The Atrocity Exhibition. Jonathan Weiss, 2000. 102 minutes (mais il est fait état de montages durant 80, 90 ou 105 minutes).

Les romans de J. G. Ballard ont connu les joies de quelques adaptations cinématographiques : L’Empire du soleil par Spielberg (1987),Crash ! par David Cronenberg (1996), en attendant High Rise/IGH par Ben Wheatley. Et, de manière très confidentielle, il y a The Atrocity Exhibition (2000), basé sur La Foire aux atrocités, œuvre d’un certain Jonathan Weiss dont cela semble être le seul fait d’arme.

Avant de parler du film, quelques mots sur le livre…

vol0-a-foire.jpgLa Foire aux Atrocités , ce sont une succession de fragments épars dont la cohérence finit par se trouver avec le temps. Des fragments où se croisent les obsessions de Ballard − les paysages mentaux évoquant des tableaux de Max Ernst, les accidents automobiles, le sexe, la prépondérance des stars dans la vie quotidienne, la perception des actualités et leur association bizarre dans les esprits disloqués des protagonistes. Au cœur d’un labyrinthe de symboles, entre les portraits démesurément agrandis d’Elizabeth Taylor, les accidents répétés de James Dean et Jayne Mansfield, l’assassinat de Kennedy, les images de la guerre du Viêt-Nam, les coïts répétés et comparés aux angles d’une pièce, un personnage au nom incertain (Talbot, Travis, Tallis, Traven…) erre. On croise un docteur, qui analyse froidement la situation et tente de trouver des liens entre tout cela − mais, entre docteur et malades mentaux, la folie guette.

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La Foire aux atrocités est un texte charnière dans l’œuvre de Ballard, quoique semblable à aucun autre. Un texte où les paysages apocalyptiques du Monde englouti et de la Forêt de Cristal se sont estompés au profit des couloirs d’hôpitaux, des autoroutes et des parkings que l’on retrouvera dans la « trilogie de béton ». Vaughan de Crash ! y fait également sa première apparition. Les obsessions de Ballard y sont ressassées jusqu’à l’envi. La succession de ces fragments fascine − autant qu’elle énerve. Le livre peut aussi tomber des mains, ça arrive. (Par ici, lire ce qu’en disait Jacques Barbéri dans le Bifrost 59, consacré à Ballard.)

« Les corps disloqués de Jayne Mansfield, Camus et Dean étaient la matière privilégiée de ses pages, épiphanies de la violence et du désir. »

La Foire aux atrocités a donc bénéficié d’une adaptation cinématographique, par l’inconnu Jonathan Weiss dont il s’agit du seul et unique film (et qui, à lire l’interview [cf. lien plus bas] semble peu décidé à en tourner d’autres). Film indépendant, mais nullement amateur, et validée par Ballard himself : de vrais comédiens au casting, une réalisation globalement à la hauteur des ambitions. The Atrocity Exhibition n’est cependant jamais sorti en salle, a seulement été présenté en festival avant de sortir en DVD.

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The Atrocity Exhibition tente de traduire en images le texte fragmenté de Ballard. Divisé en cinq chapitres, portant des titres ballardiens au possible (« World War III as a conceptual act », « The Geometry of her face as a diagram for a murder », etc., qui ne sont pas des titres issus du roman), le film suit ce même personnage (Talbert, Travis, Traven…), peut-être docteur dans un hôpital psychiatrique, à moins qu’il ne s’agisse d’un patient, qui se livre à des expérimentations obscures, dans des friches industrielles, sous la vigilance lointaine du Dr Nathan et d’une femme mystérieuse aux cheveux argentés… le tout sous l’œil (plus ou moins attentif) du spectateur. « We’re all in the movies » reconnaît Karen, l’amante de T aux allures de Louise Brooke glaciale.

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De nombreuses images d’archive émaillent le film : extraits de films pornos, opérations chirurgicales, crash-tests, explosions atomiques, observations des survivants d’Hiroshima et Nagasaki, assassinat de Kennedy… Parfois à la limite de l’insoutenable, dans le cas des actes médicaux. Intrigue elliptique, personnages aux motivations étranges, bande-son volontiers bruitiste : The Atrocity Exhibition sort volontiers le spectateur de sa zone de confort – de la même manière que le livre originel.

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Le film s’avère aussi élusif que le roman, fascine autant qu’il agace. D’un côté, The Atrocity Exhibition illustre fidèlement le livre qu’il adapte et ne donne pas l’impression de trahir ce dernier ; d’un autre côté, l’exercice apparaît vain. Là où le texte de Ballard se teinte d’ironie, le film de Weiss semble d’un sérieux imperturbable, qui tend parfois au prétentieux. Là où l’écrit suggère l’horreur, avec l’écriture clinique de Ballard, le film s’avère juste bêtement trash par endroits. Là où La Foire aux atrocités se feuillette, l’intrigue étant aux abonnées absentes, le film semble hésiter entre narration et collection de fragments. Le passage d’un média à un autre n’est ici peut-être pas optimal. Il n’empêche : The Atrocity Exhibition fait partie de ces films qui ont le mérite d’oser des choses différentes et d’exister – à la manière du Congrès d’Ari Folman ou d’Il est difficile d’être un dieu d’Aleksei Guerman.

Pour aller plus loin : une longue interview, étonnante, de Jonathan Weiss sur www.ballardian.com.

Introuvable : légalement, c’est à craindre
Irregardable : pas loin
Inoubliable : à sa manière