Zaï Zaï Zaï Zaï, Fabcaro. 6 pieds sous terre, coll. « Monotrème », 2015. Moyen format, 72 pp.

Zaï Zaï Zaï Zaï est un album de BD de Fabcaro, ayant quelque peu fait parler de lui lors de sa sortie. Jamais à l’abri de parler de quelque chose de lisible, trouvable et inoubliable, il est venu à votre serviteur l’envie saugrenue de dire quelques mots sur cette BD en conclusion de ce tour d’alphabet.

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Le titre ? « Zaï », répété quatre fois, sans rime ni raison (à première vue). On pense à « Banzaï ! », mais sans le « ban ». Ou à « aïe », mais avec un z, parce que. Un titre a priori absurde faisant écho au scénario qui ne l’est pas moins. A priori, parce que son explication est donnée, indirectement, à la dernière page de la BD.

Tout commence lorsqu’à la caisse d’un magasin, un jeune homme se rend compte qu’il a oublié sa carte de fidélité. Aïe. On appelle le vigile, le client se défend, argue de sa bonne foi, « Non mais je l’ai, elle est dans un autre pantalon », bonne foi remise en doute par le vigile, « Mais oui, bien sûr, et comme par hasard vous avez changé de pantalon ». Le jeune homme s’empare d’un poireau ; alarmé, le vigile menace d’effectuer une roulade arrière ; le client fuit.

Et ça n’est que le début. Par petites touches, Zaï Zaï Zaï Zaï montre la cavale du jeune homme et les réactions des gens, des proches jusqu’aux piliers de comptoir, l’emballement des médias… le tout, sur un mode à la fois effroyablement logique et absurde – absurdement logique.

« Et comme par hasard, c’est un auteur de BD. »

Oui, comble du comble, le fuyard est un auteur de bandes dessinées : ah, ma bonne dame, vous savez comment sont ces gens-là, peut-on vraiment leur faire confiance ? Roumains, gitans, auteurs de BD, c’est un peu tous la même engeance. Et voilà que les journalistes instillent un climat de peur, que les experts discourent sur du rien en joignant les doigts, que les députés s’interrogent, que les autres auteurs de BD envisagent de monter un collectif en soutien, que les chanteurs du Top 50 s’empressent d’enregistrer un hymne fédérateur…

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Au travers du prisme déformant qu’est cette cavale absurde, Fabcaro pointe – pile où ça fait mal – les travers de notre société : la stigmatisation et la discrimination sur des critères n’ayant aucune forme de pertinence, l’emballement politico-médiatique, la bien-pensance, la capacité à compatir qui trouve bien vite ses limites. Sans oublier de dénoncer la précarité croissante des auteurs de bandes dessinées.

Notre fuyard n’est pour autant érigé en héros, luttant contre l’oppression du système : un brin niaiseux, il s’interroge sur la manière dont le monde en est arrivé là sans pour autant remettre en question la société ; il continue à éprouver des remords pour l’oubli de sa carte de magasin.

Zaï Zaï Zaï Zaï se décompose en saynettes rarement plus longues qu’une page, qui suivent le fuyard ou s’attachent à montrer d’autres points de vue, du représentant des syndicats des vigiles aux proches du héros. L’histoire est encadrée par un prologue, un épilogue, et l’équivalent d’une scène post-générique. Le dessin, minimaliste (du noir, du blanc, et des aplats ocre) voire plutôt sommaire au niveau des traits, fait parfaitement effet. La répétition joue aussi un rôle : de nombreuses planches fonctionnent avec un ensemble de cases identiques – du moins au premier regard, car en y regardant de plus près, il s’avère qu’elles sont redessinées à chaque fois.

Surtout, Fabcaro donne de la cohérence à son univers absurde : de nombreux gags ne sont pas à usage unique mais, au contraire, reviennent sous une forme ou une autre (l’usage de légumes comme moyen de défense, tout ce qui a trait à la chanson française, qu’elle se prétende engagée ou non ; trop en dire serait gâcher le plaisir), donnant, à défaut de sens, du corps à cette société. De fait, on tend vers une dystopie en bonne et due forme, avec un aspect absurde plein d’humour qui prévient Zaï Zaï Zaï Zaï de sombrer dans la dénonciation bête et méchante – l’écueil qui plombe souvent la plupart des dystopies.

Zaï Zaï Zaï Zaï a été récompensé par le prix des Auteurs et Critiques de Bandes Dessinées et a reçu le « Coup de Cœur » du Prix Landerneau. Des récompenses méritées, tant cet album est d’une acuité saisissante et d’une pertinence hélas un peu trop d’actualité.

Dessinateur et scénariste, Fabcaro a déjà près d’une trentaine de BD à son actif. Votre serviteur l’a découvert avec cet album, mais ne compte pas s’arrêter là.

Moralité : n’oubliez jamais votre carte de fidélité.

Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : oui