : non plus
Inoubliable : oui