J’en ai marre, Hugues Le Bars, 1991 (Nocturne). Disque 1 : 22 morceaux, 66 minutes ; disque 2 : 25 morceaux, 64 minutes.

On aura peut-être pu s’en rendre compte au fil des billets de ce navrant Abécédaire : s’il y a bien quelque chose que j’apprécie, c’est l’aspect «  fait-main », bricolé. Les courts et longs-métrages de Jan Švankmajer me plaisent particulièrement pour cette raison, de même que le récent Hormona de Bertrand Mandico. S’il est aisé de donner un tel aspect bricolé pour une œuvre filmique, qu’en est-il côté musique ?

Eh bien, il y a par exemple J’en ai marre de Hugues Le Bars.

« C’est ma façon de faire de la musique sans musique. »

Hugues Le Bars est décédé en novembre dernier, dans une relative indifférence – il n’était certes pas le plus prolifique ni le plus connu des musiciens français. Quant à sa discographie, elle compte une demi-douzaine d’albums répartis sur trente ans d’activité : le premier, tout simplement titré Hugues Le Bars, date de 1981 et, à en juger par les titres des chansons, relève de la chanson française/variété – une veine dans laquelle le musicien n’a (heureusement ?) pas poursuivi, entamant à la fin des années 80 des collaborations fructueuses avec Maurice Béjart pour ses ballets. Ont suivi Zinzin (1995) et Musique pour Versailles (2000), une autre collaboration avec Béjart. Son dernier album en date, Ettoo, est sorti en 2013 après une longue période de silence. Il est dommage que la notoriété de Le Bars n’ait pas été plus grande, car son œuvre mérite largement qu’on y prête une oreille.

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J ’en ai marre est quant à lui sorti en 1991. Sur la pochette, Le Bars a tout l’air d’une créature apeurée surprise par les feux de la rampe. Involontaire mise à nu ? Double album, comptant près d’une cinquantaine de morceaux, J’en ai marre fait la part belle aux collages sonores. Le morceau-titre donne le « la » : sur fond de valse (Chostakovitch ?), la voix samplée d’Eugène Ionesco déclare qu’il est bien fatigué ; bientôt, une voix féminine émet des annonces en allemand. Ludique et déroutant.

L’album est bricolé, Le Bars le reconnaissait dans l’émission Les Passagers de la nuit sur France Culture, avec un certain dépit. Il n’empêche : le fait que le souffle du magnétophone soit perceptible dans la chanson « J’en ai marre » n’enlève rien au morceau, mais au contraire lui rajoute un charme inégalable. Il y a quelque chose de réconfortant à constater qu’il est toujours possible de bricoler avec amour et inventivité une bonne chanson.

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Des voix étouffées, des rires, mais des ambiances inquiètes, convoquant enfance et onirisme. Les sonorités concrètes sont assemblées, recomposées de manière imaginative et facétieuse. De fait, bon nombre de morceaux se révèleraient d’excellentes bandes-son pour rêves ou cauchemars, et ce n’est pas un hasard si les musiques d’Hugues Le Bars ont été utilisées régulièrement sur France Culture ou Canal+.

Sur ses deux disques, J’en ai marre contient plus de cinquante morceaux (22 et 25), qui alternent entre la vignette longue d’à peine une minute, et chansons développés sur une durée plus longue. Outre « J’en ai marre », évoqué plus haut et qui inaugure superbement le disque, citons aussi « Arepo », qui mêle bris de verre et duo de voix chantant des notes ; « Bébé Funk », qui consiste en la rencontre de Jordi et James Brown ; « Malraux 1 » où l’auteur de La Condition humaine pontifie sur une musique inquiétante, perturbé par des interventions enfantines ; « Guerre et cirque », oscillant entre tragique, inquiétude et insouciance ; « Mets l’ange », où un chœur d’anges hystériques rejoint des percussions tribales pour un résultat perturbant ; « Bébé chanteur » opte pour le ludique et l’espiègle, avec un xylophone et des samples de vocalises enfantines, des éternuements (et peut-être un pet) ; « Locomotive vocale » fait preuve d’une maîtrise consommée de l’art de la human beatbox… Forcément, il y a parfois des titres moins intéressants, voire carrément agaçants, comme « Tonino Versace » et son irritante ritournelle façon bourrée auvergnate (pas que j’aie quelque chose contre la bourrée…).

J ’en ai marre se rapproche par endroit de la musique concrète, avec son usage immodéré de l’échantillonnage sonore. Mais avec un indéniable aspect ludique, réjouissant comme tout. C’est amusant, c’est varié, et jamais aride. On peut tracer une filiation entre Pierre Henry, l’un des pères de la musique concrète, et Hugues Le Bars, avec Maurice Béjart comme trait d’union : le chorégraphe a travaillé avec Pierre Henry pour les classiques que sont Symphonie pour un homme seul (1955, Henry/Schaeffer) ou Messe pour le temps présent (1967, Henry/Colombier).

J ’en ai marre fait preuve de cohérence : d’un morceau à l’autre, certaines sonorités, certains bruitages, certaines rythmiques (valse à trois temps façon paf-paf-poum) se répètent et se font écho. L’antépénultième chanson du deuxième disque, intitulée « Final », consiste d’ailleurs en un pot-pourri de mélodies et sons issues des morceaux précédents. La limite de J’en ai marre réside sûrement là : au fil de la cinquantaine de morceaux, on se retrouve avec l’impression d’écouter plusieurs fois des choses très similaires. Le premier disque s’avère sûrement le plus réussi et le plus varié, là où le second peine à retenir durablement l’attention. Sans nul doute, un disque unique aurait suffi.

Cet aspect pot-pourri trouve son explication dans le fait que J’en ai marre relève pour part de la compilation. Près d’une vingtaine de morceaux proviennent d’œuvres antérieures de Le Bars : 1789… et nous, Musiques pour Ionesco (d’où provient le morceau-titre) et Musiques pour Malraux, trois ballets de Béjart. Les autres morceaux sont inédits (du moins, je suppose).

Il n’empêche : avec son usage malicieux de l’échantillonnage sonore et sa ludique touche de bricolage que tempèrent une mélancolie sous-jacente, J ’en ai marre est une jolie porte d’entrée à l’univers d’Hugues Le Bars.

Introuvable : quasiment, sauf sur certains magasins en ligne
Inécoutable : non
Inoubliable : oh que oui