Je découvre ce matin le commentaire de RMD à propos de la Maison d’Ailleurs et j’adhère tout à fait à sa conclusion : il faut aller visiter ce lieu, tout simplement formidable.

Du coup, je m’aperçois que mes commentaires ou allusions à la MdA suscitent quelques réactions de lecteurs – ce qui n’arrive jamais quand je parle de la construction de gammes musicales basées sur des harmoniques naturelles ou quand je me lance dans un panégyrique du topinambour. Ce qui me donne à penser – curieusement, j’avais un peu zappé cette problématique – que les gens qui fréquentent le site du Bélial’ y viennent, avant tout, par intérêt pour la science-fiction (et ses épiphénomènes comme la fantasy). Et pas vraiment pour élucubrationner de concert avec votre serviteur, sur la véritable finalité de l’univers ou le temps de cuisson des spaghettis.

La MdA s’avérant un sujet porteur, je vais donc continuer d’en parler, histoire d’assurer l’audience – et partant de me retrouver mieux placé dans les petits papiers d’Olivier Girard, président-directeur-général des Éditions du Bélial S.A. (ça peut toujours être utile d’être bien vu de la Direction et d’être perçu comme quelqu’un qui fait de l’audience, si vous voyez ce que je veux dire).

Je n’avais jamais visité la MdA avant d’aller y travailler.

Lorsque Roger Gaillard a pris la direction des lieux, de facto abandonnés à leur sort par la municipalité yverdonnaise après le départ de Pierre Versins dix ans plus tôt, j’ai sans doute été la seule « personnalité » du milieu de la SF française à ne pas être invitée pour aller croquer des petits fours et écluser du champagne, le jour de l’inauguration.

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Rappel des faits : le franc suisse ne cessant de prendre de la valeur par rapport au franc français, et Pierre Versins vivotant d’une petite pension perçue en tant qu’ancien déporté, donc versée par la France en francs français, sa capacité de survie dans un pays, la Suisse, où tout est cher, n’a cessé de se dégrader tout au long des années septante. En 1976, un appartement de trois pièces avait été mis gratuitement à sa disposition, pour lui et sa collection, contre le leg de cette dernière à la ville, tout en en conservant la jouissance. Mais ne pouvant bientôt plus faire face aux autres dépenses ordinaires, Versins a fini par jeter l’éponge et est donc parti s’installer en Avignon en 1981. Pour être tout à fait complet, je crois aussi que la SF avait tout soudain cessé de l’intéresser. En tout cas, c’est ce qu’il disait. Je ne sais pas ce qu’il en est réellement.

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Pendant quelques années, un certain Pascal Ducommun avait été de fait l’assistant de Pierre Versins, de manière entièrement bénévole et par pure passion pour la SF ancienne. Versins parti, Pascal s’employa pendant quasiment dix ans à faire survivre les lieux, assurant des permanences plus ou moins régulières, recevant des visiteurs et continuant d’y travailler pour le plaisir et parce qu’il refusait de voir tout cela disparaître.

En 1989, après avoir gentiment laissé mourir à petit feu la Maison d’Ailleurs, la municipalité d’Yverdon se réveille et décide de transférer les collections dans les bâtiments de l’ancienne prison, rénovée pour l’occasion, et nomme à sa tête, en tant que directeur et conservateur, un certain Roger Gaillard, un journaliste proche des politiciens yverdonnais. Le lieu ouvre en 1991 et est inauguré en grandes pompes. Le petit souci est que Pascal Ducommun a été écarté du projet, alors qu’il était à l’évidence la bonne personne pour faire de la MdA ce dont Versins rêvait. Les formes sont respectées, puisqu’on lui propose un poste subalterne dans la nouvelle équipe… que Pascal, parfois un rien caractériel, a sans doute refusé de manière peu diplomatique. On en a peu parlé, mais je crois qu’il estimait que la direction de la MdA devait lui revenir, à lui et pas à un autre, et qu’il voyait un peu cela comme un dû, compte tenu de son dévouement pour la cause et de ses bien réelles compétences. C’est en gros l’histoire du mec qui démissionne par fierté, comme ça on n’a pas besoin de le virer !

Pascal fait part de sa déception (c’est peu dire), par la rédaction d’un document qui commence à circuler dans le milieu de la SF française. Je crois bien avoir été le seul, à l’époque, à publier in extenso sa version des faits et à clairement prendre position à ses côtés contre ce que je considérais comme une simple récupération de l’œuvre de Versins par des politiciens, avec la nomination à la tête de la MdA de quelqu’un dont la connaissance de la SF devait être de l’ordre de 5% de celle de Pascal Ducommun. Je n’ai pas relu les numéros d’A&A dans lesquels ces interventions – ainsi que mes commentaires – ont été publiés. Mais me connaissant un peu, je suppose que je n’ai pas dû être très diplomatique moi non plus. Et ce contrairement à la plupart des ténors de la SF made in France, dont le soutien à n’importe quoi est acquis dès lors qu’ils sont invités tous frais payés – le Festival SF de Metz ne fonctionnait pas autrement.

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Bien entendu, et c’est de bonne guerre, je n’ai pas été convié à l’inauguration de la MdA (même pas informé) et je n’ai donc pas eu droit aux petits fours – ni aux discours des officiels de la culture locaux, ce qui, tout bien pesé, doit être globalement plutôt une bonne chose. Disons tout de suite que, bien peu rancunier, Roger Gaillard, que j’avais à nouveau égratigné suite à sa préface pour la réédition des Météor chez Lefrancq, m’a par la suite publié dans une de ses anthologies – ce n’était donc pas fondamentalement un méchant homme et, avec le recul, je pense qu’il n’a été pour rien dans l’aspect déplaisant de la renaissance de la MdA. Gaillard a sans doute considéré qu’il avait l’opportunité de faire quelque chose d’intéressant, et il l’a fait. Et il a eu raison de le faire. Son travail à la tête de la MdA s’est caractérisé, me semble-t-il, par une emphase sur la BD au détriment des autres supports – mais le fond BD n’était pas terrible, Versins s’en foutant un peu, et Gaillard a procédé à des acquisitions très judicieuses dont une partie des archives Artima et a créé plusieurs expositions de haute tenue. Toutefois, c’est sous sa direction qu’on a commencé à voir à la MdA des expositions et des happenings sans queue ni tête, relevant de l’art contemporain (et pas de la SF) et que l’événementiel primait de loin sur le souci de conservation et de mise en valeur des collections. C’est du moins ainsi que je vois les choses, mais j’ai une âme de collectionneur-archiviste et cela fausse très certainement mon point de vue.

Pour en revenir à l’historique des lieux, le problème, quand on fait partie d’un camp politique, c’est que votre fauteuil se transforme vite en strapontin lorsque l’autre camp remporte les élections. Après avoir vécu pendant cinq ans sur un budget conséquent avec du personnel en nombre – qui, d’après ce que j’ai pu constater quand j’ai repris et examiné le travail fait pendant ces années-là, ne devait pas exagérément se ruiner la santé – la MdA se voit signifiée une réduction soudaine de 70% de son budget 1996. La plus grande partie du personnel est licenciée et Roger Gaillard s’en va. Une fondation est créée en 1998 pour tenter de sauver le musée et assurer la gestion. Cette fondation fait alors appel à Patrick Gyger, historien de formation et grand connaisseur de la SF moderne, qui prend ses fonctions de nouveau directeur en février 1999. Il a alors 27 ans. Quelques mois plus tard, Patrick se rend au festival Utopia (créé l’année précédente et qui se tenait alors à Poitiers, avant de s’installer à Nantes l’année suivante, sous le nouvel intitulé Utopiales) pour se présenter – car personne ne le connaît dans le monde de la SF.

Je me souviens de cette première rencontre. Un jeune homme tout propre sur lui, avec des cheveux longs et un grand sourire de gendre idéal, s’approche de moi, me tend la main en disant « Bonjour, je suis Patrick Gyger, le nouveau directeur de la Maison d’Ailleurs ». Moi, un rien étonné, sans doute légèrement alcoolisé, voire davantage, serre la main tendue en disant : « Euh… On se connaît ? ». Et lui, du tac au tac : « Non ! C’est pour ça que je me présente ! ». Moi : « Ah bon ! ». Fin de la discussion. Par la suite, je me suis dit que ce jour-là, il avait vraiment du me prendre pour un autiste – ce que je suis, dans une assez large mesure. Des années plus tard, j’ai évoqué avec lui cette première rencontre et il a prétendu ne pas s’en souvenir (c’est quelqu’un de vraiment gentil…).

Cet Utopia n°2, cru 1999 m’a laissé un très bon souvenir. Je n’avais pas été invité pour le premier festival – j’étais de toutes façons dans un autre salon du livre, je ne sais plus où (Montreuil, peut-être ?). Mais ça ne m’avait pas empêché de faire un article pas gentil dans lequel je relevais l’utilisation politique de l’événement et la présence, par les invités de haut vol, d’un écrivain étasunien tenant depuis quelques années un discours ouvertement fasciste – il est mort, alors inutile d’entrer dans les détails. J’étais donc très clairement interdit de séjour à la deuxième mouture ! Mais ma copine de l’époque, elle, était invitée… je me suis donc pointé en tant qu’accompagnateur-chauffeur-bagagiste. Pas de badge et pas d’accès gratuit au bar – tout le long des festivités, je me suis donc promené en discutant avec les uns et les autres, et en prenant des notes (je travaillais en même temps sur un livre en cours). Ce qui a été interprété par les organisateurs et leur garde rapprochée, complètement paranoïaques, comme la preuve que l’immonde Francis Valéry préparait, à n’en pas douter, une future descente en flammes de l’événement, dans ses Carnets de Voyage – mon blog de l’époque, sur le net, qui était pas mal suivi. Croyez-moi ou pas : le matin du dernier jour, s’est tenue une réunion interne à mon sujet, pour savoir ce qu’il convenait de faire : me faire expulser par la sécurité et reconduire à la frontière (luxembourgeoise ?), me briser les genoux (oui, mais en commençant par lequel ?), me crever la langue et me couper les yeux (ou le contraire, je ne sais plus), me faire fondre dans l’acide (ça aurait coûté cher en acide…) ? Allez, je plaisante : je crois qu’ils avaient juste grave les boules ! Finalement, on m’a laissé en vie. Le soir même, tout le monde est parti pour une grosse bouffe dans un restaurant chic aux frais de l’organisation – sauf une dizaine de personnes invitées par J’ai Lu dans un autre restaurant chic, en l’honneur d’une anthologie concoctée je crois par Jean-Marc Ligny. Les trois very bad boys de la SF française de cette époque, détestés à peu près par tout le monde – à savoir Olivier Girard, Francis Valéry et Gilles Dumay, par ordre de détestation croissante – se sont retrouvés seuls dans l’hôtel où se tenait le congrès. Seuls ? Pas vraiment, car le duo en charge des Éditions de l’Atalante s’était également, pour une raison que j’ignore, retrouvé sur la touche. Du coup, nous avons mangé tous les cinq, au restaurant de l’hôtel. Et pour tout dire, cette soirée constitue l’un de mes meilleurs souvenirs de toute ma carrière dans la SF !

En définitive, quid des horreurs que j’étais supposé écrire sur cette manifestation poitevine ? Eh bien, j’ai effectivement fait un papier dans Bifrost, à mon retour, sous la forme d’un reportage, à ma manière de l’époque – c’est-à-dire complètement déglingué, mêlant bio-fiction et fantasmes, réalité et dérives spatio-temporelles. Et dans ce reportage, je disais entre autres tout le bien que je pensais du principal organisateur : Bruno della Chiesa, tant j’avais été impressionné, à l’occasion de plusieurs de ses interventions publiques, par son érudition, sa culture monstrueuse, son multilinguisme effarant, son énergie… Ce type était bel et bien un pur politique, une créature issue du premier cercle autour de René Monory (alors président ou ancien président du Sénat, je crois, et initiateur du Futuroscope), mais il était également – et je suppose qu’il l’est toujours – quelqu’un qui aime profondément la science-fiction, et qui, tout simplement, profitait de son réseau professionnel pour pouvoir organiser un événement de stature internationale. Bruno della Chiesa est un vrai surdoué et, ce jour, il m’a littéralement scotché. Je n’avais donc pas la moindre raison de critiquer son travail de manière négative, car pour moi, les gens valent ce qu’ils font.

Retournons à la MdA.

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À la fin de l’année 1999, alors que je suis dans un salon du livre à Creil, en banlieue parisienne, ma vie personnelle et affective prend une nouvelle orientation. Et courant 2000, je commence à vivre à temps partiel en Suisse, à Lausanne, tout près d’Yverdon où se trouve la Maison d’Ailleurs. Je renoue avec ma première manière de gagner ma vie : la musique. Sans pour autant abandonner l’écriture de livres pour la jeunesse (ça marche plutôt bien) et de nouvelles et romans de SF. Quelques mois plus tard, je revoie Patrick Gyger. Je pense que c’était aux Utopiales, désormais nantaises, où je me trouve à l’occasion de la sortie de mon essai Passeport pour les étoiles en Folio SF, invité par Gallimard et non par les organisateurs d’alors du salon : les mêmes que ceux de la version Poitiers et qui, va savoir pourquoi, me considèrent toujours comme une sorte de croisement entre un alien et un pitbull. Patrick me propose de dresser un rapide (mais néanmoins précis) inventaire des collections, en les chiffrant. À l’époque, j’ai largement plus de vingt ans d’expérience dans le domaine de la bouquinerie spécialisée, d’abord par correspondance (depuis 1977) puis via ma première boutique ouverte à Bordeaux en 1981. La mission consiste à produire un document détaillé et argumenté afin de renégocier le contrat d’assurance de la MdA. J’accepte avec grand plaisir et commence donc à m’y rendre régulièrement – en fait quasiment chaque fois que je suis à Lausanne, je vais y travailler quelques jours.

En ces années 2001/2002, à quoi ressemblait la Maison d’Ailleurs ?

Eh bien, vous le saurez dans un prochain épisode…