Kung Fury, David Sandberg, 2015. 31 minutes, couleurs.

Et un jour, les années 80 sont redevenues cool. (D’une certaine manière, faut pas déconner.)

Ce qui, avouons-le, n’était pas gagné.

Les Fifties ont leur charme désuet de riant après-Guerre, les Sixties ont ce doux cachet psychédélique, les Seventies itou, sans omettre les ruptures punks et new wave. Et puis sont arrivées les Eighties, avec la new wave et la synthpop, et aussi le libéralisme à tout crin, les affreuses permanentes et les non moins hideuses coupes mulet, l’essor de la VHS et de l’informatique domestique, les gros actioners made in USA, l’apogée de Stallone et Chuck Norris. Cela, pour poser très grossièrement le contexte. Aujourd’hui, les années 80 commencent à appartenir à un passé suffisamment lointain (mais pas trop) pour qu’on puisse les reconsidérer, au-delà des vidéo-clips vieillots et des coupes de douilles que le bon goût réprouve, et les réinventer.

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Fin 2013, certains d’entre vous ont pu voir passer l’annonce d’un projet de crowdfunding pour un film au pitch délicieusement crétin : Kung Fury ou comment, en 1985, un flic adepte du kung-fu retourne dans le temps pour tuer Hitler. La bande-annonce, signée par le Suédois David Sandberg, était suffisamment prometteuse pour que la campagne remplisse, et même dépasse largement ses objectifs (630 000 $ récoltés sur les 200 000 réclamés). Aurait-elle atteint le million de dollars qu’un véritable long-métrage en aurait résulté. Mais bon, ne finassons pas : le présent moyen-métrage s’avère déjà assez réjouissant.

« Kung Fury: I'm a cop… from the future. I was sent back in time to kill Hitler, but I… I accidentally went back too far in time, and ended up in this place. »

Au long de sa demi-heure, Kung Fury accumule les références et les clins d’œil, tandis que l’on suit l’histoire de ce flic de Miami investi par le pouvoir du kung-fu après la mort tragique de son coéquipier, à la recherche d’un moyen de retourner dans l’Allemagne nazie afin de tuer Hitler avant que le dictateur ne déboule en 1985 pour tenter de devenir le Kung Führer. Mais comment se rendre dans le passé ? En hackant le temps, bien sûr, grâce à Hackerman, un geek capable de hacker absolument n’importe quoi. Pas de chance, une fausse manip’ et le super-flic atterrit à l’ère viking… (Et ça n’est que le début.)

Pour voir le film en entier, c’est par là.

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Des nazis ? Check. Des arts martiaux ? Check. Des bombasses vikings ? Double-check. Des dinosaures ? Oh yeah. David Hasselhoff ? OH YEAH. Les pires clichés des années 80 réunis, concassés, parodiés dans une seule et même oeuvre ? Oh fuckin’ yeah.

Vous avez saisi l’idée. Au fil de ses trente et une minutes, Kung Fury offre un concentré d’action (over the top et gentiment gore) et d’humour (aux premier, second et ixième degrés) pour un résultat jouissif, riche en punchlines (« Knock-knock. – Who’s there? – Knuckles. »). Surtout si on a passé une partie de sa jeunesse ou de son enfance (comme votre serviteur) dans cette fameuse décennie 80. Le moyen-métrage se permet à peu près tout : des giclées de sang numérique, des séquences inspirées par les jeux d’arcade, une scène entièrement dans un dessin animé au style d’époque. Citer tous les bons moments reviendrait en fait à raconter le film de bout en bout.

« Hacker Man: I was able to triangulate the cell phone signal and trace the caller. His name is Adolf Hitler.
Kung Fury: Hitler. He's the worst criminal of all time.
Hacker Man: Do you know him, sir?
Kung Fury: I guess you could say that. In the 1940s, Hitler was a kung-fu champion. He was so good at kung-fu, that he decided to change his name to Kung Führer. »

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Côté musical, David Sandberg a fait appel à Mitch Murder, musicien suédois spécialisé dans la synthwave. Si la BO du moyen-métrage (en écoute par ici) contient plusieurs interventions d’autres musiciens, l’album Kung Fury [The Lost Tapes] (en écoute par là) est signé du seul Mitch Murder, et consiste essentiellement en outtakes. Un résultat sympathique, mais dont tout le sel provient surtout de la chanson du générique de fin, chantée par David Hasselhoff. L’inoubliable interprète de « Hooked on a feeling » a prouvé une nouvelle fois qu’il n’était pas dépourvu d’auto-dérision et qu’il assumait parfaitement son statut d’ancienne gloire des Eighties. (Voilà qui achève de rendre sympathique le Hoff, capable d’une bonne dose d’auto-parodie.)

Naturellement, Kung Fury s’est vu également décliné au format vidéoludique, avec Kung Fury: Street Rage : un jeu de combat où notre héroïque policier tape sur des nazis, des bornes d’arcade bersekers, etc.

Certes, Kung Fury n’invente rien : ce genre de parodie remonte au moins jusqu’au projet Grindhouse (2007) de Robert Rodriguez et Quentin Tarantino, qui s’amuse à pasticher les conventions de genres hyper datés, ou encore à reproduire l’aspect usé de la pellicule (le film fût-il tourné en numérique). On retiendra en particulier les fausses bandes-annonces – l’une d’elle ayant abouti au film Machete, du même Rodriguez. Sans oublier Iron Sky du Finnois Timo Vuorensola, mettant en scène (surprise) des nazis, voire, plus récemment, le pataud Pixels de Chris Colombus (lui aussi originellement une fausse bande-annonce). Soyons fous, on peut même remonter jusqu’au Discovery (200) des Daft Punk, album-concept où le duo rend hommage à ses influences musico-cinématographiques, jusqu’à faire appel à Leiji Matsumoto, le père d’Albator, pour assurer la réalisation de la mise en images du disque : le film Interstella 5555 (mais on se situe là du côté de l’hommage, pas vraiment de la parodie). Sans oublier le jeuFarCry 3: Blood Dragon, un FPS parodiant les actioners de sci-fi des 80s (avec des putain de dragons crachant des lasers). Bref, si Kung Fury n’invente pas grand-chose, ce moyen-métrage propose un réjouissant melting-pot d’influences, qu’il tord et parodie avec un bonheur irrésistible.

Reste à savoir comment David Sandberg envisagera la suite des choses. Transformer l’essai sur la durée d’un long-métrage ? Offrir une suite du même format  ? Essayer autre chose ? Si l’on regarde du côté des illustres prédécesseurs, les résultats sont mitigés : si Planète Terreur a rencontré un succès mérité, Machete et (surtout) Machete Kills n’ont pas vraiment rencontré leur public (dommage). Quant à Iron Sky, ce qui était formidable sur la durée d’une vraie-fausse bande-annonce se révélait poussif au format long ; on verra ce que donnera la suite, intitulée Iron Sky: The Coming Race… A suivre.

Introuvable : nope
Irregardable : nope
Inoubliable : oui