Sur l’onde de choc [The Shockwave Rider], John Brunner. Roman traduit de l’anglais [UK] par Guy Abadia, 1977 [1975]. Robert Laffont, coll. « Ailleurs & Demain ». Grand format, 292 pp.

Avec Sur l’onde de choc, John Brunner mettait un point final à sa tétralogie prospective entamée avec le fameux Tous à Zanzibar et poursuivie par L’Orbite déchiquetée et Le Troupeau aveugle, deux romans peut-être un peu moins marquants mais pas moins pertinents. Le premier volet de cette tétralogie s’intéressait à la surpopulation (et l’ingérence politique des USA), le second à la violence urbaine et le troisième à la détérioration de l’environnement. Sur l’onde de choc, dont le titre fait explicitement référence à l’ouvrage Le Choc du futur du futurologue Alvin Toffler, se penche sur la question de l’impact des nouvelles technologies – enfin, les nouvelles technologies telles qu’extrapolées à l’époque de rédaction.

«… la loi de Toffler, selon laquelle le futur arrive toujours trop vite, et dans le désordre. » (p. 273)

Bienvenue en 2010, dans une Amérique qui ne sera pas. Le réseau informatique y est l’équivalent de notre futur TES ; pour en savoir davantage sur ses concitoyens, il suffit de connaître les bons codes. L’intrigue débute avec l’arrestation de Nick Haflinger. Assez vite, il apparaît que cet individu, longtemps recherché par les forces de l’ordre, avait un don inouï pour endosser de fausses identités. Haflinger n’est pas n’importe qui : une demi-douzaine d’années plus tôt, il s’est échappé du centre secret de Randémont, où le gouvernement étasunien menait des recherches occultes dans le but de, grosso modo, trouver le gène de la sagesse, et de former une élite à même de gouverner le pays. Un peu plus loin, dans une Californie post-Big One, on tente des expériences, notamment dans la ville nouvelle de Précipice, sorte d’utopie ; Haflinger y a été, et ce qu’il a vu lui a plu. Mais le hacker finit donc par être rattrapé. Tout espoir est-il perdu ? Le jeune homme est porté par une conviction de fer : celle de faire tomber le système.

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Par rapport aux précédents volumes de cette tétralogie informelle, Sur l’onde de choc délaisse l’expérimentation – particulièrement présente dans Tous à Zanzibar, ouvrage situé sous la forte influence de la trilogie « USA » de John Dos Passos – et laisse place à une narration plus simplement structurée : trois grandes parties, divisées en chapitres courts alternant entre passé, présent et contextualisation ironique. L’intrigue demeure tortueuse, avec un vocabulaire farci de néologismes ; Brunner laisse le lecteur sagace s’y dépatouiller.

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Le roman brasse beaucoup de thématiques dans une pagination restreinte – Sur l’onde de choc est probablement le volume le plus court de cette tétralogie –, allant de ce qui n’est pas encore nommé data-mining au génie génétique, de l’accès à l’espace à l’accès à l’information (ou sa dissimulation), des utopies post-post-68 à bien sûr l’informatique. Cela fait beaucoup, et pas mal de points restent survolés. À la vérité, votre serviteur n’est pas certain d’avoir tout saisi aux détails de l’intrigue. Centrale est cependant la surveillance des citoyens, comme Brunner l’indique avec ironie :

« Bien sûr qu’il fallait que chacun reçoive un numéro de code personnel ! Sinon, comment le gouvernement ferait-il pour assurer le bien-être de ses citoyens, recenser les désirs, besoins, préférences, achats, engagements et, par-dessus tout, les déplacements d’un continent entier d’individus mobiles et libres ?
(…) Ne repoussez pas l’ordinateur comme un nouveau type de fer au pied. Considérez-le rationnellement comme la plus libératrice de toutes les machines jamais inventées, comme le seul outil capable de servir les multiples exigences de l’homme. » (p. 109)

Dans les précédents romans de cette tétralogie, on rencontrait à chaque fois une figure prophétique : le truculent Chad Mulligan, dont les aphorismes cinglants émaillent Tous à Zanzibar ; Xavier Conroy, le sociologue de L’Orbite déchiquetée ; Austin Train, le leader écologiste récalcitrant du Troupeau aveugle. Si tous ont une importance cruciale dans le récit, ils demeurent des personnages secondaires. Ici, c’est notre protagoniste, Nick Haflinger, qui, à sa manière, endosse ce rôle. Point de formules qui claquent avec Haflinger, mais le héros acquiert une posture proche de celle d’un Julien Assange, trente ans avant WikiLeaks – une posture somme toute messianique pour notre héros… qui fera bouger les choses, peut-être. Ce qu’en dit justement Haflinger :

« À notre époque où l’information coule à flots d’une manière sans précédent, les gens sont hantés par la conviction qu’ils sont ignorants. L’excuse classique, c’est qu’il y a littéralement trop de choses à savoir. (…) Mais ne croyez-vous qu’il existe un facteur, qui fait bien plus de ravages ? Est-ce que nous ne prenons pas chaque jour un peu plus conscience de l’existence de données auxquelles on nous refuse l’accès ? » (p. 224)

Comme tout ouvrage spéculant sur les technologies informatiques, particulièrement promptes aux changements, Sur l’onde de choc est tout aussi perspicace que myope. John Brunner préfigure le réseau Internet – l’Arpanet n’existait que six ans lors de la parution du livre –, les hackers, l’usurpation d’identité par le biais des ordinateurs, ainsi que les virus informatiques – ici, les « couleuvres ». Et comme exemple de « ah ça je l’avais pas vu venir » : notre auteur n’anticipe pas l’informatique domestique. À sa décharger, Brunner n’est pas le seul à ne pas avoir prévu du tout l’avènement des ordinateurs domestiques et tous les gadgets dont nous disposons aujourd’hui. Néanmoins, on observe une distanciation par rapport à Tous à Zanzibar, écrit une huitaine d’années plus tôt, où Brunner mettait en scène (quoique de manière secondaire) Shalmeneser, un super-ordinateur vaguement conscient et aux oracles duquel tout le monde était suspendu ; ici, pas d’IA surpuissantes (mais des « coracles delphiques », donc je n’ai guère compris l’utilité).

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Pour un peu, on pourrait considérer Sur l’onde de choc comme l’ancêtre du cyberpunk, près de dix ans avant Neuromancien et Mozart en verres miroir – quoiqu’il semble que Brunner s’en soit défendu. Il n’empêche : avec son proto-réseau informatique, ses hypercorpos, son Bureau Fédéral de l’Informatique, l’avènement de la société de l’information et de la transparence, le roman de Brunner avance plusieurs pistes qui seront développées plus tard par Gibson et compagnie. Mais l’auteur de Tous à Zanzibar ne rentre guère dans les détails, se contentant d’évoquer seulement les capacités de hacker de Halfinger sans les décrires. Faute d’ordinateurs portables, on utilise des « viphones» ; l’entreprise Ground-To-Space bâtit des stations orbitales ; on se prépare à mettre au point des « oliviers » (super-aide-mémoire) ; on utilise même des « libérateurs de tension à trompe réversible » (des godemichets mixtes, quoi).

En bref, si Tous à Zanzibar demeure impressionnant, si L’Orbite déchiquetée et Le Troupeau aveugle restent glaçants, en dépit de défauts mineurs (comme des intrigues un peu à la ramasse), Sur l’onde de choc forme une intéressante conclusion à cet ensemble de romans interrogeant l’avenir proche. Une conclusion un brin moins pessimiste… presque optimiste, même. Et quand bien même cette tétralogie prospectiviste accuse un peu ses quarante ans d'âge, son acuité sur bien des points demeure impressionnante, et rend d'autant plus incompréhensible l'oubli quasi général dans lequel semble désormais couler John Brunner.

Introuvable : oui
Illisible : non
Inoubliable : non