Povandeninės kronikos, Aistė Smilgevičiūtė & Skylė (2007). 14 morceaux, 68 minutes.

Allez savoir pourquoi, on s’amourache parfois d’un pays à cause d’une chanson ou deux. Ma découverte musicale de la Lituanie tient à la chanteuse Aistė Smilgevičiūtė[1] et une poignée de chansons, quasi introuvables, présentes sur l’EP Sakmė apie laumę Martyną (« Contes de Martyna le lutin ») et sur la compilation Po Vandeniu (« Sous l’eau »). Des chansons d’une folk âpre et un brin dérangée, chantées dans une langue liquide aux inflexions rocailleuses.

Aistė Smilgevičiūtė s’est fait connaître en 1999 avec la chanson « Strazdas », qui a eu le douloureux honneur de représenter la Lituanie à l’Eurovision — et qui a fini 20e sur 23, juste derrière la France (représentée par une certaine Nayah… qui semble n’avoir fait que ça dans sa carrière). « Strazdas » (« Hirondelle »), chantée en samogitien, un dialecte de l’ouest de la Lituanie, était loin d’être dégueulasse bien qu’un peu surproduite. On sait déjà l’intérêt musical de ce concours, passons… En 1999 donc, Aistė Smilgevičiūtė avait déjà rejoint depuis trois ans le groupe Skylė (dont le nom signifie « trou »), groupe ayant alors publié une belle poignée d’albums. Existant depuis 1900, Skylė est aujourd’hui un collectif de six membres (sept lors de l’enregistrement de l’album auquel se consacre ce billet), mené par Rokas Radzevičius et Aistė Smilgevičiūtė (madame Radzevičienė à la ville, les deux têtes pensantes du groupe étant mariés), auteurs de la plupart des paroles et musiques.

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En 2007, le groupe a sorti un album titré Povandeninės kronikos, titre qui pourrait se traduire par « les chroniques englouties ». Cela, onze ans après un album dont le titre se traduit par « Sous l’eau » – y aurait-il quelque lien entre les deux œuvres ? Povandenin ės kronikos succédait à Babilonas (2000), album de folk-pop sympathique, sans plus, à Vilniaus Legendos (2001), musical consacré à la capitale lituanienne, et Jūratė ir Kastytis (2002), une autre comédie musicale, inspirée du conte éponyme — l'un des plus fameux contes lituaniens.

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L’album débute avec « Šventaragis ». Ample, lyrique, peut-être un brin pompeuse, « Šventaragis » s’impose d’emblée comme une excellente chanson — probablement l’une des toutes meilleures de l’album. Sauf erreur de ma part, le titre désigne un endroit, à la confluence de la Neris et de la Vilnia, les deux rivières qui bordent Vilnius, où l’on incinérait les dépouilles mortelles des grands ducs lituaniens.

Faute de bien comprendre les paroles, en lituanien forcément (Google Translate donnant des résultats… poétiques, sûrement autant que les paroles véritables, mais peu exploitables), impasse sera faite sur l’analyse titre par titre. Sans s'aventurer trop loin, on peut toutefois remarquer que l’ensemble des chansons repose sur la même base instrumentale : les guitares, acoustiques ou électriques, sont régulièrement accompagnées à l’accordéon et à la flûte, avec des synthétiseurs très discrets en soutien. Une relative unité stylistique, qui donne à ces Povandeninės kronikos une belle cohésion. Si Aistė Smilgevičiūtė chante sur la plupart des chansons, elle se met parfois en retrait, assurant les chœurs et laissant le micro à Rokas Radzevičius (« Sesuo » ou « Jūržolių šokis ») — on préfère toutefois quand c'est elle qui chante.

Quatrième morceau de l’album, « Jūržolių šokis » justement donne (peut-être) sa justification à la pochette et au titre de l’album. Sauf erreur de ma part (de Google Translate plus exactement), le titre signifie « la danse des algues », et les paroles semblent avoir une thématique des plus aquatiques.

Après un beau début (« Šventaragis » et « Uola »), l’intérêt se dilue quelque peu avec des ballades sympathiques mais languissantes (« Eliziejaus laukai », « Adonis ») ; l’album redécolle dans sa seconde moitié, d’abord avec le tubesque « Laikas » (« Temps »). Un brin emphatique, mais que c’est bon… On retrouve avec « Teogonija » (« théogonie ») le même tempérament lyrique. Coincé entre « Teogonija » et la très rock « Sesuo » (« Soeur »), « Išmintis » (« Sagesse ») pâtit un peu de sa position.

Avec ses sept minutes au compteur, « Ruduo » (« Automne ») conclue l’album sur le même tempérament sauvage et lyrique que « Sventaragis ». Il existe une version préliminaire de cette chanson, « Užgimęs Ruduo » (« Naissance de l’automne »), où l’on devine tout le potentiel hymnique de la chanson. Une superbe conclusion, point d’orgue d’un disque d’une belle qualité générale – pour peu que l’on supporte les vocalises d’Aistė Smilgevičiūtė. Pour sa part, votre serviteur est conquis.

Une ambiance liquide baigne Povandeninės kronikos. Quoi d’étonnant à cela ? Le nom même de la Lituanie, Lietuva, évoque « lietus », qui signifie pluie. En toute méconnaissance des paroles, difficile de dégager précisément un thème de l’album ; à vue de nez (d'oreille ?), celui-ci apparaît toutefois comme (en partie) une ode à une Lituanie proche de ses légendes, de la nature, panthéiste – un certain mysticisme semble imprégner l'album un tant soit peu. Une vision à l'opposé de ce que l'écrivain lituanien Ricardas Gavelis décrivait dans son âpre Vilnius Poker.

Aistė Smilgevičiūtė signe les paroles d’un peu plus de la moitié des chansons, et reprend deux chansons en provenance de son passé en solo : « Ruduo » donc, et « Prikalta », rejouée de manière plus fougueuse et moins sautillante sous le titre « Uola » (« rocher ») en deuxième position du disque. Povandeninės kronikos semble donc une manière de boucler la boucle.

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Par la suite, Skyle a sorti Broliai (« frères », 2010), un album commémorant la résistances à l’occupation soviétique entre 1944 et 1953, et Vilko Vartai (« les portes du loup », 2015). Deux albums de pop-rock mâtiné de folk, d’une écoute au mieux agréable, mais qui ne retrouvent jamais vraiment le lyrisme et les grands moments de Povandeninės kronikos. Sans compter leur aspect roboratif — 17 ou 18 chansons qui remplissent le CD de fond en comble. En définitive, à l’écoute des œuvres antérieures et postérieures, Povandeninės kronikos a tout d'un accident dans la discographie de Skyle. Un très bel accident.

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La pochette de l’album est due au photographe Saulius Kirvela, dont les œuvres ont été rassemblées dans le beau livre Šviesa Tyloje (« Lumière Silence ») en 2007. Des paysages aquatiques fantomatiques, peuplés de forêts englouties – ou comment la lente putréfaction du bois dans les eaux peut s’avérer magnifique. Les photographies s’appuient sur l’alchimie entre les contraires : forêts submergées et algues bien vivantes, le terne de la vase s’opposant aux couleurs chatoyantes, jeux de contrastes entre les ombres et la lumière diffractée… Est-on tout le temps sous l’eau ? Certains paysages laissent subsister l’ambiguïté. On se croirait souvent sur un autre monde – dans les marécages de Dagobah ou ailleurs. Dommage que le livre soit quasiment introuvable.

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Introuvable : le CD est épuisé, mais on peut écouter l’album en streaming par ici
Inécoutable : non
Inoubliable : oui

[1] Rassurez, ça n’est pas aussi difficile à prononcer qu’il n’y paraît.