L’Horloger du rêve – Explorations sonores dans les Cités Obscures, Bruno Letort (2013). 19 morceaux, 66 minutes.

Après Le Vaisseau de pierre , disque où Tri Yann mettait en musique la BD de Bilal et Christin, poursuivons notre exploration des liens entre bande dessinée et musique. Dans le numéro hors-série de Bifrost, La Science-fiction en bande dessinée, notre ami Jean-Pierre Lion s’est penché sur l’œuvre majeure de Schuiten et Peeters, le cycle des Cités Obscures. Loin de se cantonner aux seules cases des (superbes) albums dessinés par Schuiten, le monde obscur a également investi notre univers via deux autres portes : le cinéma, avecLe Dossier B, et la musique, avec le présent Horloger du Rêve, collaboration avec le compositeur Bruno Letort. Guitariste et orchestrateur féru de pluridisciplinarité, Letort a publié quelques albums en solo, travaillé régulièrement du côté de France Culture et œuvré tant pour la danse que le théâtre ou le cinéma… et donc la bande dessinée.

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Sous-titré « Explorations sonores dans les Cités Obscures », L’Horloger du rêve doit son son titre au beau-livre François Schuiten, l’horloger du rêve de Thierry Bellefroid, paru en novembre 2013. L’album emprunte une partie de ces morceaux à un précédent album, L’Affaire Desombres, qui consiste en une transposition de L’Enfant penchée, BD datant de 1996 où l’on suit parallèlement la vie compliquée de Mary, attirée par une force de gravité autre que celle du monde obscur, et les efforts du peintre Desombres dans son atelier situé dans une maison abandonnée quelque part du côté de l’Aubrac. Divisé en trois parties, L’Affaire Desombres possède en son cœur une succession de six morceaux formant une exploration musicale des Cités obscures. Bruno Letort a régulièrement mis en musique des expositions et scénographies de François Schuiten : l’exposition Le Transsibérien en 2005, La Théorie du grain de sable en 2008, Souvenirs de l'éternel présent en 2009, et il est permis d’imaginer, au vu des titres des morceaux de l’album, que des extraits de ces œuvres figurent dans cet Horloger du rêve.

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Du côté des interprètes, L’Horloger du rêve fait tantôt appel à l’Orchestre National de Radio France, tantôt à Procédé Rodesco-Letort ou Cube Project. Je n’ai pas réussi à déterminer si ces deux dernières formations sont des alias pour Bruno Letort, la documentation sur le web étant passablement succincte à ce sujet ; disons seulement que Procédé Rodesco-Letort et Cube Project sont uniquement associés à Bruno Letort et ses collaborations avec Schuiten.

L’Horloger du rêve commence justement par une partie cette séquence. « Urbicande » introduit l’album : une cavalcade de violons et de clarinette pour signifier la prolifération croissante de ce réseau cubique qui envahit la ville dans La Fièvre d’Urbicande. « L’Affaires Désombres » commence de manière similaire, avant que le sond chaud et rond d’une basse électrique vienne soutenir l’orchestre de chambre. « Samaris » est forgé dans le même moule. Pièce plus inquiétante, « Brüsel » se caractérise par une approche plus dissonnante, lorsque des sons industriels déboulent — manière de symboliser soniquement le bruxellisme ? Retour à un calme relatif, avec les cordes amples de « La Fille penchée ». « Le Désert des Somonites », du nom de ce désert au cœur du Continent obscur, change d’ambiance du tout au tout, avec ses sonorités plus électroniques : pas de doute, on est vraiment ailleurs. Intervient de manière plutôt inopinée une voix qui, en anglais, s’exprime sur quelque sujet. Très proche du drum’n’bass, le morceau s’apaise ensuite sans pour autant délaisser ses sons étranges.

Au cœur du disque se trouve le triptyque « Maison Autrique », qui, en trois mouvements, dépeint cette maison conçue par l’architecte belge Victor Horta, fer de lance de l’Art Nouveau, à destination d’un certain Eugène Autrique. Maison ayant été transformée en musée dont l’aménagement fut confié à nuls autres que Schuiten et Peeters… Tout est lié, mais il reste dommage que cette exploration de la Maison Autrique soit si brève.

« Carnet graphite » est porté par une ambiance onirique, sorte de déambulation dans l’univers musical de quelque tribu vivant au cœur du Continent obscur. Retour à l’instrumentation classique avec le « Portrait d’Axel Wappendorf », aux cordes soyeuses et inquiètes, et « Souvenirs de l’éternel présent », qui poursuit dans cette lignée.

Une ambiance ferroviaire intense déboule avec « La Douce », dont la rythmique se calque sur le staccato d’un train ; et d’un rien, on se retrouve soudain embarqué à bord d’un train fou. Las ! Le morceau prend fin au bout d’une minute et demi, laissant l’auditeur un tantinet sur sa faim. Vient ensuite « Quai des Orfèvres », de nouveau une pièce aux cordes aussi douces qu’anxiogènes. Pièce la plus longue du disque avec ses sept minutes, jouée par l’Orchestre National d’Urbicande, « Urbanologie » poursuit dans cette voie. Toujours interprété par le même orchestre obscur, « La Théorie du grain de sable » égrène une rythmique électronique le son d’un morceau hélas trop court. Suit « Chamanik (Suite sibérienne) », aux rythmes à la fois tribaux et électro, qui monte inexorablement en puissance au son de violons qui s’excitent.

L’Horloger du rêve se conclut par deux extraits d’Un Opéra pictural (une autre collaboration Schuiten/Peeters/Letort), avec deux pièces consacrées aux peintres Émile Claus et René Magritte, deux morceaux plus atmosphériques et rêveurs…

Quid de l’architecture dans cet Horloger du rêve ? En tant que tel, par sa nature de compilation, l’album tient de la chimère, comme un bâtiment mariant les styles architecturaux. L’unité est moins musicale que thématique, et (pour votre serviteur qui est attaché à la notion d’album comme construction) c’est un peu dommage. Il est dommage que les disques dont proviennent ces morceaux soient introuvables. Néanmoins, prises une par une, les pièces fonctionnent, leur tonalité mêlant instrumentation classique et sonorités plus modernes se mettant au diapason de l’œuvre dessinée de Schuiten, au trait classique mais dépeignant des folies architecturales et citadines comme on n’en verra guère sur nos continents terriens.

En somme, cette « Exploration sonore des Cités obscures » forme un complément musical agréablement surprenant au cycle imaginé par Schuiten et Peeters, et constitue sûrement la bande-son idoine à un ouvrage tel que le Guide des cités obscures. On recommande l’écoute.

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(La collaboration entre Letort et Schuiten s’est poursuivie récemment avecTrainworld, sonographies de Bruno Letort pour la sc énographie de François Schuiten. Paru en mars 2016, cet album (où l’on retrouve « La Douce ») propose une très belle exploration sonore du travail entamé par Schuiten avec sa BD Irma la douce.)

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : oui