Ces dernières semaines, je me suis un peu plongé dans mes archives. Hier, en me promenant sur internet, j’ai constaté – je l’ignorais, n’y pensant plus depuis bien longtemps – que le blog que je tenais, il y a maintenant huit ans, sur overblog.com était toujours en ligne. Ce blog s’appelait « Les Lunes du Cousin Francis ». J’y publiais surtout des articles sur les BD de SF anciennes que je rééditais alors. Mais il y avait aussi quelques billets plus « littéraires ». J’en ai relu un… non sans un brin d’émotion, en cela que ce billet faisait resurgir bien des choses, à la fois tendres et douloureuses.

Ce billet a été publié le 3 décembre 2006. Il commençait par une mise en situation – avec le rappel d’un fait divers tragique. Puis il embrayait sur un article titré « Sarah en Palestine ». J’ai eu envie de le reproduire dans le JHB… Allez savoir pourquoi ! Voilà :

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Il y a quelques jours, j’ai entendu à la radio l’histoire de cette « grand-mère palestinienne » qui s’est sacrifiée dans un attentat suicide. Elle avait une cinquantaine d’enfants et de petits-enfants. J’ai vu sa photo sur l’internet : le front ceint d’un bandeau vert, une arme de guerre dans les bras, elle souriait à sa mort programmée.

Ce geste m’est incompréhensible.

Quand il est le fait d’un homme jeune, persuadé de mourir en héros, conformément aux préceptes de sa religion, avec pour récompense de trouver à son arrivée au paradis quarante vierges à sa disposition, je me dis simplement que la foi est bien le strict contraire de la raison – mais on le sait depuis longtemps ; et accessoirement que la religion, supposée élever l’homme, a en réalité pour but premier d’abaisser la femme. Quand c’est une femme âgée qui se suicide pour rien, laissant derrière elle une descendance de cinquante personnes, je ne me dis plus rien – sauf peut-être qu’on vit dans un monde désespérément vide de sens.

Comment passer une nuit paisible après cela ? Je n’ai pas réussi à m’endormir. Déjà qu’en temps ordinaire, mes nuits sont chaotiques et dépassent rarement quelques heures ! Alors, je me suis relevé et j’ai écrit ce qui suit.

SARAH EN PALESTINE

Mon Dieu, qu’il est difficile d’échapper à sa Culture, à l’insidieux conditionnement qui se met en place dès la petite enfance, aux mots répétés qui s’enracinent et deviennent d’indiscutables évidences, d’absolues certitudes…

J’étais tout gamin – Juifs et Arabes se foutaient déjà sur la gueule à tout bout de champ. Il y avait une version officielle et familiale du conflit : c’était la faute aux Arabes. Le raisonnement était simple – je dirais même qu’il relevait de la lumineuse évidence. Les Juifs ashkénazes rescapés de la Shoa avaient parfaitement le droit de créer un État sur la terre de leurs lointains ancêtres ; d’ailleurs il n’y avait personne sur cette terre (à part trois pelés et deux troupeaux de moutons – ou de chèvres, on ne savait pas trop) donc ce n’était pas gênant de s’y installer ; de toutes façons, les Arabes avaient été les alliés des nazis et les plus hautes instances religieuses musulmanes avaient applaudi à la destruction massive des Juifs d’Europe ; et puis si c’était un peu le bordel, la faute en revenait aux anglais, l’ennemi héréditaire de la France (Remember Jeanne d’Arc ! Remember Mers-el-Kébir !), puisque ces faux-culs de roastbeefs (petit nom gentil donné à l’époque aux Anglais) et cette grosse tarlouze (mot dont j’ignorais alors la signification) de Lawrence d’Arabie avaient promis la même terre aux Juifs et aux Palestiniens !

Pour un gamin de huit ans, ça se tenait – ça lui donnait même l’impression d’avoir compris en profondeur les conditions d’un conflit dont tout le monde parlait.

Il y avait d’autres arguments plus ponctuels du genre : « À l’instant même de la fondation d’Israël, l’ensemble des armées arabes se sont mises en marche pour détruire le tout jeune État – c’est donc bien eux qui ont commencé, alors qu’Israël voulait vivre en paix avec ses voisins ». Ou bien : « Et puis il y a déjà un État palestinien, c’est la Jordanie – les Palestiniens n’ont qu’à s’installer en Jordanie… » ; assertion appuyée un peu plus tard par ce commentaire additionnel : « Mais les Arabes se foutent bien des Palestiniens, ils les maintiennent dans des camps pour en faire une arme contre Israël, d’ailleurs le plus effroyable massacre de réfugiés palestiniens, c’est l’armée jordanienne qui l’a perpétré le 17 septembre 1970 (le fameux septembre noir) sur ordre du roi Hussein de Jordanie ». Ce qui est tristement exact.

À chaque nouvelle guerre, mon cœur se mettait à battre un peu plus fort à l’heure du journal télévisé.

Je vibrais à l’unisson d’un peuple fier et courageux, éternelle victime de l’Histoire – mais en réalité immortel puisque « peuple élu » et qui, Dieu étant à ses côtés, forcément, parvenait à tenir tête aux hordes barbares musulmanes avant de leur flanquer la pâtée par des contre-attaques fulgurantes.

D’où cette devinette qui avait beaucoup de succès dans la cour de récréation : « On sait que les chars égyptiens ont cinq marches arrière, mais pourquoi ont-ils une marche avant ? Réponse : c’est des fois qu’ils seraient attaqués par derrière ! » Outre la certitude de la supériorité du peuple juif – la plupart des plus grands intellectuels, écrivains, artistes… ne sont-ils pas Juifs ? – il y avait surtout dans tout cela un incommensurable mépris pour ce qu’on l’on nommait, de manière d’ailleurs très flou, « les Arabes ».

Je reviendrai sur les causes de ce mépris, après une anecdote.

Je me souviens très bien qu’on racontait des histoires secrètes qu’il ne fallait pas répéter – et que l’on répétait donc à l’envi. On disait que des Mirage IV français atterrissaient en Israël, que des équipes se précipitaient pour refaire le plein de kérosène et recouvrir les cocardes françaises au pochoir, vite fait bien fait, par des étoiles de David… puis les pilotes français décollaient aussitôt pour aller attaquer les colonnes de blindés égyptiens. On précisait que nos pilotes, ces héros, prenaient soin de se débarrasser de leurs papiers d’identité ; des fois qu’ils seraient abattus et faits prisonniers – précaution considérée d’ailleurs comme parfaitement superflue par les habitués du Café du Commerce : le missile égyptien qui abattrait un avion français n’avait pas encore été livré par les Russes (parce que, forcément, ce ne pouvait être que les Russes qui armaient les Arabes).

Il y a quelques semaines, j’ai entendu à la radio un historien évoquer cette anecdote, précisant qu’elle était bien réelle mais qu’on l’avait su il y a seulement une dizaine d’années. Cet historien ne devait pas vivre, à l’époque, sur la même planète que moi, parce que je peux vous dire que tous les gamins que nous étions alors s’en gargarisaient – gonflés de fierté à l’idée que nos aviateurs se battaient, pas vraiment aux côtés d’Israël, mais bel et bien contre les Arabes, qualifiés généralement de « bicots », « bougnoules » ou encore « crouillats » (nous, les gosses, ne faisions que répéter les mots des adultes).

Avec le recul, je me suis souvent demandé pourquoi l’engagement de la France aux côtés d’Israël – il y avait déjà eu la tentative conjointe franco-anglo-israélienne de renverser Nasser suite à la nationalisation du Canal de Suez en 1956 – avait, à l’époque, le don d’enthousiasmer la plupart des gens.

En fait, je pense que c’était une manière d’exorciser les années de collaboration au cours desquelles la police française avait organisé les rafles des Juifs, où l’ensemble des institutions de l’État avait collaboré sans sourciller avec les nazis. Ce coup-ci, la France se trouvait dans le bon camp. Et puis aider Israël à foutre sur la gueule des Arabes, c’était aussi panser quelque peu la plaie algérienne – nombre de Juifs qui avaient dû quitter l’Afrique du Nord (où ils étaient arrivés plusieurs siècles avant l’envahisseur arabe) s’étaient d’ailleurs installés en Israël : pas question donc que ça recommence !

J’ai évoqué le mépris dans lequel étaient tenus ceux que nous appelions les « Arabes ».

Concernant l’Algérie, on répétait que « depuis qu’ils nous avaient foutu dehors » plus rien ne fonctionnait là-bas – les Arabes n’étant évidemment pas capables de faire fonctionner les merveilles technologiques installées par les Français, tel un formidable tout-à-l’égout désormais inutilisable.

Concernant Israël, on s’extasiait sur le fait que les Juifs avaient transformé le désert en oasis, en plantant des millions d'arbres (Enrico Macias, oïe oïe oïe, racontait ça dans une chanson !), ce que les Arabes auraient été bien incapables de faire, fainéants et idiots comme ils étaient.

Une phrase circulait en boucle au milieu des parties de belote du Café du Commerce : « Ils ont voulu l’Indépendance ? Ils l’ont eu ! Maintenant, qu’ils se démerdent ! » ; et il ne se passait pas trente secondes avant que quelqu’un ne fasse remarquer : « C’est comme en Afrique, vous verrez qu’ils nous demanderont de revenir ! »

Je ne sais pas si ces gens étaient vraiment racistes – peut-être l’étaient-ils ? Je crois surtout que la France ne se remettait pas d’avoir été vaincue et occupée par l’Allemagne ; d’avoir été battue militairement en Indochine avec le désastre de Dien Bien Phu en 1954 ; de s’être fait déculottée et fessée par les Américains et les Russes à Suez en 1956 ; puis d’avoir vu son empire colonial se réduire, telle une peau de chagrin, à une poignées d’îles et de minuscules territoires au fin fond de nulle part ; et finalement d’avoir été virée d’Algérie, d’autant que l’Algérie n’était pas une simple colonie mais constituait des départements français.

Il est notable que le discours officiel, concernant l’occupation française en Algérie, fut d’ailleurs le même que pour celle de la présence israélienne en Palestine : c’était bien connu qu’à l’arrivée des français, il n’y avait personne en Algérie, à part quelques nomades…

Mon enfance fut hantée par ces souvenirs qui n’étaient pas les miens. Les adultes ne se rendent pas compte du mal qu’ils font aux enfants en ressassant devant eux leurs propres frustrations.

Et puis j’ai grandi.

Mais cette notion de nécessaire et inconditionnel soutien à Israël est restée gravée en moi – évidence indiscutable, absolue certitude, comme je l’ai dit au début de cet article – et ce soutien, il faut bien l’avouer, s’accompagne d’un résidus de ce mépris injustifiable pour les Arabes qui, en ce temps-là, était tellement dans l’air du temps. Toute sa vie, il faut lutter contre les préjugés transmis insidieusement au cours de l’enfance. Intellectuellement, on le sait bien. Mais parvient-on jamais à extirper en totalité ce qui s’est accumulé au fond de ses tripes ?

À la fin des années septante, alors que j’étais étudiant en maîtrise de physique à Bordeaux, histoire d’avoir un sursis pour retarder au maximum la corvée du service militaire, j’ai rencontré une jeune femme qui s’appelait Sarah et ai eu avec elle une brève histoire d’amour...

Elle était très belle, mince et sportive, avec des cheveux bouclés et très noirs, coupés courts. À certains moments, elle avait des allures de « garçon manqué », comme on dit dans les livres pour les enfants d’Enid Blyton, en particulier dans les conversations politiques (nous étions tous deux membres de l’AJS, Alliance des Jeunes pour le Socialisme, et sympathisants de l’OCI, Organisation Communiste Internationaliste, un groupuscule trotskyste) où, comme un mec, elle voulait absolument avoir raison, plutôt que de chercher à être comprise : attitude et qualité plus volontiers féminine. À d’autres moments, Sarah se montrait d’une infinie douceur et d’une incroyable féminité.

Sarah était juive mais elle militait pour la cause palestinienne.

Elle disait que les Palestiniens avaient eux aussi droit à un État, que le fait que les Juifs avaient été les victimes de l’Histoire ne les autorisaient en rien à se comporter comme ils le faisaient avec les Palestiniens, que ces histoires de religion étaient des conneries, qu’il y avait de la place sur la Terre pour tout le monde.

J’avais fini par penser comme elle – enfin, presque… parce que j’estimais tout de même un petit peu que ces histoires, on ferait mieux de s’en foutre, que ça ne nous concernait pas, que nous on vivait en France et que si les Juifs et les Arabes de Palestine n’étaient pas capable de s’entendre, ce n’était tout de même pas de notre faute. D'autant qu'au fin fond de moi, une petit voix me rappelait régulièrement à l’ordre : faire la paix c’est bien beau, mais encore faudrait-il que les Arabes veuillent la paix…

Et puis est arrivé le printemps et Sarah s’est mise à parler de plus en plus souvent d’aller s’installer en Israël. Plusieurs de nos copains étaient déjà partis. C’était son truc, pas le mien. En septembre, juste après ses examens (elle était en Sociologie), Sarah a fait ses valises. Là-bas, elle a fini par se marier avec un Juif pratiquant et a fondé une famille. Les années ont passé. Un jour, j’ai appris par un vieux copain encore dans le circuit politique que Sarah avait été assassinée par un kamikaze palestinien qui s’était fait sauter, dans un bus, alors qu’elle allait chercher ses gosses à l’école. Ça m’est tombé dessus d’un coup, comme une montagne qui s’effondre. Mon cœur s’est arrêté et j’ai senti mon corps se transformer lentement en bloc de glace. Difficile à expliquer ce que l’on ressent avec des mots. Ça a duré une éternité pendant laquelle les mots du copain tournaient en boucle dans ma tête, au ralenti. Et puis au milieu de cette glace, quelque chose a émergé, quelque chose de brûlant, comme une braise en attente soudain réactivée par un souffle d’air de plus en plus violent, ça a grandi et j’ai vraiment eu toutes les peines du monde à ne pas hurler. Avec le recul, je crois que ce feu intérieur était simplement ce qu’on appelle de la haine. J’ai mis des jours avant de pouvoir revivre à peu près normalement.

Depuis, il y a très souvent une Sarah qui se promène dans les histoires que j’écris – elle est même l’héroïne d’un de mes romans pour les enfants de la série « Le Trio de l’Étrange », Le Mystère Rosenberg, paru dans la collection Le Cadran Bleu des Éditions Degliame. Depuis, le vague mépris qui traînait insidieusement au fond de moi a fini de se transmuter en une haine bien concrète, aussi profonde qu’irrationnelle, dont je n’arrive pas à me débarrasser. En temps ordinaire, je la maîtrise et parviens à faire illusion. Je mène un auto-exorcisme à travers mes livres. L’exemple le plus évident se trouve dans la poignée de nouvelles qui constituent le cycle « Altneuland », en ouverture de mon recueil Voyageurs sans mémoire (Encrage) et plus récemment repris dans une version complétée, en ouverture d’un autre recueil, Chroniques du Futur (Rivière Blanche). Dans ce long récit composite, le Grand État d’Israël allié au Mouvement Sioniste International, est à l’origine de l’essor de l’humanité vers les étoiles – mais cette épopée est rendue possible par la découverte scientifique d’un Palestinien, Mouloud Kaldoun, Prix Nobel de Physique, qui se heurte à l’incompréhension de sa fille Malika, une militante de la Cause Palestinienne. Dans mes nouvelles, Juifs et Arabes sont obligés de s’entendre pour arriver à quelque chose. Le Palestinien a toute ma sympathie alors que les militants sionistes sont dépeints négativement.

Mon côté « intellectuel de gauche » (je sais, l’expression est grotesque !) prend la parole dans mes livres pour combattre le magma émotionnel, totalement irrationnel, primitif, que je sais bouillonner quelque part, au plus profond de mon être. Une partie de moi condamne cet état fasciste et jusqu’au-boutiste qu’est devenu Israël. Mais une autre part, bien plus forte en définitive car échappant au contrôle de la Raison, m’assure qu’il faut continuer de soutenir le seul état démocratique au milieu d’un océan d’obscurantisme islamique, et que le problème des Juifs et des Arabes… c’est les Arabes !

Parfois, quand je parviens à m’extraire de ce conditionnement idéologique, c’est pour devenir égoïste et j’ai alors l’envie de renvoyer dos à dos ces frères ennemis – de condamner les exactions des uns et des autres. Je voudrais alors pouvoir m’en foutre, me dire que cette guerre éternelle ne me concerne pas, que ça se passe loin là-bas. Mais je n’y arrive pas : parce que moi aussi, j’ai mes morts.

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