Nightfall, Paul Mayersberg (1988). Couleurs, 83 minutes.

On commémore cette année les vingt-cinq ans du décès d’Isaac Asimov… Côté cinéma, le cas Asimov représente une anomalie : alors que les œuvres de certains auteurs de SF tels que Philip K. Dick sont adaptées à tour de bras au cinéma, le Bon Docteur est relativement délaissé. Dire qu’il n’y a rien serait exagéré : il existe quelques adaptations, que notre ami Philippe Boulier avait entrepris de visionner voici cinq ans, en particulier L’Homme bicentenaire et surtout I, Robot d’Alex Proyas, long-métrage n’ayant pas fait l’unanimité (mais Proyas a du mal à la faire, l’unanimité, depuis son très chouette Dark City… quoiqu’on puisse considérer que Gods of Egypt a mis tout le monde d’accord contre lui).

vol5-n-poster.jpg

Celle qui nous intéresse dans le présent billet concerne sans nul doute l’une des histoires les plus connues d’Asimov : « Quand les ténèbres viendront ». D’abord publiée sous la forme d’une nouvelle dans Astounding Science Fiction en 1941, l’histoire fut ensuite développée sous la forme d’un roman en 1990, Le Retour des t énèbres, co-écrit avec Robert Silverberg. Elle raconte comment, sur la planète Lagash, éclairée constamment par six soleils, des scientifiques mettent en évidence la présence de cycles civilisationnels, tous s’achevant après une durée similaire. Quelle est la raison de ces effondrements réguliers ? Est émise l’hypothèse d’un astre obscur, qui provoquerait une éclipse lors d’un alignement particulier des astres tous les 2049 ans.

Cette nouvelle a connu deux adaptations, deux films titrés en toute logique Nightfall, sortis respectivement en 1988 et 2000. Faute d’avoir pu trouver la seconde adaptation, c’est la première qui aura les honneurs du présent billet.

« Si les étoiles devaient briller une seule nuit au cours d'un millénaire, combien plus les hommes croiraient-ils, adoreraient-ils et conserveraient-ils pendant des générations le souvenir de la Cité de Dieu !  » Ralph Waldo Emerson

(À noter que la vidéo ci-dessous est moins une bande-annonce qu'un truc passablement erroné(c'est la version de 2000 de Nightfall qui est produite par Roger Corman, pas celle de 1988, produite par… Julie Corman, épouse de) et plutôt publicitaire.)

Nightfall commence par nous présenter les trois soleils de ce monde où jamais il ne fait nuit. Un monde peuplé… d’humains. Dans la nouvelle d’Asimov, il est fait expressément mention que les protagonistes ne sont pas humains mais que le texte adopte quelques conventions pour faciliter la compréhension auprès du lecteur homo sapiens. Mais ne chipotons pas déjà. Aton (ha, ha, aveuglante, cette référence solaire) est un scientifique et également le chef d’une petite communauté. Mais certains illuminés, menés par Sor, un rouquin aveugle et vaguement charismatique, sont persuadés que les ténèbres viendront ; ils cherchent, et trouvent, des preuves pour accréditer leur prophétie (des cadavres dans une capsule qui remonte au cycle précédent), et prônent une foi sans fards pour survivre à cet événement imminent. Aton, lui, s’en fiche un peu : les ténèbres, il n’y croit pas trop et préfère se la couler douce avec une étrangère, la belle Ana. Kin, son assistant, fait en sorte de se débarasser de celle qu’il considère comme une intruse, mais le voilà bientôt obligé d’aller la retrouver, au grand dam de sa petite amie Bet. De fait, Kin et Ana deviennent amants. Pendant ce temps, Sor continue à faire des siennes (ce qui implique entre autres la joyeuse énucléation de sa plus fidèle zélote), et contrecarre mollement les efforts d’Aton pour comprendre le problème de la venue des ténèbres et sa solution. Peu à peu, les soleils s’éteignent, conformément à la prophétie ; les calculs d’Aton, enfin convaincu de la venue des ténèbres, confirment la réalité des observations, et le scientifique met au point un moyen de produire artificiellement de la lumière. Néanmoins, quand la nuit tombe finalement sur ce monde, tout le monde sombre dans une folie furieuse, y compris Aton – le drame amoureux se résoudra dans le sang. Mais tout n’est pas perdu pour autant.

vol5-n-img1.jpg
Un problème à trois corps…
vol5-n-img2.jpg
vol5-n-img3.jpg
Le gentil Aton…
vol5-n-img4.jpg
… et le méchant Sar

Ce Nightfall est l’œuvre de Paul Mayersberg, réalisateur et scénariste américain, plus actif dans sa seconde activité que la première. Outre Nightfall, on lui doit deux autres films n’ayant pas marqué les esprits (Héroïnes en 1986, The Last Samurai en 1988). Scénariste, c’est lui qui a signé le script notamment de L ’Homme qui venait d’ailleurs, la fameuse adaptation par Nicholas Roeg du roman L’Homme tombé du ciel de Walter Tevis, avec David Bowie dans son rôle le plus marquant… ainsi que le script du Naufragé des étoiles (1987), une autre adaptation, bien moins brillante, du même roman, sans oublier Furyo de Nagisa Ôshima, avec Bowie également. Pas un débutant, a priori. Sauf que Nightfall est un foirage, et mérite sa note piteuse de 2.4 sur l’Imdb. Le film peine à convaincre par rapport à la nouvelle d’Asimov, en opposant sans subtilité deux interprétations opposées de l’éclipse : comprendre le phénomène avec les lumières de la science ou embrasser les ténèbres. Soit donc une science mollassone aux accents new age et un méchant-méchant culte obscurantiste avec des méchants (dont la grande-prêtresse accepte volontiers de se faire picorer les yeux par des corbeaux, c’est dire s’ils sont pas gentils et qu’ils aiment les ténèbres). S’y ajoutent quelques péripéties amoureuses dont on se fiche.

Les acteurs, parmi lesquels aucune tête d’affiche, sont au mieux passables. Aton est joué par David Birney, habitué des séries et téléfilms. Coiffé d’une serpillière, il fait le minimum syndical. Son opposant, Sor, est interprété avec un peu plus de conviction par Alexis Kanner, déjà aperçu dans Le Prisonnier (où il interprète N° 48), dont il s’agit du dernier rôle, si l’on en croit l’Imdb.

Le budget du film, sûrement minuscule, ne permet guère de merveilles dans les effets spéciaux, et le film se hâte de vite faire disparaître deux des trois soleils (pouf, comme ça, entre deux scènes), histoire de revenir à un seul et unique soleil, plus gérable et moins calamiteux à montrer. L’univers mis en place est sous-exploité, et on pourra seulement retenir les décors, plutôt sympas et convaincants pour cette société champêtre vivant dans un climat estival constant.

Ce que prouve surtout ce Nightfall, c’est l’importance du montage. Le film ne consiste qu’en une succession de séquence maladroitement juxtaposée ou entremêlée, un massacre qui plombe la dramaturgie au lieu de la renforcer : long de seulement 83 minutes, le film traîne en longueur et en paraît durer le double. La partition musicale n’aide en rien ; signée Frank Serafine, plus un habitué du département son que compositeur, s’avère médiocre (et pourtant, votre serviteur se plaît à écouter son content de musiques inécoutables).

N’ayant pas réussi à mettre la main sur la version de 2000 de Nightfall, je ne saurai trop en parler – hormis signaler que sa note de 3.1 sur l’Imdb n’est pas beaucoup plus engageante que pour la version de 1988.

« Quand les ténèbres viendront » est considérée comme l’une des meilleures nouvelles d’Isaac Asimov, à juste titre. Le texte questionne les rôles de la science et de la religion, et bien qu’il se passe sur un monde différent du nôtre, la pertinence de son fond n’est jamais prise en défaut – surtout pas à l’heure actuelle où, mine de rien, tout donne l’impression que l’on aboutit vers une situation pas dissemblable à quelque décennie de triste mémoire. Il reste dommage qu’aucune adaptation filmique ne soit révélée à la hauteur.

Introuvable : en streaming en cherchant un peu
Irregardable : oui
Inoubliable : oui