Kampus [Kampus], James E. Gunn, roman traduit de l’anglais [US] par Marie-France Watkins. Albin-Michel, coll. «Super + Fiction», 1980 [1977]. 288 pp. GdF.

Il ne faudrait pas confondre James E. Gunn avec James Gunn. Le second est l’estimé réalisateur de Super et des Gardiens de la galaxie, tandis que le premier est un auteur de science-fiction, quelque peu tombé dans l’oubli dans nos contrées. Gunn est pourtant l’auteur d’une œuvre forte d’une soixantaine de nouvelles, et d’une vingtaine de romans et recueils, dont le dernier en date, Transcendental, est paru en 2013. De fait, bien qu’ayant atteint fêté ses 92 ans cet été, il continue à écrire et publier.

Au cours des décennies 50 à 70, James E. Gunn a vu plusieurs de ses nouvelles traduites dans Galaxies et Fiction ; une demi-douzaine de ses romans sont parus dans les années 70, et c’est à peu près tout, jusqu’en 1998 et la sortie d’un roman situé dans l’univers Star Trek, La Machine à bonheur (un titre qui sonne très Ray Bradbury). Enfin, en 2010, les Moutons électriques ont réédité son premier roman paru en France, une collaboration avec Jack Williamson : Le Pont sur les étoiles.

En 1977, Jean-Pierre Fontana, chantant les louanges de l’omnibus contenant Le Monde forteresse / Futur imparfait / Les Hommes du dehors dans le numéro 283 de Fiction, déplorait déjà que Gunn soit trop peu traduit ; quelques mois plus tard, dans le numéro 287 de la même revue, Roger Bozzetto proposait dans sa critique du roman Les Magiciens un début d’explication : Gunn ayant peu écrit pour Galaxy et F&SF, il a donc été peu traduit « automatiquement » dans les émanations françaises de ces deux revues américaines.

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Bref, Kampus est le dernier des romans de Gunn à avoir été publié en France avant une longue éclipse sporadiquement interrompue. Ce titre figure au sein de la collection « Super + Fiction » d’Albin Michel, la version grand format de la collection « Super Fiction », qui a accueilli des p’tits jeunots comme Arthur C. Clarke (Terre, planète impériale), Frank Herbert (La Ruche d’Hellstrom) ou Larry Niven & Jerry Pournelle (La Paille Poussière dans l’œil de Dieu).

« D’abord nous faisons la révolution et ensuite nous cherchons pourquoi. »

L’action de Kampus se déroule dans un futur proche, aujourd’hui passé : 1996, une dizaine d’années après une radicalisation certaine des étudiants dans les universités américaines. Le campus est une véritable zone de guerre, où étudiants et forces de l’ordre — les kampusflics — s’affrontent régulièrement, où les professeurs font leurs cours magistraux par hologramme interposé ou, s’ils se rendent en amphi, y viennent en tank et sous escorte. Bref, le jeune Tom Gavin se prépare à la rentrée, et effectue son choix de discipline comme on se promène dans une foire : chaque professeur faisant la réclame de sa matière, c’est à qui sera le mieux-disant, le plus convaincant. Finalement, le choix de Gavin se porte sur la philosophie. L’admiration du jeune homme pour le Professeur est telle qu’il décide de le kidnapper. Pas de chance, l’enseignant décède ; alors, à la manière d’un cannibale, absorbe son cerveau — à la paille. Les événements s’enchaînent : Gavin est considéré, à son corps défendant, comme un cador parmi les révolutionnaires, au point qu’un groupe l’engage pour participer à un attentat contre une centrale. Le coup d’éclat échoue, Gavin en est le seul survivant, ce qui soulève les soupçons du Studex, le Bureau étudiant. Après avoir découvert que le Chancelier (le doyen) est un robot, de collusion avec le Studex, Gavin est viré… Piteusement, il reprend le chemin de la maison, et découvre que les choses au domicile familial ont changé. Pire encore, le monde hors du kampus — le monde réel en somme — n’a rien de commun avec le creuset idéologique qu’est l’université. Gavin va en faire l’expérience (amère, forcément) au long de ce roman initiatique.

« Gavin tourna les talons et repartit dans la rue en mordant dans la pomme, léchant le jus sur ses lèvres, pensant que les simples plaisirs de la vie avaient du bon, quand ils n’étaient pas compliqués par des questions de justice révolutionnaire. »

Ainsi, chacun des onze chapitres — tous introduits par une stance du Professeur — correspond à une étape dans le parcours de Gavin. Des étapes comme autant de rencontres et de débats. De fait, Kampus vire parfois au pensum, lorsque de grands pans de chapitres sont dédiés à autant de dialogues contradictoires sur autant de sujets variés que sont la question de la liberté, de l’égalité, du capitalisme, de l’histoire. Par endroit, c’est barbant. Et parfois, férocement drôle, comme cette confrontation entre Gavin et un avocat : le jeune homme s’est fait prendre au piège par un autostoppeur qui a violé son amie et dérobé la voiture de cette dernière en prenant à la lettre les péroraisons de l’étudiant (« ce qui est à toi est à moi ») ; mais poursuivre ce voleur, ce serait lui faire subir une agression, ce que ne peut permettre l’avocat.

« Ma fonction est de protéger l’individu contre l’injustice sociale. (…) Mais pas contre l’injustice individuelle. De part la nature de ma responsabilité, voyez-vous, je dois me placer du côté du stoppeur, qui est le plus menacé par la société. (…) Dans un sens plus étendu, naturellement, le stoppeur jouissait de sa liberté fondamentale, aux dépens, c’est certain, de la liberté de quelqu’un d’autre. C’est une question difficile. L’acte de viol pourrait être appelé une expression de liberté existentielle. »

Là où Kampus surprend, c’est dans son ton, assez réac à première vue. Sans pour autant faire l’éloge du monde hors-kampus, Gunn se moque assez méchamment des étudiants aux velléités révolutionnaires. Dans le numéro 315 de Fiction, Richard D. Nolane avance une explication : professeur à l’université du Kansas, James E. Gunn était excédé contre le laxisme ambiant et contre ces étudiants désireux de faire la révolution sans autre cause que la révolution elle-même — comme l’indique le slogan ironique répété plusieurs au fil du roman.

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Kampus peut ainsi être lu comme un anti-1984. Là où le roman de Orwell montre un monde où les libertés individuelles sont étouffées par un gouvernement totalitaire, celui de Gunn dépeint un monde où les tenants d’une certaine forme de libéralisme — les libertés individuelles à tous crins — ont gagné la partie. D’après l’auteur, trop de libertés aboutit à… pas grand-chose de bon. L’oppression ne vient pas d’une autorité centrale, mais des gens eux-mêmes. Dans des USA dirigés par un gouvernement fantoche, les uns et les autres s’organisent comme ils peuvent : Gavin croise des citadins dont la ville hésite entre l’asile de vieillards et le camp de concentration, une communauté égalitariste, une famille incestueuse dirigée par un patriarche redoutable, des hordes quasi-tribales de gamins, et une utopie scientiste. Peut-être que l’espoir viendra de ces derniers, semble dire Gunn. Là où les trois-quarts du roman suscitent la réflexion, que l’on soit d’accord ou pas avec l’auteur, la fin désappointe, lorsque l’une des têtes pensantes de cette utopie de scientifiques s’explique auprès de Gavin :

 

« Le monde est engagé dans une expérience dangereuse, une expérience sociale appelée liberté. L’expérience a commencé sur ce continent il y a plus de deux cents ans et s’est répandue dans le reste du monde. (…) C’est une expérience dangereuse. Nous ne savons pas si elle réussira ; si elle échoue, elle échouera désastreusement. Nous n’interviendrons pas, car elle peut contenir l’ultime expression du potentiel humain. »

Gunn, à travers le personnage du vieux sage sur la montagne, fait ici preuve d’une agaçante myopie, oubliant l’esclavage et la ségrégation ayant marqué l’histoire des USA, faisant de la Révolution Américaine de 1776 le creuset de toutes les révolutions démocratiques ultérieures. Certes, chacun voit midi à sa porte, mais l’on peut tout de même tiquer de ce côté-ci de l’Atlantique. Tout ça pour ça donc ? Laisser le dernier mot à une bande de vieux (et moins vieux) barbons qui optent pour le laisser faire. Dommage.

En bref, philo-fiction teintée de SF, passablement datée — tout autant qu’un peu à côté de la plaque —, Kampus déçoit en fin de compte, mais demeure intéressant sous l’aspect « archéologique ».

Introuvable : d’occasion seulement
Illisible : non
Inoubliable : ça dépend des sensibilités