Je crois que c’est à la toute fin de l’année 1993 que j’ai entendu le silence pour la première fois. C’est arrivé alors que je venais de glisser dans le lecteur de CD le nouvel album du trio Goldman-Frederiks-Jones : Rouge.

Jusqu’à ce jour, je pensais que le silence, c’était simplement l’absence de bruit – ou, plus prosaïquement, un niveau de bruit suffisamment faible pour ne pas attirer l’attention du cerveau. Nous savons tous, par expérience, qu’il suffit que le bruit en question prenne un peu de volume ou qu’une personne à nos côtés attire notre attention sur lui, pour que notre cerveau soudain s’y intéresse, l’analyse, le décrypte, le rende intelligible, lui confère un sens… et du coup notre conscience s’en empare. Enfin, il me semble que ça fonctionne un peu comme je viens de dire.

Mais en fait, dans le vrai monde, le silence absolu, le néant acoustique, la totale privation sensorielle – on appellera ça comme on veut – ça n’existe pas ! Il y a toujours un infime bourdonnement, un bruissement de feuille, le ronronnement d’un appareil électrique… c’est le son de la vie ; et même quand ça s’arrête (on au moins quand on a l’impression que ça s’est arrêté), il reste quelque chose : comme la pulsation de l’univers, le fait qu’une conscience globale nous entoure de sa bienveillante attention (désolé, là, c’est mon côté écolo-bouddhiste…)

En musique, le silence, c’est quand les musiciens arrêtent de jouer – et avant que le public (si c’est en public) ne se manifeste ; ou avant que le guitariste engueule le batteur parce qu’il a chié un roulement l’empêchant de par le fait d’envoyer son accord quand il aurait fallu, à moins que le batteur engueule le guitariste parce qu’il n’a pas plaqué l’accord qu’il fallait sur le coup de cymbale pourtant annoncé par un roulement. Ou avant que l’ingénieur du son ne suggère de tout arrêter et de reprendre demain, parce que là, les gars, franchement, vous êtes trop nazes – d’autant que le stock de substances est épuisé. Bon. On a tous connu ça.

Mais ce silence-là, il est encombré de mille ronflettes – des micros, des amplis, des pédales d’effet, etc. Si vous écoutez la musique chez vous, vous savez bien que le meilleur ampli a toujours un petit bruit de fond (même tout rikiki) qui passe dans les enceintes, même si vous avez un super équaliseur avec plusieurs dizaines de bandes de fréquences à atténuer, voire à couper. Surtout si votre matériel a été acheté sur eBay – je pense en particulier aux lampes déstockées par carton de vingt par des membres de l’ex-armée soviétique ayant pillé les stocks après la chute du mur de Berlin, ce qui ne nous rajeunit pas. En même temps, tout le monde n’utilise pas une tri-amplification à tubes, ça va tout de même chercher son client. Et, soyons honnêtes, vu le prix auquel on touche de tels cartons, même si les trois quarts des lampes ne valent pas tripette, le quart restant n’en est pas moins une super affaire – quand on sait combien ça coûte pour changer les tubes d’un double push-pull de quatre EL34 ou autres 6L6 (c’est quasiment les mêmes caractéristiques) de l’étage de puissance des graves, de 100 watts RMS en classe A, si vous voyez ce que je veux dire ; mais peut-être que je m’égare un peu…

Donc, il y a du bruit. Et vous l’entendez, pour peu que vous ayez l’oreille vraiment fine – et en principe c’est le cas des musiciens, à moins que comme Beethoven vous ne soyez tellement sourd que vous pensez être peintre et non pianiste, mais c’est un cas vraiment limite. Et je sens que je m’égare à nouveau.

Donc, voilà : le silence absolu, ça n’existe pas.

Enfin, j’en étais arrivé à cette conclusion…

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Et puis, à la toute fin de l’année 1993 – ou peut-être dans les premiers jours du mois de janvier 1994 – j’ai glissé dans un lecteur de CD l’album Rouge, tout frais sorti. C’était l’époque où je plaçais Jean-Jacques Goldman au sein du trio des plus immenses compositeurs français de musique populaire, avec Michel Berger et Serge Gainsbourg – mais ne le répétez pas, les mauvaises langues en concluraient que j’estime le talent consubstantiel à la judéité. Alors, il y a eu ce premier morceau sobrement intitulé « Serre-moi ». Avec la voix de Goldman, enrobée d’un effet façon cabine Leslie sur la guitare de Jimi Hendrix à la fin du dernier morceau de l’album Axis: Bold as Love. En moins bien, toutefois. Et autour de cette voix, il y a comme un nappage de musique, une discrète bruine de synthétiseur, un peu vaporeuse et traversée d’effets de déphasage. Et puis, tout soudain, il a le Silence – aussi bref qu’inattendu. Godferdoum ! À quatre reprises, au cours de la première minute, la musique s’arrête tout soudain comme on dit en Helvétie – d’une manière tellement abrupte qu’on en a le vertige ! Comme si la matière sonore avait été tranchée net pour vous laisser au bord d’un gouffre. Le Silence ! C’est donc ça, le silence…

Passé le choc, j’ai écouté la chanson jusqu’à la fin, puis je l’ai remise au début, encore et encore… jusqu’à ce que je me mette à trépigner en me demandant « Mais comment ils font ça ! » À l’époque, ça faisait vingt-cinq ans que j’avais commencé à gratouiller sur une guitare, et pas loin de vingt ans que j’avais l’habitude de travailler en studio, pour les uns ou pour les autres, parfois pour moi-même. Jamais je n’avais entendu un tel silence – même sur les meilleures enceintes de monitoring. Comment faisaient-ils cela ?

Alors, j’ai écrit un petit mot dans ma tête, sur une feuille de papier. Et j’ai plié et glissé cette feuille de papier dans une enveloppe imaginaire. Et je l’ai déposée dans une boite aux lettres tout aussi imaginaire, aux bons soins de l’univers. Adressée à moi-même, aussi loin dans le futur qu’il serait nécessaire pour que je dispose alors de la réponse à la question : comment font-ils cela ? Ou, pour le moins, que je sois capable de la trouver – au cas où j’aurais cessé depuis belle lurette de la chercher.

Et la nuit dernière, la lettre est arrivée. Ça m’a arraché de mon sommeil ! Je me suis levé, façon zombie, les bras en croix comme un catamaran ivre. J’ai été cherché Rouge dans ma discothèque – j’ai toujours ce somptueux coffret en métal moulé, glissé à l’intérieur d’un livre d’art grand format (du coup, je le range avec les vinyles), reçu en cadeau de Noël ou d’anniversaire, je ne sais plus, à la toute fin de l’année 1993 – ou peut-être dans les premiers jours du mois de janvier 1994. Merveilleux souvenir d’une époque qu’il m’arrive de regretter…

Je n’avais pas réécouté Rouge depuis peut-être dix ou quinze ans. J’ai allumé ma chaîne principale – celle avec des enceintes monstrueuses de l’époque où on savait fabriquer du matériel Hi-Fi en privilégiant le son et pas le look. (Et en se foutant du poids et de l’encombrement !) J’ai glissé le CD dans un des lecteurs, j’ai appuyé sur play après avoir, à titre préventif, poussé le volume de l’ampli sur le repère « vibration des murs », peu avant le repère « explosion des vitres ». Et à une puissance sonore qu’on peut se permettre uniquement lorsque l’on vit à la campagne, à la lisière du trou du cul du monde, j’ai entendu le Silence comme je ne me souvenais pas l’avoir jamais entendu.

Avec vingt ans d’expérience de plus, j’ai intuitivement compris comment on pouvait sans doute susciter un tel silence – j’avais cessé depuis longtemps d’y penser. C’est une question de pur mixage, non de prise de son. Ça m’a pris deux bonnes heures, assis devant mon écran à tripoter un vieux mixe d’une des chansons qui n’en demandait pas tant, pour y creuser un tel vertige – enlever de la chiure de décibel là où il est supposé ne plus y en avoir, en somme. Ça a un côté homéopathique : diluer le son au-delà du pourcentage où, matériellement parlant, il ne peut plus y avoir ne serait-ce qu’une molécule de produit sonore actif. Aller jusqu’au fond de la mémoire des choses. À ce niveau-là, la musique ressemble à la mécanique quantique. Lorsque l’électron devient l’un des passages, en creux, vers l’Envers du Monde. Là où réside le Silence.

Et puis je suis retourné dormir une paire d’heures – la nuit avait été un peu courte, tout de même.

Au matin, je me suis souvenu que mon vieux copain Jean-Jacques Girardot, acousmaticien et scribe de miracles de son état, organisait avec sa compagne, Annie, organisatrice de plein de trucs, et la sémillante Laurence Bourdin, électro-vielliste alto de son état, praticienne d’une 4XB, la Rolls de la vielle à roue sortie des ateliers de notre ami Philippe Mousnier (« une vielle de qualité s’achète chez Philippe Mousnier », disait déjà en son temps le regretté Coluche, enfin, il me semble), donc, bref, tous ces gens parfaitement aimables organisent cet été un stage de plusieurs jours autour de la pratique de l’instrument (mais pas que) et de l’improvisation (mais pas seulement). Laurence est une vielliste volontiers avant-gardiste et de grand talent ; Jiji distille, par ailleurs et entre autres, un cours au Conservatoire de Saint-Etienne sur Reaper, la Rolls des séquenceurs. Que du bel et bon. Les places sont très limitées – à l’heure qu’il est, je ne suis pas certain qu’il en reste plus de deux ou trois. Alors si la musique à la montagne (ça se passe dans un hameau en Ardèche, entièrement retapé où l’on peut loger peinard et bénéficier d’un studio d’enregistrement sur place) avec des gens talentueux et bons pédagogues vous intéresse, c’est là qu’il faut vous renseigner.