L’Inaccessible - Ballet en cinq tableaux pour orchestre virtuel, Francis Berthelot (Musea Records, 2015 [2012]). 22 morceaux, 72 minutes.

En Bifrostie, l’on connaît surtout Francis Berthelot pour ses romans et nouvelles — du Rivage des intouchables jusqu’au «  Rêve du démiurge  », cycle romanesque en neuf volumes dont le Bélial’ a publié trois volumes et dont la reparution en intégrale est imminente.

Dans le « Rêve du démiurge  », les arts de la scène tiennent une importance centrale. Plusieurs des romans qui le composent se déroulent autour du monde du théâtre (Mélusath, Le Petit Cabaret des morts) ou du cirque (Le Jongleur interrompu, Le Jeu du cormoran), et la plupart s’articulent sur une structure joliment corsetée — trois parties, composées chacune du même nombre de chapitres, variant selon les livres mais toujours impair. Un découpage tripartite, qui rappellerait volontiers les trois actes des comédies classiques, là où les tragédies en comptent cinq — si ce n’est que les romans de ce « Rêve… » ne versent guère dans la franche rigolade.

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La musique ne se trouve jamais loin ; aussi, rien d’étonnant si Francis Berthelot a récemment délaissé l’écriture pour la composition. Le ballet L’Inaccessible adapte en musique une nouvelle de l’auteur, parue dans l’anthologie Aux limites du son (La Volte, 2006), « La Symphonie inaccessible ». Cette nouvelle nous narre l’histoire d’un compositeur, Peter Adam (Johann Cèdre dans le livret du disque), hanté par un thème musical… inaccessible. Lorsque l’histoire débute, à notre époque, Adam/Cèdre gît, à l’agonie, dans une chambre d’hôpital ; à la suite d’un enchantement, l’homme est âgé de plusieurs siècles, et il se remémore son existence passée, consacrée à la musique et à la composition.

« … son rêve se précisait : un prodigieux morceau de musique où s’uniraient instruments à cordes, à vent, à percussion, et qui traduirait de façon définitive les splendeurs de la Création. Il le percevait à travers une brume, entendait les bruits de la campagne — le bourdonnement des abeilles, le brame d’un cerf, le son ancestral des cloches — s’y ajouter un à un, transfigurés par son esprit en un ensemble rutilant. Mais lorsque vint la nuit, qu’il regagna la table où sa mère servait la soupe de pois chiches, il lui fallut en rabattre. Même si, au loin, hulottes et grillons continuaient à l’encourager, ce n’était là qu’un rêve. Merveilleux autant qu’inaccessible. »

Sans surprise, L’Inaccessible adopte une structure méticuleusement construite : entourés d’un prologue et d’un épilogue, cinq tableaux de quatre morceaux se succèdent, embrassant plusieurs siècles de musique et autant de genres différents — passacaille, mazurka, menuet, valse.

Comment narrer une histoire musicalement ? En simplifiant de manière éhontée, on pourrait dire que chansons et opéras s’en sortent avec les paroles — mais ce serait omettre les leitmotive, popularisé par Wagner. L’Inaccessible étant entièrement instrumental, cette narration se fait donc entre via les leitmotive, notamment celui de « l’inaccessible ». Pour ceux, comme moi, dépourvus de toute connaissance en solfège, le livret du CD prend soin de fournir une explication, morceau par morceau, fort utile. Sur le papier, ok, c’est bon — mais à l’écoute ?

Le disque débute avec « Agonie », un prologue qui débute sous de sombres auspices. Sépulcral — le battement d’un métronome rythme les derniers instants de la vie de Johann Cèdre, tandis que résonne à intervalle régulier le glas —, la pièce mute lorsqu’apparaît le thème de « L’Inaccessible ». Un thème élégiaque, « douloureux » dixit le livret, porté par un mouvement ascendant. Une « Agonie » qui condense L’Inaccessible : une tristesse insondable tempérée par des élans pleins d’espoir ; une opposition entre sacré et profane, musique savante ou populaire, leitmotive et inventivité mélodique. Quant au thème « inaccessible », répété de proche en proche tout au long des quatre tableaux, il finit par retentir pleinement lors du pénultième morceau, précisément intitulé « L’Inaccessible », aux tonalités apaisées.

Entretemps, on aura traversé les siècles au son de morceaux aussi colorés qu’enlevés — on ne s’ennuie pas, malgré la relative longueur du disque (plus de soixante-dix minutes). D’après le livret, l’influence des compositeurs russes, Prokofieff en tête, est à percevoir. Avant de glisser le CD dans le lecteur, mon inculture crasse me faisait craindre des mignardises maniérées sans objet et qui ne racontent pas grand-chose : erreur grossière, L’Inaccessible fait la part belle aux airs chaleureux et évocateurs, l’histoire se déroule à mesure qu’on l’écoute. C’est narratif, expressif, prenant — du miel pour les oreilles. Un miel fort peu analogique pour le coup.

Le sous-titre du disque l’indique clairement : « pour orchestre virtuel ». Aucun instrument analogique n’a été utilisé dans la composition de ce ballet. À première vue, on pouvait craindre, peut-être pas le pire, mais un résultat aux embarrassantes sonorités MIDI ou, pire, Bontempi. Heureusement, il n’en est rien : dans le livret, Francis Berthelot indique avoir travaillé à partir d’une base de données musicale — et je m’avoue curieux de connaître la petite cuisine de ce disque. Mieux, L’Inaccessible est par endroits troublant de réalisme. En d’autres, le timbre synthétique de certains instruments s’avère plus audible et un brin moins convaincant, en regard du reste. Enfin, quelques sonorités, volontairement électroniques pour le coup, soulignent avec discrétion certains passages.

Élégant et d’une écoute des plus plaisantes, L’Inaccessible fait plus que pasticher différents genres musicaux passés, et nul besoin de connaissances musicales pointues pour l’apprécier. Francis Berthelot convie son auditeur à une envoûtante balade. Une très bonne surprise, chaudement recommandée.

Introuvable : non
Inécoutable : non
Inoubliable : oui