Ce matin, alors que je travaillais sur Ayou avec toute ma documentation – carte de l’Archipel, encyclopédie, lexique, fiches personnages, synopsis et pré-découpage, etc. – étalée devant moi, sur la table de la cuisine, mon regard a été attiré vers l’extérieur. À travers la large fenêtre qui s’étire au-dessus de l’évier et donne directement sur le jardin, j’ai aperçu un de mes chats qui déambulait tout en haut du toit du grand abri de jardin. Ce spectacle parfaitement banal a suscité en moi un sentiment de bien-être immédiat.

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Il y a quelques années, lorsque la petite maison était encore à l’état de quasi ruines et que j’en faisais refaire le toit par portions, au fur et à mesure de maigres rentrées financières, je vivais dans cet abri de jardin – qui avait été rebaptisé « Le Chalet ». Un « chalet », c’est tout de suite plus vivable qu’un « abri de jardin », non ? J’y ai passé deux hivers sans chauffage autre qu’un poêle à pétrole poussif, et avec pour toute isolation un peu de lambris récupéré, des plaques de carton agrafées contre le plafond et des morceaux de tissu entortillés et glissés dans des jointures incertaines, en haut des cloisons. Au mieux, il faisait sept ou huit degrés à mon lever – mais il est arrivé que le thermomètre dépasse à peine le zéro, comme ce matin où des petits morceaux de glace s’étaient formés là où dépassaient les pointes qui maintenaient en place le shingle, sur la toiture. En milieu de matinée, après deux heures de chauffe, j’atteignais parfois les douze ou treize degrés, ce qui me permettait d’écrire sans geler sur place ! Je repense parfois à cette époque pas si lointaine et jamais je n’y vois quoi que ce soit de négatif – et encore moins de regrettable. Ce fut une expérience. J’ai appris pas mal de choses, en particulier sur moi-même et sur ma capacité à relativiser n’importe quelle situation. Je pense que, par cette expérience, j’ai également compris un peu de ce que peuvent ressentir ceux qui possèdent encore moins pour s’abriter. Je n’ai pas l’arrogance de croire que ces conditions de vie ont fait de moi quelqu’un de meilleur – mais je constate qu’elles ont nourri mon blog, sur le site du Bélial, et je crois que ce que j’y exprimais n’était pas tout à fait dépourvu d’intérêt. En tout cas, j’avais quelques lecteurs.

J’ai reposé mon stylo pour aller chercher mon appareil photo, dans ma chambre. J’ai pris une photo du chat. Puis je me suis fait un café. Après cette petite pause, je me suis remis à travailler sur Ayou. Et ce soir, au sortir d’une longue et besogneuse journée d’écriture, j’ai du mal à ne pas me poser à nouveau cette sempiternelle question : « Pourquoi fais-tu ce que tu fais ? »

Je ne possède pas la réponse à cette question. Je le fais, voilà tout. Depuis maintenant des mois, je suis engagé dans l’écriture de ce nouveau livre, présenté sur le site de Kickstarter au début de l’année. Une fois encore, je me rends compte que ce qui m’intéresse, ce n’est pas « Écrire » – dans le sens de la mise en forme romanesque d’un récit, avec des personnages évoluant dans un décor et participant à l’avancement d’une intrigue que je dois m’efforcer de rédiger avec une certaine habileté, ménageant le suspense, gérant l’information via des interactions plutôt que par de l’exposition (technique étasunienne !), tout cela dans le seul but de conserver l’attention du lecteur. Non, cela ne m’intéresse pas vraiment. En réalité, cela me coûte même car je trouve que c’est à la fois ingrat et difficile. Et sans doute est-ce pour cela que je n’ai, par exemple, jamais écrit de roman policier : je ne suis pas assez malin dans la construction d’une intrigue.

Ce que j’aime, en réalité, c’est inventer un monde.

Ainsi, ce matin, m’est venue l’idée d’un instrument de musique ainsi que son nom : le glinkak, ou lyre ayenne. J’ai imaginé comment le glinkak était fabriqué : une côte très arquée d’un mammifère marin, dotée à la base d’une caisse de résonnance en bois ajouré, avec une barre verticale de renfort entre les deux extrémités de la côte ; des cordes sont tendues au centre de la partie arquée et accordées à l’aide de chevilles enfoncées dans la partie inférieure. Cela étant précisé, se posent immédiatement de nombreuses questions. Quid du mammifère marin ? Son nom, sa description, son habitat, la manière avec laquelle les côtes sont obtenues… Quid du (des) bois dans le(s)quel(s) sont fabriquées les pièces ajoutées : base, barre de renfort, chevilles ? Qui de la fabrication des cordes : boyau animal ? fibre végétale ? L’instrument est-il décoré et si oui les décorations ont-elles une signification ? Dans quelles circonstances l’instrument est-il utilisé et éventuellement dans quelles zones de l’Archipel en joue-t-on ? Quid des luthiers : où vivent-ils, comment travaillent-ils, avec quels outils ? Et bien entendu quid de la musique produite par cet instrument avec pour première interrogation : comment est-il accordé ? Une fois mon glinkak bien présent dans mon esprit, je m’emploie à répondre à ces questions… Après plusieurs heures de réflexion, de prise de notes et de petits gribouillages, j’ai de quoi ajouter une dizaine de fiches, certaines accompagnées de croquis, à l’encyclopédie permanente d’Ayou que je développe au jour le jour. Voilà un instrument qui va peut-être intervenir dans une scène du livre et qui sera décrit en quelques lignes (ou pas !)… mais qui aura fourni le prétexte à une meilleure connaissance de ma part de l’univers que je mets en scène, au fur et à mesure que je l’invite et qui, en définitive, est le véritable héros de mon livre. N’a-t-on d’ailleurs pas souvent fait remarquer que le véritable héros, dans nombre de récits de science-fiction, c’est le décor ! En définitive, je crois que j’aurais sans doute fait un meilleur documentaliste que l’écrivain que je suis !

Sur le fond, je pense que ma démarche permet de poser la question de la nature et de la forme de ce qui peut être présenté/proposé comme une œuvre littéraire. Au-delà de la forme reine – le roman – je crois qu’il est possible de « faire de la littérature » en utilisant largement un matériau de type « rédactionnel ». Au passage, c’est une manière de travailler dans le registre de l’exposition – en prenant le contre-pied de la fameuse règle du « Show ! Don’t Tell ! » quant à la gestion de l’information fournie au lecteur. Déjà, mon roman La cité entre les mondes (Denoël, 2000) fonctionnait pour une large part grâce à l’insertion de textes présentés comme des documents : extraits d’encyclopédies, coupures de presse, etc. En définitive, le travail de mise en forme romanesque – l’écriture, fut-elle virtuelle, d’un récit – est ainsi confié pour partie au lecteur qui doit faire preuve d’un certain talent pour « cuisiner » ces documents, afin de les intégrer dans la progression romanesque du récit. Si je ne craignais de passer pour un vil démagogue, je dirais que fort heureusement mes lecteurs ne manquent pas de talent…