Les Fous [Šílení], Jan Švankmajer (2005). 114 minutes, couleurs.

Les Fous , également titré Démence sous nos latitudes, est le cinquième film de Jan Švankmajer, réalisateur tchèque moins prolifique que prodige, après une ribambelle de courts-métrages , le formidable Alice , le très bon Faust , le dérangeant Conspirateurs du plaisir et le grotesque-burlesque Otesanek . Dans la lignée des précédentes œuvres, relevant à divers degrés de l’adaptation d’œuvres existantes, le film tire ici sa substance de deux nouvelles d’Edgar Allan Poe : « Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume » et « L'Enterrement prématuré », avec en sus l’influence du Marquis de Sade, à qui le réalisateur, de son propre aveu, emprunte quelques motifs.

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Le film débute par une introduction de Švankmajer himself, qui émet un avertissement au spectateur :

« Mesdames et Messieurs, le film que vous allez voir est un film d'horreur, avec tout ce que ce genre implique de bas. Il ne s'agira donc pas d'art. D'ailleurs, l'art est déjà presque mort. Il a été supplanté par des réclames publicitaires vantant le reflet de Narcisse à la surface de l'eau. Prenez ce film comme un hommage infantile à Edgard Allan Poe, à qui j'ai emprunté certains motifs, ainsi qu'au Marquis de Sade, de qui le film tire son ton blasphématoire et quelques idées subversives. Le sujet de ce film n'est rien de moins qu'un débat idéologique sur la façon de diriger un asile d'aliénés. Il y a, en effet, deux manières de gérer ce type d'institution, toutes les deux aussi extrêmes. L'une est la liberté absolue  ; l'autre la méthode conservatrice, celle bien connue du contrôle et des châtiments. Mais il en existe une troisième qui combine et cumule les pires aspects des deux autres. Et c'est là l'asile dans lequel nous vivons.»

Voici Jean Berlot, un jeune homme qui, depuis le récent décès de sa mère dans un asile, a une tendance à faire un même cauchemar : deux infirmiers patibulaires s’approchent pour le saisir avec une camisole de force, le forçant à se défendre coûte que coûte avec tout ce qui lui tombe sous la main. Si les infirmiers sont imaginaires, les dégâts sont eux bien réels. Lors d’une nuit dans une auberge, Jean dévaste ainsi sa chambre, et un étrange individu, se faisant passer pour un marquis, décide de payer pour la casse et de prendre en charge le jeune homme. Bientôt, Jean arrive au château du Marquis, dont il devient l’hôte plus ou moins reconnaissant. La nuit tombée, l’invité est témoin d’une scène étrange : dans une chapelle, le Marquis blasphème et fait subir des déprédations à une statue du Christ, tandis que trois jeunes femmes, nues sous leur tunique de nonne, bouffent puis baise, le tout sous les yeux d’une rouquine qui semble être présente contre son gré. Le lendemain, Berlot insiste pour quitter les lieux mais le Marquis, après une longue diatribe contre Dieu (très inspirée des écrits du Marquis de Sade, Justine et La Philosophie dans le boudoir en tête), subit une crise cardiaque ; avec l’aide du valet muet, il met en terre le vieil homme. Quelle n’est pas sa surprise de le voir, en pleine forme, le lendemain matin. Et le Marquis d’expliquer sa hantise d’être enterré vivant comme le fut sa mère. Il propose alors à son invité de vivre pareille thérapie : Jean craint les hôpitaux psychiatriques ? Qu’il aille y faire un tour ! Le Marquis connaît justement le directeur d’une telle institution, le docteur Murlloppe qui administre d’une main bienveillante ses pensionnaires. Son credo : les laisser faire. De fait, l’asile ressemble à une véritable basse-cour, peuplée de poules et de fous en liberté. Berlot hésite à rester mais ce qui le convainc est la présence de Charlotte, la jolie rouquine entraperçue plus tôt, et qui lui affirme être prisonnière ici, les patients ayant mené une révolution et enfermé l’ancien directeur, le docteur Coulmière, et son équipe d’infirmiers. Et le Marquis de mettre en garde Berlot contre Charlotte et ses mensonges. Entre la belle rouquine et l’irascible Marquis, qui croire ? De tous, qui est le plus fou ?

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Švankmajer himself
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Le cauchemar de Jean Berlot
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Jean Berlot
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Le Marquis en pleine séance de blasphème
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Le Marquis
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À l'asile
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Charlotte
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Le retour de l'ordre ancien

Dans son introduction, Švankmajer présente Les Fous comme un film d’horreur : en fait, pas vraiment au sens strict du terme. Le cinéaste tchèque reste fidèle à lui-même et, visuellement, Les Fous reste dans la lignée des films précédents, avec ses décors et accessoires usés, patinés, amochés, salis (intemporels, à nouveau). Des films précédents justement, on retrouve au casting Pavel Nový, déjà vu dans Les Conspirateurs du plaisir et Otesanek, dans le rôle du serviteur muet. Sans oublier ce qui fait la marque de fabrique de Švankmajer : l’animation. En parallèle de l’action en prise de vues réelles se jouent de nombreuses séquences d’animation joyeusement dérangeantes : on y voit des morceaux de viande — et pas forcément les plus ragoûtants : yeux, cervelle, intestins — se balader, prendre possession d’objets inanimés, et mimer à l’occasion des activités humaines, avec une féroce ironie. On y voir la poursuite du travail entrepris sur le (très court) court-métrage Viandes amoureuses (1988) ; la métaphore est claire — nous sommes de la viande, aux instincts animaux, avec un fin vernis de civilisation.

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Le cadre des Fous est flou : s’agit-il de la France du XVIIIe ou du XIXe siècle ou bien de la République Tchèque des années 2000 ? Des éléments de modernité apparaissent parfois, mais le monde du Marquis se situe dans un entre-deux — quelque peu à la manière du reste de la filmographie de Švankmajer, dont l’action se situe toujours dans un vague présent où infuse le passé. Le film fonctionne d’ailleurs sur quelques oppositions qui ne s’avèrent autre chose que des décalques : les mauvais rêves de Berlot et une réalité non moins cauchemardesque ; la folie et les moyens de la traiter, guère raisonnables ; la débauche et la pruderie, incarnée par le même personnage de Charlotte ; la mort qui suinte dans la première partie contrastant avec le chaos plein de vie de la seconde… jusqu’au retour du docteur Coulmière.

Allégorie à peine déguisée du monde réel, Les Fous compare ce dernier à un asile d’aliéné et s’interroge sur la manière de le diriger, comparant deux extrêmes : la liberté et le joyeux chaos créatif, ou bien l’apparence de la civilisation avec son lot de répression et de punition. Le film ne décide pas : si l’asile, dirigé par Murlloppe, provoque gêne et répulsion chez notre prude Jean Berlot, le même lieu sous la dangereuse férule de Coulmière lui fait regretter l’ordre ancien. N’y a-t-il pas d’échappatoire ? La troisième que suggère Švankmajer dans son introduction, qui « combine et cumule les pires aspects des deux premières », à savoir notre monde, n’a rien de beaucoup réjouissant. Le propos des Fous est intemporel, et conserve (hélas) toute sa pertinence à l’heure actuelle.

Cela étant, en dépit de tous ses aspects intéressants sur le papier, Les Fous m’a paru moins réussi que les précédents films du cinéaste tchèque : prenant son temps, le film juxtapose les deux nouvelles de Poe dont il s’inspire (la première partie s’inspire lointainement de « L’Enterrement prématuré », tandis que la deuxième adapte « Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume »), avec comme fil conducteur le personnage du Marquis. Ennuyeux dans sa première heure, Les Fous aurait gagné à trouver un rythme plus resserré ; heureusement, la seconde partie gagne en tonus. Si Pavel Liska dans le rôle de Jean Berlot est assez transparent (d’autant que le personnage n’évolue guère au cours du film), Jan Tríska, qui interprète le Marquis, fait des merveilles, rendant son personnage aussi détestable qu’attachant.

Il n’empêche. S’il ne s’agit pas de la meilleure œuvre de Švankmajer, ce film plus cru (à l’image de la viande) que ses prédécesseurs vaut néanmoins le coup d’œil. Histoire de se souvenir de la nature timbrée dans lequel nous évoluons.

« À votre santé… mentale. »

Introuvable : oui
Irregardable : non
Inoubliable : non