Le Naurne, Léo Henry, luvan et Laure Afchain, webfiction autopubliée. 15 épisodes d’environ 20 000 signes chacun.

Depuis l’apparition du web, la littérature s’est souvent emparée d’internet afin de faire sortir le livre de son format a priori figé, avec un bonheur variable. Certes, on peut faire remonter les tentatives de lectures actives aux « livres dont vous êtes le héros », ou à des trucs plus sérieux comme Marelle de Julio Cortazar (sympathique mais moins funky qu’un combat contre l’infâme Zagor), mais les possibilités offertes par le html — les liens hypertextes, l’inclusion éventuelle de musiques, de vidéos, etc. – étaient indéniablement excitantes sur le papier. À la lecture, il y avait sûrement à boire et à manger.

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Entre octobre 2014 et juillet 2015, Léo Henry – qu’on a pu lire entre autres dans les Bifrost 67, 74 et 83 –, luvan (auteure du recueil Cru) et Laure Afchain (graphiste et typographe, œuvrant entre autres pour La Volte) se sont attachés à un projet : le présent Naurne, une fiction en épisode disponible sur le web. Ne connaissant pas suffisamment bien les textes de luvan comme de Léo Henry, votre serviteur est à la peine pour être à même de déterminer qui a écrit quoi – à supposer que la webfiction ait été conçue ainsi, rien n’est moins sûr.

« Au centre d'une grande ville européenne, un complexe hospitalier à l'abandon est racheté par un entrepreneur. Les lots sont découpés, les bâtiments réhabilités en logements, les premiers habitants emménagent. Sernin est embauché pour le gardiennage, Nisrin à l’entretien. Les deux jeunes gens découvrent le labyrinthe du chantier, ses recoins, ses sous-sols, et entrevoient des choses qui auraient dû rester cachées. Il y a des bruits derrière les murs. Des ombres au bout des corridors. »

L’on suite deux protagonistes, Nisrin et Sernin – mais le Naurne lui-même compte comme une figure à part entière. Ancienne taularde, Nisrin est pensionnaire du Naurne ; Sernin y bosse comme vigile. Peu à peu, l’un et l’autre découvrent et explorent le Naurne, ses habitants, jusqu’à se rencontrer l’un l’autre. Des événéments se passent, notamment l’incendie d’un libraire, les tensions entre l’association des Amis du Vieux Naurne et la Sofreco qui veut réhabiliter l’ancien hôpital. Sans oublier des disparitions inquiétantes et inexpliquées, la présence d’une douteuse équipe de sécurité, les White Knights, d’une équipe d’exploration urbaine, d’une commissaire de police qui prend les visions de Sernin au sérieux.

« Le Naurne est construit sur des couches de remblai minier. La colline Saint-Sébastien était un tertre, le complexe hospitalier son pinacle. Un nœud d’énergie. La lumière s’éteint sous la porte de communication. Sernin tend l’oreille. Il a l’impression que les conversations se poursuivent là-bas. Chuchotées. Dans le noir. Les différents dessins se superposent. Il existe un chemin. Le trouver. Le suivre.
Sernin ne dort pas beaucoup, la nuit. » (Épisode 5)

Chacun des quinze épisodes – tous assez courts et divisés en brefs paragraphes – adopte une forme qui lui est propose, utilisant les ressources du code HTML pour proposer une expérience particulière. L’épisode 1 voit les deux lignes narratives se superposer, celle que l’on lit étant nette au premier plan, l’autre floue au second, un clic permettant de passer de l’une à l’autre ; dans l’épisode 2, les paragraphes se succèdent, avec de plus en plus d’espaces entre eux tandis qu’à l’arrière-plan, une forme inquiétante se précise. Dans un contexte tragique, l’épisode 14 déplie, déploie le temps – le suspend. Et caetera. Tous les décrire serait fastidieux, allez donc y faire un tour.

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Épisode 1
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Épisode 1
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Épisode 2
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Épisode 6

« SERNIN: Je suis le gardien. Je suis là pour que rien ne soit cassé.
LEHMANN: Parce que ce n’est pas déjà le cas ?
SERNIN: Pas vraiment. Le Naurne est très résilient. C’est plutôt pour les gens que j’ai peur, maintenant.
LEHMANN: Quels gens ?
SERNIN: Eh bien, vous, pour commencer. » (épisode 11)

Le Naurne évoque tout un ensemble d’influence, de L’Hôpital et ses fantômes de Lars von Trier jusqu’au mini-jeu SCP-087 (qui reste l’un des plus flippants auxquels j’ai joués… même si tout se passe en fin de compte dans l’esprit du joueur) ; Volodine pour le nom des personnages ; La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, pour l’emploi parcimonieux de la couleur bleue sur certains mots / cadres, ici tous en lien avec la thématique de l’eau. Danielewski justement : avec son projet au long cours The Familiar, l’auteur fait rentrer au forceps les séries TV dans un livre ; la webfiction littéraire de luvan et Léo Henry s’avère peut-être moins colorée mais plus fluide (nonobstant certains passages d’une compréhension difficile).

Le Naurne conjugue les littératures de genre avec l’expérimentation, avec un certain bonheur quoique inégal. Narrées à la 3e personne, les séquences consacrées à Sernin s’avèrent plus à même de satisfaire l’amateur de mauvais genres ; les séquences centrées sur Nisrin, plus expérimentales, façon flux de conscience alternant entre 1re personne du singulier et 3e personne, sont d’un abord plus ardu, voire abscons – dommage. Le résumé plus haut laisse augurer une lecture lorgnant vers le fantastique : cela n’est pas si simple, et la webfiction s’ingénie à défier les genres, empiétant également sur le roman social et le policier. L’épisode 13 fait mine de proposer des explications, peut-être. Et en fin de compte, votre serviteur n’est pas sûr du tout de tout avoir compris – ou plutôt est sûr de n’avoir pas compris grand-chose. C’est là la beauté de la webfiction : proposer une merveille d’expérimentation, sans se soucier le moindre du monde de l’aspect commercial de la chose. Ainsi, dans Le Naurne, qu’importe l’intrigue : l’expérience de lecture prime, et ne fait guère de concessions. (Et en dépit de toute la sympathie que votre serviteur porte aux œuvres de Léo Henry et luvan, il eût préféré que l’histoire marque moins le pas face à l’expérimentation.)

Introuvable : nullement
Illisible : pas d’une lecture aisée
Inoubliable : oui