Le Jeu des perles de verre [Das Glasperlenspiel], Herman Hesse, roman traduit de l’allemand par Jacques Martin. Le Livre de Poche [Calmann-Lévy], 1955 [1943], préfaces de Édouard Sans et Jacques Martin. Poche, 700 pp.

Après L ’Étoile de ceux qui ne sont pas nés de Franz Werfel et Héliopolis d’Ernst Jünger, il est temps de s’intéresser au troisième des romans de SF-pas-vraiment-SF de langue allemande parus dans les années 40.Le Jeu des perles de verre, magnum opus de Hesse, est aussi son ultime roman – après Le Loup des steppes ou Siddhartha.

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Bien que signée non par Gérard Klein mais par un certain Édouard Sans, la préface est des plus instructives, tant au sujet de l’auteur que de la place du présent roman au sein de son œuvre et des thématiques qu’elle aborde. Toutefois, mieux vaut la lire à la manière d’une postface, Sans spoilant sans vergogne la fin du roman. Une deuxième préface, signée par le traducteur, s’avère tout aussi intéressante, donnant quelques clefs pour aborder le roman de Hesse en toute sérénité.

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Nous voici en Castalie, sorte de « province pédagogique » de quelque État, dans un futur indéterminé – plusieurs siècles probablement, après l’époque des « pages de variété » (la nôtre) et deux cents ans après la fondation de l’Ordre des Joueurs des perles de verre. De fait, le roman se présente comme une tentative, écrite a posteriori (donc dans un futur encore plus distant), pour tenter de retracer l’itinéraire de vie de Joseph Valet, l’un des meilleurs joueurs, qui atteindra les plus hautes fonctions de l’ordre – quasiment religieux – qui dirige la province de Castalie. Le premier chapitre du roman s’attache à présenter le Jeu des perles de verre, et les suivants s’attachent à raconter la vie de Joseph Valet, de son enfance à sa fin. Le sous-titre du roman est d’ailleurs « Essai de biographie du MAGISTER LUDI JOSEPH VALET accompagné de ses écrits posthumes, présenté par HERMAN HESSE ».

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Le Jeu des perles de verre du titre est moins un jeu que l’établissement d’un langage d’un genre nouveau : « [le Joculator Basiliensis] inventa pour le Jeu des Perles de Verre les principes d’un langage nouveau, d’une langue faite de signes et de formules, dans laquelle les mathématiques et la musique eurent une part égale, où il devint possible d’associer les formules astronomiques et musicales, et de réduire en somme à un dénominateur commun les mathématiques et la musique. » (p. 91-92)

« Une partie pouvait avoir par exemple pour point de départ une configuration astronomique donné ou le thème d’une fugue de Bach, une phrase de Leibniz ou des Upanishads, et elle pouvait, selon l’intention ou le talent du joueur, ou bien poursuivre et développer l’idée directrice qu’elle avait éveillée ou en enrichir l’expression en évoquant des représentations voisines. » (p. 95)
« Tout Joueur de Perles actif ne rêve-t-il pas d’élargir constamment les domaines du Jeu, jusqu’à englober l’univers ? » (p. 210)

Un jeu global, universel, mais réservé seulement à quelques-uns parmi les plus doués : ça n’est pas le jeu de l’oie… Repéré par le Maître de Musique, le jeune Joseph Valet va intégrer une école d’élite à Celle-les-Bois, afin d’y perfectionner ses dons. Bientôt, le voilà admis à une Université où il apprendra le Jeu des perles de verre. Ses études terminées, Valet est invité dans un monastère bénédictin (cet ordre religieux ayant survécu aux secousses de l’histoire), afin d’y apprendre le jeu aux frères – et accessoirement accomplir une mission de début de tentative de rapprochement entre cet confrérie religieuse et l’Ordre des Joueurs de perle de verre. Cette mission accomplie, Valet retourne à Castalie, où un triste événements le propulse aux plus hautes fonctions.

« "Ah ! Si seulement on pouvait acquérir le savoir ! s’écria Valet. S’il y avait une doctrine, quelque part, quelque chose à quoi l’on pût croire ! Tout se contredit, tout se dérobe, il n’y a de certitudes nulle part. On peut interpréter dans un sens comme dans le sens opposé. On peut déceler dans l’ensemble de l’histoire universelle un développement et un progrès, mais aussi bien n’y voir que déchéance et absurdité. N’existe-t-il donc pas de vérité ? N’y a-t-il donc pas une doctrine qui soit authentique et valable. » (p. 143)

Plinio Designori, un ami de Valet, provoque régulièrement ce dernier et schématise les choses de manière assez grossière :

« Tu as pour fonction de montrer que la vie naturelle et naïve peut, sans la discipline de l’esprit, devenir un bourbier et nous ramener au stade de la bête ou plus bas encore. Et, de mon côté, il me faut sans cesse rappeler à quel point une existence uniquement axée sur l’esprit peut être risquée, périlleuse et en fin de compte stérile. » (p. 171-172)

Et continue à insister lourdement des années plus tard :

« … on se consacre diligemment à toutes ces spécialités d’érudits, on compte des syllabes et des lettres, on fait de la musique et on joue aux Perles de verre, tandis qu’à l’extérieur, dans la crasse du siècle, de pauvres gens harcelés vivent la vie véritable et font le vrai travail. » (p. 414)

Devenu Magister Ludi, Valet va se rendre peu à peu compte – grâce notamment à Designori – des menaces qui pèsent sur Castalie et sur l’avenir du Jeu des perles de verre. De fait, l’élite castalienne est coupée de la vie séculaire, et le Jeu semble se diriger vers une stérilité certaine. En dépit de l’inertie de l’Ordre, Valet a un plan qu’il va tâcher de mener à bien pour sauver ce qui peut l’être… d’autant que des temps sombres se profilent au loin.

Le Jeu de perles de verre se conclut par une poignée de poèmes (trois dans l’édition française, treize a priori en VO) et trois autobiographies déguisées censément écrites par Valet lors de ses études. Ces dernières nous racontent successivement la vie d’un « faiseur de pluie » à l’époque préhistorique, celle d’un anachorète en pleine crise de doute dans la Palestine des débuts du christianisme, et l’expérience de la maya que fait un jeune Indien. Curieusement, ce sont là trois longues nouvelles d’une lecture incomparablement plus plaisante que celle du roman proprement dit – elles ont pour elle la vivacité de leur brièveté.

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L’amateur de science-fiction sera peut-être désarçonné par ce Jeu des perles de verre, tant le roman ne ressemble guère à de la SF ni même de l’anticipation – mais il n’appelle guère une grille de lecture de ce genre. L’action aurait-elle lieu au XIXe siècle qu’on ne percevrait aucune différence, tant rien ne vient montrer qu’on se situe dans le futur – le narrateur de cette tentative de biographie de Valet prenant soin de se référer essentiellement à des œuvres et des artistes des XVIIe et XVIIIe siècles. On se situe plus du côté de l’utopie, avec cette province imaginaire, Castalie (qui tire son nom de la mythologie grecque). Impossible de la situer (si ce n’est en Europe), avec une onomastique des lieux variable dans la traduction : Waldzell devient Celle-les-bois mais Mariafels reste tel quel (au lieu de devenir, au hasard, Rocmaria). Dans une moindre mesure, idem pour les noms : Joseph Knecht devenant Joseph Valet. Au cas où cela n’aurait pas transparu de soi, la préface prend soin de préciser que les noms des personnages du roman sont tous chargés de sens : l’Ordre ne met pas l’accent sur les personnalités, et Valet n’est que le serviteur de sa fonction.

On retrouve un cas de figure similaire avec Héliopolis : cadre futur indéterminé, utopie ambigüe, et surtout une anticipation qui n’en est pas vraiment une. La comparaison entre les deux textes s’arrête là ; celui de Jünger a été écrit peu après la Seconde Guerre, tandis que ceux de Hesse et Werfel ont été rédigés en plein conflit. Là où Jünger a pris part malgré lui à la guerre, ayant été incorporé à la Wehrmacht, les deux autres ont opté pour l’exil – la Californie pour Werfel, et la Suisse en ce qui concerne Hesse. Si des traces de la guerre transparaissent dans L’Étoile…, Le Jeu fait cependant peu référence à son temps de rédaction, le récit faisant abstraction quasi totalement les XIXe et XXe siècle. L’exil de Hesse se communique à son roman, situé donc dans une époque indéfinie mais rappelant un XVIIIe siècle idéal(isé).

On pourra regretter que davantage de détails ne soit pas donné sur le jeu des perles de verre lui-même – à quoi ressemble-t-il ? comment y joue-t-on ? —, mais c’est là un défaut véniel. Un point en particulier surprend, et n’est pas vraiment imputable à l’âge du roman : l’absence des femmes. Le roman ne fait figurer pas le moindre personnage féminin, et c’est à peine si leur existence est mentionnée au détour d’une phrase : « Le danger de trop se dépenser auprès des femmes ou de faire des excès sportifs n’y est pas non plus très grand. » (p. 176-177)

Un peu de capillotraction maintenant… Sous son aspect dédié aux activités (censément) ludiques, le roman préfigure, de loin, L’Homme des jeux de Iain Banks. Dans ce troisième roman du cycle de la Culture, Banks y décrit une société basée uniquement sur un jeu, mélange de jeu de stratégie, de plateau et de cartes ; l’Empereur de cette société-là est censément le meilleur joueur, mais le personnage principal du récit va découvrir, à ses dépens, que les choses ne sont pas aussi simples.

Ce roman de Hesse appelle bien naturellement les commentaires et analyses, mais à ce jeu-là, les deux préfaces de É. Sans et J. Martin s’en chargent bien mieux que votre serviteur. Concluons par quelques généralités : à l’instar de L’Étoile de ceux qui ne sont pas nés et Héliopolis, Le Jeu des perles de verre est un roman roboratif, pas toujours trépidant à la lecture (et c’est peu de le dire), mais suscitant tout un insigne intérêt. Pour les prochains billets consacrés à la SF de langue allemande (pas avant la prochaine lettre G), on s’intéressera à celle ayant existé de l’autre côté du Rideau de fer, et cela promet d’être funky.

Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : oui