Upstream Color, Shane Carruth, 2013. 96 minutes, couleurs.

En 2004, Shane Carruth s’était fait remarquer avec Primer, un étonnant film de hard SF remarquable par son budget riquiqui et son inventivité. Carruth y prouvait que, même sans effets spéciaux, avec un casting et une équipe réduits au strict minimum (le réalisateur y cumulait plusieurs fonctions, dont celles d’acteur, de monteur et de compositeur), il est possible de réaliser des films de science-fiction aussi exigeants qu’excitants.

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Quelques mots sur Primer : le film raconte la mise au point accidentelle d’une machine à voyager dans le temps. L’appareil est tout simple, se fabrique avec un budget ne nécessitant nullement de mettre sa maison en hypothèque, mais possède quelques limitations : le voyage à rebrousse-temps dure aussi longtemps que le moment auquel on veut se rendre, et il est impossible de se rendre avant l’instant où la machine est mise en fonction. Le concept évacue d’emblée toute considération romanesque liée au voyage temporel : pas d’éclairs ni de vortex, ça n’est ni Terminator ni Retour vers le futur, à peine La Jetée ; l’imagerie traditionnellement associée à ce trope de la SF est absente de Primer. À la place, Carruth nous propose une histoire ingénieuse, quoique ardue à suivre : le réalisateur ne prend pas vraiment le spectateur par la main pour lui expliquer les concepts et le pourquoi du comment (certains s'y essaient ici ou ). La limite de l’exercice réside peut-être là, Primer risquant d’égarer quelques spectateurs en chemin et nécessitant d’être vu deux fois. Rien d’étonnant non plus à ce que Primer comme Upstream Color figurent parmi les films de genre favoris de Greg Egan.

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Bref. Upstream Color donc, deuxième long-métrage de Shane Carruth sorti neuf ans après Primer — presque une éternité. Et quasi inédit en France, hormis deux présentations (Festival de Deauville 2013, Étrange Festival 2015).

À ceux qui se seraient demandé si Carruth allait proposer un film plus accessible que son premier long-métrage, la réponse est un « non » sans ambages. Relevant toujours de la SF, quoique moins hard que celle de Primer, Upstream Color s’avère tout aussi difficile à suivre que son aîné.

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Quelques mot sur le scénario, pour autant qu’il soit possible de le raconter (c’est inracontable). L’histoire débute avec un individu, éleveur de gros vers qu’il sélectionne avec soin et qu’il s’insère dans des gélules. Un soir, ce type agresse une jeune femme – Kris –, à qui il fait avaler de force l’une de ses gélules. Bientôt, voilà anéantie la volonté de Kris : fragilisée par l’ingestion du parasite (car c’est bien d’un parasite dont il s’agit), dans un état de suggestibilité, elle cède biens et argent à celui qui n’est autre qu’un voleur (quand bien même sa tête est parfois aussi lumineuse qu’un soleil). Plus tard, comme si elle répondait à l’appel du parasite, Kris se rend chez un autre individu : celui-ci lui retire le vers, qu’il injecte dans un nouvel hôte : un porc. Plus tard encore, Kris, désormais libérée du parasite, tente de se rebâtir une vie, et rencontre Jeff, lui aussi une ancienne victime du parasite. Mais des résonances semblent s’établir entre Jeff et Kris et les porcs qui abritent leurs parasites. Et ça n’est que le début…

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Le cycle de vie du parasite de Upstream Color rappelle celui de la douve du foie, ce ver dont le développement passe par trois hôtes – un mollusque, une fourmi et un ruminant, le plus souvent un mouton. L’aspect le plus inquiétant et le plus « romanesque » de ce parasite est son effet sur la fourmi, qu’il contraint à grimper en haut des brins d’herbe pour qu’elle se fasse obligeamment brouter par un mouton. La « manipulation parasitaire » : une thématique marquante que la SF a reprise à son compte – citons entre autres Marionnettes humaines de Robert Heinlein, où des aliens mollusquoïdes s’empressent de parasiter les humains. Ici, les tenants et aboutissants de ce parasitage ne seront pas développés : pas de parabole paranoïaque, juste l’exploration de trajectoires humaines perturbées par ce ver. Des cycles, en fait, comme le montre le graphique ci-dessous : non seulement le ver, mais le porcher et le voleur, et Kris et Jeff qui en font les frais.

 

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Carruth délaisse donc la spéculation sur le voyage temporel pour une histoire plus humaine, mais pas plus simple à suivre – même s’il n’est pas forcément nécessaire, pour le coup, de voir le film deux fois d’affilée pour en comprendre tous les ressorts. Les fils d’intrigue s’entremêlent, s’embrouillent même — si l’on suit de près Kris, Jeff et le Porcher (sans oublier ses animaux), d’autres personnages secondaires apparaissent lors de quelques scènes, dont le lien avec l’intrigue principale sont ténus.

La nature du Porcher est elle-même sujette à questionnement : éleveur de cochons, l’individu est également amateur de prises de son (nature recording ?), et lors d’une scène, apparaît successivement auprès de plusieurs individus, à la manière d’un ange gardien. Qu’en retenir ? Humains, cochons, même condition ? Nos vies seraient (dé)réglées par un éleveur de porcs ?

Upstream Color me laisse cependant un sentiment mitigé. Intriguant, le film tend parfois à l’hermétisme, pour des enjeux moins immédiats que Primer. La reconstitution des voyages temporels donnait à ce premier film, certes aride par endroits, un aspect ludique : s’amuser à comprendre. Après avoir embrassé le Temps, Carruth se mesure à la Vie… et bon… ça passe ou ça casse. Pour ma part, je n’ai pas encore réussi à trancher : j’ai trouvé ce deuxième long métrage intéressant mais frustrant, sans points d’accroche.

Il en reste que Shane Carruth est sans nul doute — pardon pour la formule galvaudée — l’un des cinéastes les plus intéressants de sa génération. Le réalisateur travaillerait à son troisième film, qui devrait bénéficier d’un budget un peu plus élevé : demeurons curieux.

Introuvable : non
Irregardable : pas loin
Inoubliable : oui