La Gigantesque Barbe du mal [The Gigantic Beard that was evil], Stephen Collins, traduit de l’anglais par Cécile Guais. Cambourakis, 2014 [2013 pour la VO], 248 pp. GdF.

La Gigantesque Barbe du mal raconte l’histoire de Dave. Dave vit à Ici, une île entourée par un océan, aux marges duquel se trouve Là, une zone à laquelle mieux vaut ne pas trop penser. Dave est un individu lisse, littéralement : pas un poil sur le caillou (il porte une perruque) ni sur le corps, si ce n’est un mono-sourcil et un poil récalcitrant sur la joue gauche. Et lisse aussi, parce qu’il ressemble à tout le monde. Dave aime écouter la même chanson du même groupe, aller bosser (même s’il ne comprend pas vraiment les données qu’il est chargé d’ordonner dans de jolies présentations PowerPoint), et dessiner ce qu’il voit par la fenêtre de sa maison : les mêmes passants, les mêmes arbres impeccablement taillés. Dave vit une vie agréablement monotone dans un monde tranquillement uniforme. Lui comme tout le monde s’y complaît, alors pourquoi s’en faire.

Mais un jour où rien ne va, un jour où le quotidien de Dave se dérègle, les joues lisses de Dave se couvrent de barbe. Une barbe qu’il est impossible de tailler : dès que Dave tente de la couper, elle repousse aussi sec. Et continue de pousser, jusqu’à envahir la chambre de Dave, puis sa maison, puis la rue… Et provoquer le désordre dans la vie si réglée d’Ici.

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Bande dessinée (d’aucuns diront « roman graphique ») tout en nuances de gris (pardon), La Gigantesque Barbe du mal propose une histoire assez schématique et classique dans son développement. On a certainement déjà lu ou vu cent fois cette histoire allégorique se déroulant dans une société atone/monotone, que remet en cause l’irruption inopinée d’un élément perturbateur. La critique des modes de vie actuels, aliénants, est évidente. Encore que l’on pourrait trouver à redire : l’impression que donne la société occidentale de cette deuxième décennie du XXIe siècle n’est pas celle d’une société uniformisée et tendant à l’uniformisation. Ce serait plutôt l’inverse : la recherche à tous crins de l’originalité, de la micro-sub-culture de niche. Ne pas ressembler à son voisin. Haro sur le conformisme. Toute une myriade de modes, tendances et cultures mouvantes. Certes, vu de loin, celles-ci peuvent se fondre dans le gris optique.

Quant à la barbe, taillée ou non, elle est devenue depuis quelques années un trait caractéristique et souvent parodié des hipsters — qui, sans grande surprise, tendent le bras pour se faire battre avec leur apparence. Des hipsters barbus dont la sous-culture tend à se transformer en nouveau mainstream. Faire de cette barbe incontrôlable le symbole de l’anti-conformisme m’apparaît gentiment inactuel.

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À moins qu’il faille adopter une autre grille de lecture pour ce roman graphique ? La société où vit Dave, outre son conformisme, se caractérise par sa peur de l’inconnu, du caché. En témoigne ces maisons tournant le dos à la mer, cette mer nommée Là-bas. Une peur de l’inconscient en somme ? Oh, il y a comme une métaphore freudienne… Dommage que Stephen Collins ne parvienne guère à conclure son histoire de manière satisfaisante. La fin laisse le lecteur sur sa faim (et votre serviteur récolte le droit de se faire raser la chevelure pour ce jeu de mot aussi éculé).

Bref, rien de bien neuf, mais ce qui sauve cette Gigantesque Barbe… du manque d’originalité, c’est le plan graphique. Bousculant le cadre ordinaire de la bande dessinée, Stephen Collins s’amuse avec la mise en page – certes, on pourra toujours arguer que ça n’est pas non plus nouveau –, et la forme sert ici parfaitement le fond.

Le coup de crayon est simple, faussement simpliste — on pense par moment à Chris Ware dans la gestion des cases. Pas de couleur, rien que du gris, au crayon, tout en nuances, sans le moindre encrage. La mise en page des premières planches, très ordonnées, correspond à la vie monotone de Dave. Mais les cases bientôt de se mettre muter, à se déformer, à onduler à mesure que la barbe de Dave se développe et perturbe, bouleverse, transforme le train-train de la vie d’Ici.

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Visuellement, c’est une réussite, aussi inventive qu’ébouriffante (pardon). De quoi pardonner à La Gigantesque Barbe du mal un scénario et un fond manquant un poil (pardon) d’originalité.

Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : nonMais que fait alors ce roman graphique dans cet Abécédaire ?