La nuit, je suis Buffy Summers, Chloé Delaume. È®e Editions, 2007. 59 §, 120 pages, poche.

Votre serviteur est totalement passé à côté de Buffy contre les vampires lors de la diffusion de la série à la fin des années 90. Sûrement qu’à cette époque, il préférait encore jouer à des livres dont vous êtes le héros plutôt que de regarder des trucs vampiriques pour ados à la télé. Un livre dont vous êtes le héros consacré (pour part) à Buffy Summers permet de (ré)concilier les deux : La nuit je suis Buffy Summers de Chloé Delaume.

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La nuit, je suis Buffy Summers se base sur un épisode en particulier de la série : A la dérive, dix-septième épisode de la saison 6. Blessée par un démon, Buffy se met bientôt à avoir des hallucinations dans lesquelles elle est enfermée dans un asile psychiatrique et où sa mère, censément décédée, s’avère en vie. Les médecins tentent de soigner la jeune femme depuis six ans, en vain jusqu’à présent – mais un espoir demeure, si Buffy accepte d’oublier ce rêve où elle tueuse de vampires. Cauchemar ou réalité ? La conclusion de l’épisode laisse pencher du côté de la seconde option, ce qui amène à reconsidérer la série sous un tout autre jour : l’ensemble des 144 épisodes ne serait que le produit de l’imagination d’une jeune fille dérangée.

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« Vous êtes parfaitement amnésique. Vous êtes une jeune femme et c’est tout. (…) Vous vous appelez comme vous voulez ; l’apparence est à votre guise à l’instar de qui vous serez. C’est à vous de remplir la béance intérieure. »

La nuit, je suis Buffy Summers nous propulse donc en plein cœur d’un asile psychiatrique. Le joueur est la résidente de la chambre 56. La première tâche à accomplir : sortir de la chambre. Mais on peut tout aussi bien choisir d’y rester.

Si l’on sort (car on peut choisir de ne pas sortir, auquel cas l’aventure tournera court), plusieurs choix sont offerts : tenter de sortir de l’HP, ou bien explorer, glâner des renseignements… Il s’avère vite que l’infirmière en chef est à la tête d’un trafic d’organes humains, que des fanatiques de Nietzsche, l’Ordre des Néantisateurs, ont l’intention de conquérir le monde. Mais la nature du personnage incarné par le lecteur-joueur devient bientôt un enjeu : est-on Buffy la Tueuse ? Est-on sa réincanation ? Ou autre chose encore ? Au §13, la fiction prend conscience de sa propre nature et, au travers d’un bref historique de la série Buffy, du matériel sur laquelle elle se fonde.

« La nuit je suis Buffy Summers : à toute action sa conséquence, ses avancées labyrinthiques, ses paragraphes numérotés. Une autofiction collective, caillouteuse est l’interaction, le crayon y est imposé et les jets de dés hasardeux.
Si vous n’acceptez pas le pact de lecture, passez votre chemin. Assumez crânement votre penchant pour la passivité, ne tentez aucune expérience. Vous risquez de mourir, d’être parfois blessée et d’abhorrer les bleus collectés dans la chute. Peut-être même que le twist vous colle des tours de rein.»

Dans un précédent billet, on avait vu que les LDVELH pouvaient prendre d’autres formes que les traditionnels titres de la collection « Défis fantastiques ». Le Chant des oubliés de FibreTigre constituait un très élégant pastiche des DF tendance spatiale ; La nuit, je suis Buffy Summers opte pour une approche différente, plus psychanalytique, le labyrinthe des pages étant à l’image de l’esprit du personnage qu’incarne le joueur – sans renoncer pour autant aux caractéristiques des LDVELH. Le joueur est ainsi doté de points, dont il gère l’attribution entre « habitation corporelle » et « santé mentale » (forcément), ainsi que d’une liste d’objets, susceptible de s’accroître avec le temps. Rien de tout cela n’est certes indispensable pour terminer le jeu, qui ne s’embarasse guère d’un système de paragraphes dédalesques : du §1, on peut aller au §3, au §4, au §5 ou au §6 ; les ultimes paragraphes sont les § finaux. L’amateur de « Défis fantastiques » restera sur sa faim, d’autant que, avec 59 §, l’histoire se joue et se termine assez rapidement – il est conseillé d’y rejouer, pour explorer les recoins du livre et y découvrir quelques surprises.

« Nous sommes dans un hôpital psychiatrique d’un genre un peu particulier, ici. (…) Ce n’est pas un établissement classique, il est exclusivement réservé aux personnages de fiction. De séries télé, de films, de romans aussi. (…) On a été écrit comme ça, on ne cherche pas à nous soigner. »

Réalité et fictions s’entremêlent. Des fragments d’un journal censément intimes sont dispersés au fil des paragraphes et, le livre s’affirmant autofiction, on peut supposer que l’auteure a mis d’elle-même dans l’histoire – mais votre serviteur, qui n’a lu de Chloé Delaume que le présent livre, ne s’aventurera guère sur ce sujet. Outre Buffy contre les vampires, le livre-jeu fait donc intervenir des personnages issus d’autres continuums fictifs, tangents : l’infirmière Mildred Ratchett sort tout droit de Vol au-dessus d’un nid de coucous, et au détour d’un paragraphe, la Dame à la bûche de Twin Peaks pointe le bout de son nez (et de sa bûche). On cite aussi bien Soleil vert (le film) que Nietzsche et son Ainsi parlait Zarathoustra. Et, parfois, l’époque de rédaction de ce LDVELH fait irruption, lorsqu’au §29, le personnage nommé X se demande si les Néantisateurs ont voté Bayrou ; chose à quoi réplique Le Petit Robert, dictionnaire soudainement doté de parole, qui rappelle qu’on ne se situe pas dans la France de 2007. Jolie collision d’influences et de références.

« Je suis peut-être Buffy Summers, mais je ne sais pas ce que ça veut dire. J’ai une mission, c’est vraie. Mais je ne suis pas Clark Kent, Bruce Wayne ou Nick Fury. J’ai une chemise de nuit et un journal intime. J’ai une croix en argent, l’esprit dans l’escalier. Je suis mon seul secours.
Je suis Buffy Summers. C’est écrit, semble-t-il, quelque part noir sur blanc  : ci-vit Buffy Summers. C’est bien ce que je lis. Si j’ai vraiment des yeux. »

Qu’on apprécie Buffy contre les vampires ou non, La nuit je suis Buffy Summers est une jolie curiosité, qui nécessite au préalable d’accepter un pacte de lecture différant des LDVELH classiques, mais qui apporte une intéressante variation sur le thème.

Introuvable : désormais
Injouable : non
Inoubliable : oui