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Jour 15 : Samedi 17 décembre 2016

Ce devait être une journée consacrée à la peinture des murs de L’Atelier. Mais je découvre ce matin que le séchage des bandes de toile de verre n’est pas complet. Avec un peu de chance, nous pourrons peut-être commencer à peindre demain – mais il n’est pas évident que le travail puisse se faire en une seule journée : il y a tout de même une soixantaine de mètres carrés à peindre au rouleau, après avoir peint les coins et les bordures (plinthes, plafond, tour des fenêtres et de la porte) au pinceau. Du coup, nous nous occupons d’autres chantiers en cours – il n’en manque pas. Depuis des mois, nous menons une véritable chasse aux grands cartons et récupérons tout ce que nous trouvons. Le petit stock accumulé au cours de la dernière semaine prend donc la direction du grenier et se retrouve sans tarder taillé, ajusté et étendu sur le plancher, en un semblant d’isolation – l’important est de croire à ce que l’on fait !

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Jour 16 : Dimanche 18 décembre 2016

Les murs sont secs quasiment partout – il reste seulement quelques petites zones encore humides au toucher, dans les coins, là où nous avons chargé en colle pour que la toile adhère bien au mur. Nous commençons donc à tout recouvrir d’une acrylique couleur paille, claire et lumineuse. En fin d’après-midi, à notre propre surprise, tout est peint. Mission remplie.

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Jour 17 : Lundi 19 décembre 2016

Suite de mes recherches de couvertures dans mes collections de pulps. Ils sont tous soigneusement rangés dans des boîtes archives, dûment identifiées sur le dos. Et ces boites sont alignées sur de solides étagères en bois massif par ordre alphabétique de leur contenu – avec toutefois des exceptions d’ordre logique, par exemple lorsqu’un magazine change de titre tout en poursuivant sa numérotation. Ainsi Thrilling Wonder Stories suit Wonder Stories, lui-même prenant la suite de Science Wonder Stories et de Air Wonder Stories puisqu’il est le résultat de la fusion de ces deux titres – et les « suppléments » trimestriels et annuels se placent à la fin de cette longue série qui, à proprement parler, constitue ce que j’appelle le Wonder Group. Tandis que je manipule ces boites, il me prend la curiosité de mesurer ce que l’on pourrait appeler « l’encombrement » de ma collection de pulps… et je découvre qu’elle dépasse les treize mètres linéaires. Pas si mal. Je ne collectionne pas Weird Tales, trop cher et manquant d’intérêt de mon point de vue d’amateur de science-fiction avant tout, et j’ai pas mal de manques dans les débuts d’Astounding Stories, dont les premiers numéros sont assez rares et plutôt coûteux. Pour le reste, je suis à peu près complet ou très peu s’en faut. Il faudra que je mesure, de même, l’encombrement des titres au format digest – bien que ma collection s’arrête à décembre 1970, par choix, je pense qu’ils prennent nettement plus de place, ce serait-ce que parce qu’Astounding passe au format digest très tôt et que dans les années cinquante et soixante on assiste à une explosion de nouveaux magazines, tous à ce format. Je mesurerai cela plus tard.

En fin de journée, je reprends mon déménagement. J’emporte cette fois une étagère Ikéa avec quatre casiers au format LP, un rack de scène pour aligner les guitares, un plein sac de manuels de mes synthés, une guitare slide (pour concrétiser des idées musicales qui me trottent dans la tête depuis quelques jours) et une boite d’ustensiles divers : bottleneck, cordes, accordeurs… J’emporte également une paire de vieilles enceintes Technics à trois voies, bien grosses et bien lourdes.

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Jour 18 : Mardi 20 décembre 2016

Encore une journée passée sur l’exposition. Je suis assez satisfait de mes trouvailles iconographiques et j’espère qu’elles plairont en haut-lieu.

Rapporté à L’Atelier une deuxième étagère Ikéa à casiers et deux sacs de LPs – de Point Blank à Simpleminds : soit le casier n°6 de la zone « rock anglo-saxon ». Un ampli, une platine disque et une platine CD vont rejoindre les enceintes apportées hier. Je vais bientôt pouvoir commencer à écouter un peu de musique correctement. Côté studio, j’emporte ma basse fretless, la valise avec les pédales d’effet des guitares, une perche de micro et un carton de câbles divers.

Enfin, en prévision des jours difficiles, je commence à constituer un stock de produits de première nécessité à forte composante chocolatière. Par expérience, j’ai bien noté que s’il est facile de survivre avec du riz, des pâtes et des pommes de terre – et des topinambours si on possède un grand jardin – pour autant que l’on dispose d’un bon choix d’épices, la dite survie est infiniment améliorée si l’on prend soin de ne jamais manquer de chocolat, de préférence noir de chez noir.

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Jour 19 : Mercredi 21 décembre 2016

Et une journée de plus passée sur l’exposition. Voilà un projet qui aura demandé beaucoup de temps et d’énergie, mais le résultat vers lequel nous nous acheminons me semble en valoir la peine. Les quelques échanges de mails que j’ai eus sur le sujet, ces derniers jours, avec les personnes qui ont commenté mes billets, m’ont une fois encore rappelé que si de nombreux amateurs de Science-Fiction ont un intérêt marqué pour les Pulps, très peu de gens s’intéressent aux digests qui leur ont succédé.

Il fait peu de doute que l’attrait qu’exercent les pulps vient pour l’essentiel de leurs couvertures très colorées et, plus marginalement, pour les illustrations intérieures, en noir et blanc. Parmi les collectionneurs de Pulps, très peu de gens les lisent vraiment – tout au plus pourra-t-on s’amuser à lire les éditoriaux, le courrier des lecteurs, par exemple à la recherche de signatures de jeunes fans appelés à un brillant avenir, ou encore certains articles à caractère futurologique (histoire de mesurer à quel degré les auteurs se sont trompés, car les vulgarisateurs scientifiques s’essayant à la prospective se trompent toujours plus ou moins, et généralement plutôt plus que moins !). Ce n’est pas faire injure aux auteurs de l’époque – qui produisaient au kilomètre, pour vivre – de rappeler que le niveau littéraire des pulps est dans l’ensemble peu élevé. Force est de constater que les textes des années vingt et trente, dans leur écrasante majorité, sont devenus illisibles. Les premiers vrais classiques du genre ayant conservé une certaine lisibilité ont été publiés dans les années quarante – et l’essentiel de la SF de qualité des années cinquante a déserté les pulps, moribonds, pour investir les digests et les paperbacks, diffusés en librairie. On ne collectionne donc les pulps qu’en tant qu’« objets » et rarement pour leur contenu littéraire – à part quelques historiens des origines et des premiers Âges d’Or du genre et une poignée d’archivistes complétistes. C’est d’autant plus vrai en France, que quasiment tout le matériel littéraire qui en vaut la peine a été traduit en français.

C’est pour ces raisons – et quelques autres – que je m’étonne du désintérêt de nombreux collectionneurs envers les digests des années cinquante et soixante. Car non seulement ils sont d’un niveau littéraire très supérieur à celui des pulps –plus justement exprimé, le pourcentage de textes de qualité y est bien plus important – mais d’un point de vue esthétique, de très nombreuses couvertures sont tout aussi fascinantes que celles des pulps et sont des merveilleux exemples de ce « Sense of Wonder » dont on aurait grand tort de croire qu’il soit cantonné aux pulps !

Après une journée de recherche, retour à L’Atelier et poursuite du déménagement des vinyles : cette fois de Corky Laing à Poco. Un premier carton de CD suit le mouvement : de Ricardo Villalobos à ZZ Top. Avec cette question presque inévitable : pourquoi commence-t-il par la fin ? J’emporte également toutes les valises de micros et une des tables de mixage, ainsi qu’un gros carton de livres sur la musique. Ca avance.

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Jour 20 : Jeudi 22 décembre 2016

Voilà trois jours que la température dans la nouvelle maison, en l’absence de toute intervention de notre part, semble bloquée, nuit et jour, à huit degrés. Les pièces sont tellement grandes que les poêles à pétrole ne réchauffent, pour un très court moment, que les zones immédiates où on les installe – et il faut tout le temps les déplacer de la cuisine au salon, si l’on veut survivre devant la télé après avoir diné. Quelle tristesse que toutes les anciennes cheminées aient été condamnées : les conduits ont été démolis et les ouvrages en saillie démontés, sans doute lors de travaux de réfection de la toiture et d’aménagement menés par les anciens propriétaires, dans les années quatre-vingt. Un chauffagiste spécialisé dans les chaudières à bois doit passer ce soir pour estimer la faisabilité – et le coût – des travaux pour remettre la chaudière en état. Nous nous sommes en effet rendu compte qu’il n’y a pas/plus de ballon tampon, or sans une importante réserve d’eau, le système ne peut pas fonctionner normalement.

À La Contrée, la connexion avec l’internet n’a pas fonctionné de la journée. Je n’ai même pas pu lire mes mails. Je rentre à L’Atelier avec une troisième étagère Ikéa, deux sacs de LPs, l’ordinateur dédié à mes petits travaux sonores, et deux gros basstraps afin de commencer le traitement acoustique des zones dédiées à l’enregistrement et au mixage, qui se définissent peu à peu. L’Atelier est encore loin d’être opérationnel, en tant que studio, mais j’espère pouvoir remettre en place suffisamment de matériel pour recommencer à travailler sur la musique d’Ayou début janvier.

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Jour 21 : Vendredi 23 décembre 2016

On me demande à quelle distance se trouve L’Atelier de La Contrée, et combien de temps il me faut pour me rendre de l’un à l’autre. La réponse est simple : quinze kilomètres et dix-sept minutes.

La maison dans laquelle se trouve L’Atelier se trouve dans un minuscule village, au rebord d’un plateau.

Pour se rendre à La Contrée, il faut d’abord descendre la colline et passer devant l’Église et le Château. Tout en bas de la pente, on arrive à une ligne de chemin de fer encore empruntée, au cours de l’été et certains dimanches par un petit train touristique. On franchit la voie ferrée et on gravit une autre colline, laissant sur la droite une immense motte castrale qui date du Moyen-âge. Parvenu sur un autre plateau, on continue à zigzaguer pendant quelques kilomètres, au milieu des bois et des pâturages.

Puis on arrive à une route départementale à deux voies, assez fréquentée à certaines heures – en particulier le matin, quand les néo-ruraux se hâtent d’aller travailler à Bordeaux, et en fin d’après-midi, lorsque les mêmes (mais dans l’autre sens) se hâtent de regagner leur lotissement ; il est patent que le néo-rural ne vit pas vraiment à la campagne mais dans des morceaux d’une banlieue reconstituée à son intention, au pourtour des vrais villages, et tout aussi évident qu’une fois posé là, il doit courir encore plus vite qu’il ne courrait en ville ! En vérité, je vous le dis, le néo-rural est à plaindre, lui qui a renoncé aux avantages de la ville sans pour autant bénéficier des attraits de nos campagnes. Cela étant, le néo-rural est source de tant de désagréments pour l’authentique rural qu’il est vraiment difficile d’éprouver pour lui de la compassion – nous faisons nos petits possibles, mais c’est bien difficile…

Pour en revenir à notre itinéraire, tant que l’on emprunte cette départementale, on traverse deux villages. Puis on passe au-dessus de l’autoroute qui relie Bordeaux à Angoulême, et l’on s’enfonce entre les vignes et les bois, sur une route encore plus étroite que la première – on traverse à nouveau des zones anciennement de pâturages devenues terrains à bâtir et désormais couvertes de chancres préfabriqués, uniformément entourés de haies de thuyas ou de lauriers, dotés d’un garage attenant et d’une piscine plus ou moins minuscule (parfois hors-sol), l’ensemble au milieu d’une pelouse bien tondue.

On passe deux autres villages et on arrive à La Contrée. On notera que cela fait donc cinq villages sur quinze kilomètres – la région est moins désertique qu’elle n’y paraît…

Ainsi est mon itinéraire de quinze kilomètres tout juste, compteur journalier de ma Twingo faisant foi.

« Mais pour les dix-sept minutes, allez-vous me demander, vous nous dites que la circulation est très variable selon l’heure de la journée, alors ? »

C’est ma foi bien vrai. Mais pour moi, cela ne change rien. Car prenant cette route tous les jours ou peu s’en faut et sachant qu’il arrive aux gendarmes du coin d’aller faire un peu de chiffre avec leurs radars mobiles, je respecte scrupuleusement les limitations de vitesse : 30 km/h aux cœurs des villages, devant les écoles ou alentours des ronds-points, 50 km/h ailleurs dans les villages, 70 km/h en traversant les lieux-dits, 90km/h lorsqu’aucune limitation n’est indiquée – cela étant, quand on traverse des bois sur des petites routes sinueuses, seuls ceux qui ont envie de se tuer ou qui se moquent de tuer les autres, roulent à 90 km/h en cisaillant les virages. En ce qui nous concerne, ma Twingo et moi, nous dépassons fort rarement les 75 km/h dans les lignes droites et les 50 km/h dans la forêt. Pour tout avouer, je crois bien que personne ne roule moins vite que moi – sauf peut-être quelques tracteurs… mais comme je connais tout le monde, et que tout le monde me connaît, quand ils m’aperçoivent dans leurs rétroviseurs, ils serrent sur leur droite et m’adressent de grands gestes du bras pour m’inviter à les doubler quand il n’y a aucun risque. Je ne perds donc jamais de temps.

Dans la mesure où, comme je viens de le dire, personne ne roule moins vite que moi, je mets toujours dix-sept minutes – et pas une de plus – pour circuler, quelque soit la circulation ambiante, entre L’Atelier et La Contrée, et réciproquement.

Ce qui change, selon les heures et l’affluence routière, c’est la longueur de la file des voitures qui s’accumulent derrière moi – et incidemment le degré d’énervement qu’il m’arrive d’observer dans les regards furibards que me décochent, en me doublant, les conducteurs se croyant plus malins que les autres ou s’estimant au-dessus des lois.

Peut-être sont-ils pressés de mourir ? Pas moi…