Le Voleur d’éternité [The Thief of Always], Clive Barker, traduit de l’anglais [UK] par Thomas Bauduret. Pocket Junior, coll. « Frissons », 1994 [1992]. 238 pp. Poche.
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Qui n’a jamais rêvé, enfant, de vacances éternelles ? C’est le cas de Harvey Swick, garçonnet de dix ans, que l’hiver est en passe d’achever :

« Pas de doute, Février était un monstre, un mois qui n’apportait que laideur et tristesse ; une terrible bête qui avait dévoré Harvey Swick tout cru. Et celui-ci se morfondait au fond de son estomac. »

Alors que le garçonnet se lamente face à son miroir, un étrange personnage débarque par la fenêtre de sa chambre : Rictus, individu un peu trop souriant, invite Harvey à la Maison des Vacances. Un véritable paradis, loin de la morose grisaille quotidienne… Le garçonnet accepte l’offre quelques jours plus tard, et suit Rictus à l’autre bout de la ville. Derrière un mur de brume se dresse la demeure de Monsieur Hood, un terrain de jeu idéal. Harvey s’y lie d’amitié avec la très vieille cuisinière, Mme Griffin, et les autres enfants logeant là, Wendell et Lulu. Harvey le découvre vite, le Pays des Vacances possède quelques particularités étranges :

« Ils travaillèrent à la cabane dans l’arbre tout au long du printemps, qui dura une matinée, avant de décider devant un bon repas de la meilleure façon de passer l’après-midi. Les chaleurs de l’été furent consacrées à jouer et à paresser – en compagnie de Wendell, puis de Lulu – avant de partir à l’aventure sous la lumière de la lune. Finalement, lorsque le vent d’hiver éteignit les chandelles qui brillaient au cœur des citrouilles d’Halloween et que la neige étendit son blanc tapis, ils allèrent s’amuser dans le froid pour, à leur retour, fêter Noël à la chaleur du feu.
C’était une journée de vacances idéale – toutes les vacances de l’année rassemblées en une seule – et le troisième jour fut tout aussi agréable que le second, et le quatrième aussi agréable que le troisième. Harvey ne tarda pas d’oublier qu’au-delà du mur s’étendait un monde d’ennui où Février dormait toujours de son sommeil fastidieux. »

Mais vient un moment où Harvey commence à se douter que le Pays des Vacances n’est pas tout à fait le paradis qu’il semble être. Il y a déjà cet étang lugubre, situé au fond du jardin, peuplé d’énormes poissons aux yeux tristes. Il y a aussi les quatre serviteurs de Monsieur Hood, tantôt d’un abord presque sympathique (Rictus et son frère Rythme), tantôt juste horribles (Crypta et Carna). Avec Wendell, Harvey va tenter de quitter le Pays des Vacances, une mission qui s’avère des plus malaisées : le mur de brouillard ramène inlassablement les deux enfants à leur point de départ. Il va falloir ruser pour s’échapper : Wendell et Harvey vont y parvenir, mais subiront une désagréable surprise une fois de retour chez eux. Le voleur d’éternité du titre, c’est bien Monsieur Hood. À un moment ou un autre, Harvey devra affronter l’invisible propriétaire de la maison, nulle part ailleurs sur son propre terrain…

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Paru juste après l’énorme (et interminable) Imajica, Le Voleur d’éternité représente la première incursion de Clive Barker dans la littérature jeunesse, avant la série « Abarat ». Et pour un premier essai dans le genre, c’est réussi : le roman se lit bien autant enfant qu’adulte. Le Voleur d’éternité peut se percevoir comme une variation sur les pays rêvés, tels le Pays des Merveilles d’Alice ou le Pays Imaginaire de Peter Pan. Ici, cependant, cet endroit idyllique s’avère un piège, potentiellement létal là où ceux de Lewis Carroll ou James Barrie sont juste un tantinet dangereux.

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La morale du roman est inattaquable : il faut profiter du temps qui nous est accordé, et apprendre à apprécier les moments creux de la vie, sans lesquels les temps forts perdent de leur saveur. Des vacances éternelles finissent par devenir ennuyeuses…

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Le Voleur d’éternité est enrichi d’illustrations de Clive Barker. Les dessins à la plume de l’auteur font merveille, retranscrivant parfaitement le climat d’inquiétude gothique régnant dans le Pays des Vacances. La couverture de l’édition anglaise du roman est également signée Barker, et représente les quatre saisons rythmant les journées chez Monsieur Hood : en regard, les couvertures françaises paraissent bien pâlichonnes, et surtout peu significatives. Là où le dessin de Barker, s’étalant sur toute la longueur de la couverture à rabats, fournit des indices sur le contenu de l’histoire, l’illustration de Pierre-Olivier Templier (à gauche) s’avère sans intérêt, et celle de Christian Heinrich (à droite) assez moche. Sur le site de la revue canadienne Imaginations, un long article de l’universitaire australienne Gabrielle Kristjanson étudie les rapports entre les illustrations de Barker et le texte.

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En bref, une excellente réussite de la part du créateur de Hellraiser et de Candyman.

Introuvable : oui, d’occasion seulement
Illisible : non
Inoubliable : oui