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Jour 22 : Samedi 24 décembre 2016

C’est l’anniversaire de ma fille Flora, elle a aujourd’hui trente-deux ans. Cela fait plusieurs années que je ne sais rien d’elle. J’espère qu’elle est heureuse là où elle est, qu’elle est entourée de gens qui l’aiment comme nous l’aimons. Ici, nous préparons Noël. Mes parents et mon frère viennent passer la soirée ici, du coup nous faisons tourner la chaudière. En fin d’après-midi, la température dans la cuisine et le salon est bien agréable. Je suis allé chercher mes parents, mon frère les reconduira ce soir. Je ne suis pas vraiment là.

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Jour 23 : Dimanche 25 décembre 2016

Aller-retour pour Andernos où nous déjeunons avec les parents d’Anita. Personne d’autre ne s’est déplacé, les petits-enfants ont tous mieux à faire ailleurs. Je ne connais pas grand-chose de plus désespérant que ces réunions de famille lorsqu’elles sont dépourvues du moindre sens.

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Jour 24 : Lundi 26 décembre 2016

Nous pouvons enfin reprendre une vie normale, débarrassés de la corvée consistant à faire semblant d’apprécier la période. Ne subsistent, posées sur la cheminée du salon, que trois ou quatre petites maisons qui s’éclairent de l’intérieur et une poignée de personnages de circonstance. Curieusement, nous ne sommes pas pressés de les enlever ni de démonter le sapin…

Je reprends mon déménagement en apportant à L’Atelier mon piano numérique – une machine dotée d’un véritable système de marteaux et d’un clavier à toucher lourd, sur plus de sept octaves. J’emporte également un rack de cinq plateaux, sur roulettes, fabrication maison, qui accueille une partie des amplis hi-fi stéréo que j’utilise pour mixer et diffuser en multicanal. En prime, quelques cartons de livres sur la musique. Je suis toujours estomaqué par ce que l’on peut entasser dans une Twingo, quand on rabat les sièges arrière et le dossier du siège avant droit.

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Jour 25 : Mardi 27 décembre 2016

L’anecdote remonte à la presque fin du siècle dernier, en l’an de grâce 1999. Je vivais alors à Bordeaux – c’était quelques mois avant que je ne parte m’installer à temps partiel à Lausanne, en Suisse, et que je ne commence à travailler à la Maison d’Ailleurs. Une période charnière dans ma vie.

En ce temps-là, j’avais l’habitude de marcher un peu au hasard dans la ville, à la recherche de lieux déclencheurs d’inspiration. Avec ses deux millénaires d’histoire complexe (la Burdigala gauloise fut fondée par un clan dissident venu de Bourges, envahie, détruite et reconstruite plusieurs fois, romanisée enfin), son rapide développement, ses nombreux personnages illustres (Ausone, Montaigne, Montesquieu, François Mauriac, Jacques Ellul, Sempé, Boris Cyrulnik… mais aussi Marcel Amont, Philippe Sollers, Pierre Palmade, Christian Morin, Sophie Davant, Serge Lama…), ses retournements d’alliance (tantôt anglaise, tantôt française), ses expériences utopistes (telle la fameuse République de l’Ormaie), son extraordinaire dimension monumentale… Bordeaux ne manque pas de tels lieux ! Et ce n’est pas tout à fait le fruit du hasard si une part significative de mes écrits romanesques et de mes livres pour la jeunesse, est située dans cette ville.

Ce jour-là, or donc, alors que j’arpentais la rue des Trois-Connils, à la recherche des fantômes d’un quartier rasé dans les années soixante-dix pour y installer un centre commercial, je me suis retrouvé devant l’entrée de la FNAC (elle a déménagé depuis). Je suis entré. Je suis descendu au sous-sol. Et je suis tombé devant un amoncellement de DVD, CD et disques vinyle, célébrant la (re)sortie de Yellow Submarine, le film d’animation – à l’époque on disait « dessin animé » – « des » Beatles, réalisé par George Dunning en 1968, et dont la bande son originale est sortie en janvier de l’année suivante. Bien qu’il s’agisse techniquement d’un album studio du groupe, le dixième en fait, seulement six morceaux sur les treize qu’il contient sont des Beatles, le reste consiste en parties instrumentales composées et dirigées par George Martin – et aucun membre du groupe n’y participe. Et sur ces six morceaux, quatre seulement sont des inédits – « Yellow Submarine » et « All you Need is Love » ayant déjà été publiés auparavant. Plutôt décevant, l’album n’aura qu’un succès très limité – il faut dire que le fameux « double blanc » était sorti deux mois plus tôt, et qu’il concentrait toute l’attention des fans comme des critiques.

En 1999, Apple Records sort donc ce Yellow Submarine Soundtrack. Les instrumentaux de George Martin ont été virés ! Et le disque propose quinze morceaux des Beatles – quasiment rien que du lourd, voire du très lourd : « Yellow Submarine », « Eleanor Rigby », « Lucy In The Sky With Diamonds », « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band », « With A Little Help From My Friends », « All you Need is Love », « When I’m Sixty Four », « Nowhere Man »

Du très lourd, certes, mais également du très connu… Alors quel est l’intérêt de ce disque ? Eh bien, il s’agit quasiment des toutes premières chansons du groupe à être remastérisées.

Après avoir écouté le CD sur une borne d’écoute, convaincu par la remastérisation, j’ai acheté le disque en version LP : tout beau, tout attirant, tout jaune puisque pressé dans du vinyle teinté dans la masse. Magnifique. Nous étions en 1999, comme je l’ai dit. J’avais alors quarante-trois ans et, au moment de passer à la caisse, je me fis la réflexion que cela devait sûrement faire une bonne vingtaine d’années que je n’avais pas acheté un disque vinyle – neuf, s’entend, car je n’ai jamais cessé d’acheter des disques d’occasion (même si pendant des années je n’ai plus possédé de platine pour les écouter !).

Je suis rentré chez moi et j’ai soigneusement rangé le disque – je vivais alors seul, donc sans personne pour me reprocher d’avoir acheté un disque plutôt que d’avoir fait les courses. Depuis, ce Yellow Submarine Soundtrack me suit à chacun de mes grands déménagements – sans être jamais sorti de sa pochette en plastique spécial, traité anti-UV et garanti non-rétractable.

Jusqu’à cet après-midi où, tout soudain et allez donc savoir pourquoi, j’ai eu envie de l’écouter. Un vinyle NEUF ! Jamais touché du bout des doigts de mes petites mains. Délicatement posé sur le plateau de ma Technics SL 22 – une de mes cinq platines « tourne-disque » : il faudra que je vous raconte, un jour, comment on fait pour se retrouver avec de quoi constituer cinq ou six chaînes hi-fi complètes à la maison. Et hop ! C’est parti… pour quinze morceaux dont plus de la moitié sont des chefs d’œuvre.

Ce vinyle m’avait attendu pendant dix-sept ans. Tel un grand cru. Comme disait je ne sais plus qui : « Il faut donner le temps au temps. » Pas faux.

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Jour 26 : Mercredi 28 décembre 2016

Depuis plusieurs jours, je sens une petite douleur dans la gencive, à la base d’une prémolaire de la mâchoire supérieure – ou plutôt de ce qu’il en reste : un bout de racine dévitalisée, vestige d’une dent qui fut un temps couronnée avant de perdre ladite couronne et de se transformer en un pitoyable chicot républicain. Je suppose que j’ai un début d’infection… et j’espère que cela va s’arranger tout seul. Tant mon médecin que le dentiste du coin sont en vacances. L’idée est donc de rester en vie en attendant leur retour – ou mieux, de ne pas avoir besoin de faire appel à leurs bons services ! Car je ne bénéficie d’aucun remboursement de la part de la Sécurité Sociale pour ce genre d’interventions, par le jeu des « participations forfaitaires » restant dues sur tous les médicaments et actes médicaux concernant les affections de longue durée.

Virée à La Contrée pour m’assurer que tout va bien – quand on a des « vieux parents » ayant très largement dépassé les quatre-vingt ans, il est indispensable d’aller jeter un petit œil régulièrement ; ça leur fait plaisir et ça me rassure. Du coup, je récupère mon courrier : une petite enveloppe matelassée en provenance de Hong-Kong, pleine de composants électroniques, un relevé de compte bancaire et – excellente surprise – un courrier de la Sécu que j’avais fini par ne plus attendre, deux mois après le dépôt de mon dossier, m’informant que je bénéficiais désormais et pour une durée d’un an, de la CMU. Je dois dire que ce courrier m’a procuré un profond soulagement, car cela fait des mois que j’ai des douleurs chroniques au dos – certains jours, je peux à peine marcher ; et sans CMU, impossible de faire quoi que ce soit : achat d’une ceinture lombaire, radios, séances de kiné, etc.

Retour à L’Atelier avec un chargement de cartons contenant ma bibliothèque secondaire sur la musique et sur les années soixante. Je me fais une joie de réinstaller tous ces livres – je pense souvent que nos prétendues élites seraient sans doute bien inspirées de lire ou relire certains ouvrages de Timothy Leary, Lester Bangs, Richard Meltzer, Ivan Illitch, Tom Wolfe, Jean-François Revel… sur un fond musical approprié ! À défaut de les rendre significativement moins idiotes (c’est qu’elles partent de très très loin, nos élites autoproclamées… qu’elles soient politiciennes, journalistiques, universitaires…), ça leur décrasserait peut-être un tout petit peu les connections neurales. Ça serait toujours ça de pris.

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Jour 27 : Jeudi 29 décembre 2016

Chaque matin, la première chose que je fais après m’être levé, c’est d’ouvrir les volets de l’une des fenêtres de L’Atelier, pour faire rentrer un peu de lumière. Et la première chose que je vois, juste devant mes yeux, c’est le grand bac à plantation que nous avons construit au printemps dernier – sitôt signés chez le notaire les papiers rendant ma compagne officiellement propriétaire de cette immense maison, de ses dépendances, de son parc et de son petit morceau de forêt. Nous étions pressés de marquer notre nouveau territoire – et pour ce faire il n’y a rien de plus symbolique que la construction de quelque chose destiné à produire de quoi nous nourrir convenablement.

Dans ce bac, j’ai cultivé en un joyeux fouillis permaculturel des tomates, des salades, des haricots verts… et même deux pieds de pommes de terre, ainsi, bien entendu, que de nombreuses plantes aromatiques.

Aujourd’hui, en cette toute fin d’année, ce bac a bien piètre allure, avec ses branches de noisetiers et ses perches de bambou autour desquelles s’accrochent encore des vestiges de plants de tomates.

Chaque matin, ma première pensée en redécouvrant ce bac à plantation, en tous points semblable à ce qu’il était la veille, est de me promettre de trouver l’énergie pour le nettoyer. Ce n’est rien à faire : il faudrait simplement enlever les anciens tuteurs en bois, les couper en morceaux et les utiliser pour démarrer la chaudière. Ce serait déjà bien, au moins sur le plan visuel. Et puis un peu plus tard, un jour où il ferait moins froid, je referais le niveau avec le premier compost produit ici et recouvrirais le tout d’une dizaine de centimètres de feuilles mortes, afin de préparer le printemps. Bien sûr, j’aurais pris soin de déterrer en belles grosses mottes les aromatiques vivaces (thym, serpolet, marjolaine, ciboulette, etc.) avant de les remettre en terre, au nouveau niveau de leur sol.

Mais voilà, je ne le fais pas…

Sans doute est-il nécessaire, au bout d’un certain temps, de se demander pourquoi on ne fait pas ce qu’il nous semble, pourtant, indispensable de faire ? Si je veux que le bac à plantation soit prêt à recevoir de nouveaux plants, au printemps, c’est maintenant que je dois le préparer. Si je veux que ma récolte devienne un peu plus significative, c’est maintenant que je dois construire et remplir de un ou deux autres bacs à plantation.

Chaque matin, quand je me réveille dans cette grande maison qui n’est pas la mienne mais où, pourtant, je passerai sans doute les dernières années qu’il me reste à vivre, je me pose cette sempiternelle question : pourquoi ne fais-je pas ce que je devrais faire ? Alors que je le faisais, lorsque je vivais à La Contrée. Pour être très honnête, je ne creuse pas trop le sujet ! Car il est évident que je ne tiens pas à entendre la réponse – ou plutôt à la faire résonner en pleine conscience… car il fait peu de doute que je connais cette réponse mais que je m’efforce de la maintenir enfouie dans les profondeurs de mon esprit.

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Jour 28 : Vendredi 30 décembre 2016

Ce matin, j’ai eu un peu de mal à me reconnaître dans le hamster joufflu que je découvre dans la glace de la salle de bains. Bien que n’éprouvant aucune douleur, tout au plus une gêne mal définie, j’ai la joue droite gonflée façon Elephant Man. Trop impressionnant ! Il est évident que j’ai un énorme abcès et que c’est le genre de choses, potentiellement d’une certaine gravité, qu’il vaut mieux ne pas laisser traîner. Mais pour tout dire, ce ne me semble pas être le meilleur moment de l’année et je crains de devoir aller passer la journée aux urgences, à l’hôpital de Libourne…
Avant toute chose, direction La Contrée où se trouvent tous mes papiers personnels – dont ma toute nouvelle attestation de CMU. Sitôt arrivé, je téléphone à mon médecin, espérant tomber sur un remplaçant – à L’Atelier il n’y a pour l’instant ni téléphone ni internet. Bonne surprise : je ne tombe pas sur un répondeur… et une voix tout ce qu’il y a d’humaine m’indique que le cabinet rouvre ce matin. J’annonce ma prompte arrivée – le bon côté de la médecine à la campagne, c’est qu’il n’est en général pas nécessaire de prendre rendez-vous : on y va, et on attend son tour. Retour vers L’Atelier : le cabinet médical est tout à côté. Au premier coup d’œil, l’affaire est entendue : dix jours d’antibiotiques, des bains de bouche et des antidouleurs (si besoin). Je repars vers La Contrée (la pharmacie est tout à côté) et en profite pour prendre également la ceinture lombaire prescrite il y a deux mois, l’ensemble sans rien débourser. Merci qui ? Merci, la CMU. Pour une fois, ça vaut la peine d’être malade.

Allez, je charge trois bricoles dans la Twingo, histoire de n’être pas venu tout à fait pour pas grand-chose – genre un synthé et quelques cartons de bouquins. Juste avant que je ne démarre, le livreur de chez UPS pointe le bout de son nez pour m’apporter un carton estampillé du logo Thomann, qui doit contenir les deux bass-traps commandés en début de semaine. Le temps de les charger et je rentre à L’Atelier.