Big Fat Girl est une basse électrique à sept cordes : un instrument totalement hors-norme, qui ne ressemble à rien de connu. Une pièce d’exception sur le plan de sa lutherie et un véritable monstre pour ses caractéristiques acoustiques et son électronique embarquée. Présentation.

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Harley Benton est une marque d’instruments et accessoires de musique, émanation de la société Thomann, le plus important distributeur de matériel de musique en Europe. Côtés guitares, Harley Benton a commencé par proposer des copies souvent vraiment bluffantes de guitares de grandes marques, des modèles actuels ou anciens (reissues), avec une excellente qualité de lutherie et une électronique embarquée très convaincante. Ainsi, il y a quelques années, j’ai eu une copie d’un modèle fifties de la Fender Telecaster, en tout point conforme à l’originale (bois, électronique, accastillage, etc.), qui avait un son absolument magique. Il n’y a pas de secret : les guitares Harley Benton sortent des mêmes chaînes de montage et des mêmes usines que les modèles commercialisés sous des logos de marques étasuniennes, à des prix entre quatre et dix fois supérieurs. Elles utilisent les mêmes matériaux (bois, accastillage, électronique) et profitent du même savoir-faire. Aujourd’hui, seuls les imbéciles continuent de dénigrer les guitares made in China commercialisées en Europe sous des marques de distributeur – ou comme sous-marques de Fender, Gibson, Gretsch, Ovation. Soyons clair : il n’y a aucune différence appréciable entre les originaux et les copies. Et le phénomène n’est pas nouveau : dans les années soixante-dix déjà, certaines « copies » japonaises étaient mêmes supérieures, et parfois de loin, aux originaux américains de chez Fender ou Gibson !

Il y a peu, Harley Benton a lancé une ligne Deluxe dans laquelle sont proposés des modèles plus sophistiqués, sortant nettement de l’ordinaire. L’instrument le plus extraordinaire de la série Deluxe est une basse à sept cordes dont la référence est BZ 7000.

Dans les années soixante, on appelait cet instrument une « guitare basse ». Une manière d’affirmer qu’il est une sorte de déclinaison partielle (avec seulement quatre cordes) de la guitare traditionnelle, à l’octave inférieure. À l’époque, on utilise aussi la « guitare barytone » et la « guitare douze cordes », l’une et l’autre avec divers accordages. De nos jours, les douze cordes sont devenues rares (elles sont difficiles à jouer et surtout à accorder), les barytones ont quasiment disparu – tout comme les éphémères guitares à sept cordes, popularisées il y a vingt ans par quelques virtuoses en mal d’exhibition, et les encore plus rares guitares à huit cordes (qui existent, si, si… mais je n’en ai jamais vu pour de vrai). En fait, si la guitare basse est bien une déclinaison de la guitare à six cordes, elle est surtout une version légère, facilement transportable et plus facile à jouer juste (à cause de son manche dotés de frettes – parfois appelées barrettes), de la contrebasse (appelée « double bass », en anglais).

La contrebasse, au moins depuis le dix-neuvième siècle, est considérée comme le plus grave des instruments de la famille du violon – dans l’ordre : contrebasse, violoncelle (« cello » en anglais), alto (« viola » en anglais) et violon. Elle a également quelque chose à voir avec la famille des violes de gambe – mais ne rallumons pas la querelle entre les experts ! Je devrais dire le plus grave des instruments « courants » de la famille, car il existe (ou a existé) des dispositifs permettant de générer des notes encore plus graves, comme l’octobasse à trois cordes, instrument géant (près de 4 mètres de hauteur !) dont on joue juché sur un tabouret, en actionnant pédales et manettes qui agissent sur les cordes, et qui permet de descendre une octave et une tierce plus bas que la contrebasse – en théorie, parce que ces notes-là sont à la limite de ce que l’oreille humaine peut apprécier avec une netteté raisonnable.

La contrebasse est accordée en quartes ascendantes, c’est-à-dire qu’une quarte (5 demi-tons) sépare chacune des quatre cordes, soit à partir de la plus grave : mi, la, ré, sol. Cet accordage différencie très fortement la contrebasse des autres membres de sa famille qui sont, quant à eux, accordés en quintes ascendantes (7 demi-tons). La longueur de manche de la contrebasse la rendrait injouable si elle était accordée à la quinte, l’instrumentiste devrait parcourir le manche à toute allure, sans pouvoir conserver un pivot avec le pouce… alors qu’avec un accord à la quarte, il faut aller chercher moins loin l’endroit où une corde permet d’obtenir la note qui correspond à la corde suivante, jouée « à vide » (c’est-à-dire sans toucher le manche).

Il existe des contrebasses à cinq cordes, utilisées dans des formations de musique classique ou dans le jazz. Les jazzeux optent en général pour une corde supplémentaire aigue : un do, qui respecte la progression par quarte et facilite l’extension du doigté. Alors que les classiqueux préfèrent une corde supplémentaire grave, un choix lié à la nécessité d’interprétation de certaines partitions : ce peut être une corde de si, ce qui respecte la progression par quarte, ou une corde de do, plus haute d’un demi-ton ; dans ce second cas de figure, le doigté est changé ainsi que les positions de pivots avec le pouce, mais le fait de débuter avec un do grave place alors la contrebasse « étendue » à précisément une octave en-dessous de la note sur laquelle démarre le violoncelle (un do).

La première guitare basse commercialisée à grande échelle est la Precision Bass de chez Fender en 1951– on connaît des prototypes chez d’autres constructeurs, dès les années trente, mais cela reste purement anecdotique. L’accordage de la Precision Bass est mi, la, ré, sol : le même accordage que la contrebasse à quatre cordes, et l’octave en-dessous de celui de la guitare (du moins les quatre cordes les plus graves de la guitare). La Precision Bass possède un manche doté de frettes, ce qui permet de jouer juste immédiatement – d’où son nom.

La basse traditionnelle ne tarde pas à être déclinée avec davantage de cordes. En 1956, Danelectro propose brièvement une basse à six cordes – un instrument rarissime que je n’ai jamais vu et sur lequel je ne sais pas grand-chose, mais je pense qu’il devait s’agir en réalité d’une guitare à six cordes, avec un manche de barytone, accordée une octave plus bas. À l’époque, Danelectro est une firme innovante, avec ses barytones et ses guitares à deux manches. Le principe est repris par Fender en 1961 avec la Bass VI. C’est un instrument hybride : le corps et l’électronique sont ceux de la Fender Jazzmaster (il y a même un vibrato mécanique !), le manche est beaucoup plus court que celui d’une basse (équivalent à celui de la guitare barytone), l’espacement entre les cordes est davantage celui d’une guitare que celui d’une basse. Mais l’instrument est bel et bien accordé une octave en-dessous de la guitare, ses quatre cordes les plus graves produisant donc les mêmes notes que celles d’une basse. La Bass VI est en particulier utilisée par Jack Bruce, bassiste-chanteur de Cream, l’un des premiers « super groupes » avec Ginger Baker à la double-batterie et Eric Clapton à la guitare. On la voit en action sur les photos publiées par des magazines comme Rock’n’Folk à la fin des années soixante. En fait, la Fender Bass VI doit être considérée comme un instrument à part entière, au même titre que la barytone, et non pas comme une véritable basse à six cordes.

La basse à cinq cordes est devenu un instrument très courant, ce depuis plusieurs décennies. L’ajout d’une corde grave, en général un si, permet d’étendre dans le grave la tessiture de l’instrument et de faire sonner une fondamentale très grave, dans des morceaux composés en mi bémol, voire en si bémol (avec un ajustement de la corde), qui sont extrêmement fréquents dans la musique de variété. Je n’ai jamais lu ou entendu de réflexions sur le pourquoi de cette évolution de la basse vers une tessiture plus grave, qui apparaît dans les années soixante-dix et explose dans les années quatre-vingt. J’ai ma petite idée. On assiste, dès la fin des années soixante-dix, à une forte évolution de ce que l’on appelle alors la variété française : les accompagnements, en studio ou dans des émissions de télévision, d’un chanteur par un grand orchestre avec un piano à queue, des percussions hyper-graves et une horde de cordes (dont des violoncelles et des contrebasses), cèdent le pas devant des arrangements de plus en plus proches du rock et de la pop. Il y a d’évidentes raisons financières – rappelons que les synthétiseurs sont au départ pensés comme une manière de faire des économies sur la masse salariale ! Il y a aussi une évolution du goût du public lié à la dissémination de l’esthétique pop/rock. Au point que l’on se met à parler de « variété-rock ». Et de fait, quand on écoute Hallyday, Goldman, Cabrel, Berger… on s’aperçoit immédiatement de l’importance, dans les arrangements, de la section rythmique (basse/batterie), des chorus de guitare relevant totalement du pop-rock, des synthés, etc. Depuis trente ans, il n’y plus aucune différence d’ordre esthétique entre ce que ma génération appelait rock ou pop music, et ce que proposent la plupart des artistes francophones. Le rock a gagné la guerre qui l’opposait à la variète’, par dissolution ! Jannick Top joue de la basse derrière France Gall comme il en jouait dans Magma ! En fait, je crois que la disparition des orchestres classiques dans la variété a suscité, d’un point de vue strictement acoustique, un « trou » dans les fréquences bas-médiums et plus encore dans les basses. Cette large partie du spectre acoustique est désormais occupée uniquement par une petite partie de la batterie (grosse caisse, tom basse – mais on a là des fréquences spectrales et non tonales), les synthétiseurs (en particulier les parties les plus graves des nappes qui, de par leur nature même, relèvent également pour une bonne partie du spectral) et enfin par la guitare basse qui, en toute logique, se doit donc de progresser vers le grave, voire les infrabasses en utilisant des procédés électroniques (octavers) – de plus, c’est le seul instrument qui, dans ce champ acoustique, relève du pur tonal, c’est-à-dire qu’il produit des « notes » que l’on peut chanter et non des champs spectraux constitués d’une infinité d’harmoniques !

On peut également voir dans l’apparition d’instrumentistes virtuoses de la basse – dans le jazz rock, en particulier – une forme de nécessité pour l’instrument d’augmenter sa tessiture, et donc le champ de ses possibles.

Quoi qu’il en soit, si la Fender Precision traditionnelle (à quatre cordes) reste la basse la plus vendue dans le monde, et de très loin, les basses à cinq cordes sont devenues monnaie courante. À l’occasion, on peut apercevoir des basses à six cordes, la tessiture étant étendue à la fois dans les graves et dans les aigus, par deux cordes – en général un si grave et un do aigu – encadrant les quatre cordes habituelles. Ce sont des instruments relativement peu utilisés.

Et puis, il y a la Harley Benton BZ 7000…

Il y a environ deux ans, j’ai décidé de vendre sur ebay ma collection quasiment complète de « Fleuve Noir Anticipation ». L’intérêt de cette collection – en réalité des archives de travail – est que très peu de volumes avaient été lus et qu’ils étaient pour la plupart en état absolument neuf, jamais ouverts, avec tout le lustre du neuf sorti d’imprimerie ! L’argument a séduit plusieurs collectionneurs complétistes qui, du coup, ont cassé leur tirelire. À chaque vente un peu importante, et après prélèvement des commissions de eBay et Paypal, j’ai commencé une cagnotte… dans le but d’acheter cette basse qui me faisait vraiment envie et dont je pensais qu’elle pourrait m’être très utile pour mes enregistrements. Au bout de huit mois, j’avais la somme nécessaire (un peu plus de 350 euros, cela reste très raisonnable) et j’en ai acheté une.

Chic planète !

Cette basse est construite autour d’un manche traversant – ce qui signifie qu’il fait toute la longueur de l’instrument. Il est composé de sept pièces de bois : quatre longueurs en érable, espacées par trois longueurs de nato. L’érable est un classique des guitares Fender, il procure du brillant et contribue à une intonation très juste. Le nato est un bois dur et résonnant, que l’on exploite en particulier à Hawaï et qui est traditionnellement utilisé par fabriquer les ukélélés et les guitares hawaïennes. La tête du manche est recouverte d’un infime plaquage de sycomore (une variété d’érable) au « veinage » magnifique. De part et d’autre du manche, deux ajouts forment la caisse de l’instrument. Une plaque centrale en acajou assure le sustain, prise entre deux plaques de frêne, l’ensemble à nouveau pris entre deux plaques de sycomore ondé qui constituent, à proprement parler, la table d’harmonie et le fond. Il y a également deux minces ajouts (dans un bois que je n’ai pas identifié) qui assurent la transmission des vibrations entre le manche traversant et la caisse. Le frêne est un choix classique chez Fender, l’acajou est surtout utilisé par Gibson. La touche est en ébonol, un matériau synthétique à base de résine, désormais très utilisé sur les basses en particulier les fretless (manches sans frettes, comme sur une contrebasse). L’apparence de l’ébonol est un peu celle de l’ébène, en plus brillant. C’est increvable, très précis et cela permet un jeu très rapide. Le sillet est en graphite. Il y a deux micros, avec chacun un réglage de volume, et un équaliseur à trois bandes alimenté par deux piles de 9V embarquées. Les mécaniques sont dotées d’une grande démultiplication qui autorise un accordage extrêmement précis. L’instrument relève donc de la lutherie haut de gamme et joue la carte de la technologie.

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L’accordage proposé par le constructeur est Si Mi La Ré Sol Do Fa et l’instrument est livré monté d’un jeu de cordes d’Addario 17-130 : la grosse corde est un câble et la plus petite ressemble à une corde de sol de guitare non filée. On a au final une basse traditionnelle à quatre cordes, étendue vers les graves d’une corde de si, étendue vers les aigus de deux cordes de do et fa. On a donc affaire à un accordage entièrement en quartes ascendantes : un bassiste retrouve immédiatement ses habitudes de jeu, sur la totalité du manche, avec les repères de type fondamentale / quinte / octave et glissando avant en neuvième ou arrière en septième sur trois cordes consécutives, pour évoquer un placement des plus classiques. On peut, si l’on préfère, l’accorder comme une guitare à sept cordes, une octave plus bas, soit : Si Mi La Ré Sol Si Mi. Mais je n’en vois guère l’intérêt. La BZ 7000 n’a strictement rien à voir avec une de ces prétendues basses à six cordes – la longueur des manches et l’écart entre les cordes étant ceux des guitares barytones, ces instruments sont de simples guitares « long scale » accordées une octave en-dessous de la normale. On ne peut certainement pas les considérer comme des « basses étendues », avec l’écart de corde habituel de la basse et surtout le manche beaucoup plus long que celui de la guitare. Le doigté main gauche de la basse n’a absolument rien à voir avec le doigté de la guitare – les techniques d’attaque de corde de la main droite encore moins !

Ici, on a véritablement une basse étendue. Avec ses sept cordes et ses 24 frettes (donc deux octaves entières sur une seule corde), cet instrument a un ambitus (écart entre la note la plus grave et la note la plus aigüe) de cinq octaves et demie ! Alors que les guitares à six cordes ont en général un ambitus compris entre trois octaves et demie (guitares classiques) et un peu moins de quatre octaves (les guitares électriques étant dotées le plus souvent de 21 ou 22 frettes).

À noter encore que le diapason (distance entre le sillet de tête et le sillet de chevalet, soit la longueur vibrante des cordes) est ici de 890 mm ! Ce qui en fait la basse avec le manche le plus long qui existe – ce qui l’éloigne encore plus de l’esprit guitare. Pour comparaison, les Fender Jazz Bass et Precision Bass, ainsi que les versions basses des LesPaul et Thunderbird de chez Gibson, ont un diapason de 864 mm. Les Rickenbaker ont en général un diapason de 845 mm. Et enfin les basses dites « short scale », faites en réalité pour les guitaristes qui ont envie de jouer un peu de basse sans être trop dépaysés, comme les Fender Jaguar, Mustang ou Bass VI ou encore la Gibson SG Special, ont un diapason de 762 mm – c’est également le diapason des guitares barytones, accordées une quarte ou une quinte plus bas qu’une guitare normale. Quant à la fameuse basse Hoffner dite « caisse violon » qu’utilisait Paul McCartney, à l’époque des Beatles, elle a un diapason encore plus court de 760 mm. Pour comparaison, une Fender Stratocaster a un diapason de 648 mm : on voit que le manche de la fameuse Fender Bass VI est beaucoup plus proche de celui d’une Stratocaster que de celui de la BZ 7000.

Du côté de la largeur du manche, il est au sillet (tout en haut) de 62 mm, puis de 89 mm à la douzième case (octave) pour atteindre 100 mm à la vingt-quatrième case. Pour comparaison, une Fender Jazz Bass a une largeur de manche au sillet de seulement 38 mm. Le manche est par ailleurs d’une extraordinaire finesse – on imagine la prouesse de lutherie pour y parvenir, sans risque de déformation. Et la touche est plate.

Avec son manche extra-long et extra-large, c’est sans doute la basse la plus difficile à jouer qui soit. Il faut être capable de très grands écarts entre l’index et le petit doigt, tout en conservant la force nécessaire pour plaquer les cordes. Il faut tout réapprendre des techniques de pivot avec le pouce. Enfin, un jeu rapide et très harmonisé devient vite un calvaire pour les muscles du dessus de la main. Son poids est environ le double de celui d’une Fender Jazz Bass, ce qui la rend par ailleurs quasiment inutilisable sur scène, les séances de kiné n’étant pas fournies avec.

Cela étant, la Harley Benton BZ 7000 est un instrument magnifiquement conçu et réalisé. Elle est l’une des deux seules authentiques basses à sept cordes disponibles – l’autre étant la Ibanez BTB7 dont elle « s’inspire » fortement (disons-le comme ça…). Mais cette dernière vaut plus du triple, pour une électronique équivalente et une lutherie comparable – bien que les essences utilisées soient assez différentes : corps en érable avec une table d’harmonie en noyer, manche érable/bubinga/noyer avec touche palissandre. La basse à 7 cordes est un instrument fascinant, de mon point de vue destiné à être utilisé essentiellement en studio (et assis !).

Selon l’usage, j’ai donné à cette basse un petit nom. Elle s’appelle Big Fat Girl. Je trouve que ça lui va assez bien – et c’est le titre d’une chanson que j’avais écrite pour le groupe Nightshift et qui a été enregistrée au début des années 90. Je n’en ai plus aucun exemplaire (s’il y a un collectionneur de rock français dans la salle…).