Ce matin, quand je me suis réveillé, ma première pensée a été pour ma nouvelle version de Bal à l’Ambassade, enregistrée et mixée hier, jusqu’à une heure assez avancée de la nuit. Autant le dire : je me suis couché avec une certaine satisfaction du travail bien fait ; ou pour le moins du travail fait au mieux de mes petits possibles, comme disait notre ami Sprague de Camp. Reste à vérifier, ce matin, si mes oreilles confirmeront cette bonne impression…

S’écouter, c’est toujours un peu une épreuve. Dans mes jeunes années, il m’arrivait d’entrer en studio dès mon lever (à l’époque, midi) et d’y rester quatorze ou quinze heures d’affilée, en prenant à peine le temps de manger des sandwiches quand mon estomac se mettait à gargouiller à contretemps ou dans une tonalité incongrue. À mesure que le temps passait, il fallait monter le son dans les retours pour les musiciens, puis dans la cabine de contrôle lorsque nous venions écouter ce que ça donnait, simplement parce que nos oreilles s’épuisaient peu à peu… C’est un véritable cercle vicieux : plus on monte le son et plus les oreilles fatiguent, et plus elles fatiguent plus on a tendance à monter le son. Sans compter l’usage de substances (genre herbe qui fait rire) supposées favoriser l’inspiration alors qu’elles rendent simplement idiot. Quel musicien ne s’est pas réveillé un matin (enfin, à midi, comme précisé ci-dessus) et ne s’est pas précipité sur les enregistrements de la fabuleuse (dans sa mémoire) session de la veille… pour s’apercevoir que tout le monde était scotché au plafond et jouait faux !

Cela étant, mon problème actuel n’a rien à voir avec les substances dont je n’ai d’ailleurs jamais été un grand utilisateur — cela fait une trentaine d’années que je ne fume plus rien, même pas du tabac. Non, c’est juste une question de fatigue auditive, en particulier quand je fais un mixage. Il y a un point à ne pas dépasser, au-delà duquel on risque de revenir en arrière au niveau du rendu final. Le trop est l’ennemi du bien, disait un de mes oncles aujourd’hui décédé. Pas de chance pour lui, il a attrapé une maladie tropicale pas glop que personne n’a su ce que c’était. Mais bon, à la première écoute de ce que j’ai mixé hier, sur mes enceintes de monitoring (aussi neutres qu’il est possible de l’être pour des enceintes), ce n’est pas mal. Puis j’ai tenté une seconde écoute, cette fois sur ma chaîne dotée d’une tri-amplification, d’équaliseurs à 31 bandes passantes, et de trois paires d’enceintes datant de l’époque où on savait faire du lourd en matière de hi-fi, réparties au mieux dans mon salon. Et là, ça sonne vraiment bien — dans la limite de résistance de la baie vitrée. Faut dire, ma chaîne (à configuration variable selon l’humeur), c’est le genre de matériel vendu au poids dans les Cash Converter ou sur le Bon Coin — parfois un peu en rade… mais à force on apprend à repérer le condensateur chimique qui a bavé et séché, la résistance qui a fondu, ou le transistor de sortie qui s’est senti mal. Ce vieux matos était du haut de gamme en son temps, on ne voit pas pourquoi il ne le serait plus aujourd’hui, a fortiori dans le contexte actuel où les gens sont formatés pour ne plus rien entendre. Le seul problème, et il est de taille, c’est qu’aux prix auxquels on arrive à trouver ces vieilles merveilles, en cherchant un peu, on a du mal à ne pas les acheter… et on se retrouve vite avec des piles d’amplis (à revoir), des entassements d’enceintes (à vérifier), des étagères de platines vinyles (dont il faut changer les courroies et les cellules), et qu’une fois tout cela remis en service (merci internet où l’on trouve toutes les pièces détachées), on passe son temps à faire des essais pour voir qui va donner au mieux sur quoi. C’est comme ça. Mais revenons à notre écoute. Je me concentre sur le piano que je trouve plutôt bien placé — ou plutôt sur les pianos car j’ai multiplié et fondu les prises et je trouve le résultat relevant d’une espèce d’évidence esthétique. J’ai joué la carte de la simplicité. Pour l’instant, je souhaite utiliser la musique comme décor du texte. Cet été, lorsque j’irai voir l’ami Jiji dans son village d’été, à la montagne, je compte bien profiter de ses talents d’ingénieur du son pour tenter des choses musicalement plus complexes à mettre en place — Jiji mixe sous Reaper qui est le logiciel le plus performant du marché, et de très loin.

Enfin… on en revient à la case départ : j’enregistrerai de nouveaux audios si je trouve un éditeur pour commercialiser les deux premiers ! Pas évident. Mais j’ai bon espoir, un premier contact a été pris tout récemment et il m’a semblé que ma proposition d’une collection de livres-audio de SF et de fantastique n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd — ce qui, pour un tel projet, est un pré requis non négociable. Humour. Et pourtant ! Chaque fois que je monte dans un bus, un métro, un train… je me dis que parmi tous ces gens qui s’efforcent de tuer le temps, chacun seul dans son univers, il y en a bien quelques-uns qui apprécieraient de le tuer en compagnie d’une bonne petite nouvelle de SF — ou d’un chapitre d’un bon petit roman de SF — dans les oreilles. Et puis il y a aussi les personnes qui ont de vrais problèmes de vision — j’ai connu cela à une époque de ma vie où je perdais peu à peu la vue (ça s’est arrangé depuis, du moins ça s’est stabilisé), et je me souviens que les heures passées à écouter des émissions ou des dramatiques sur France Culture, les yeux truffés d’atropine, contribuaient à entretenir mon moral. Je savais que ces plaisirs-là resteraient, quoi qu’il arrive. Non, sérieux, une collection de livres-audio consacrée aux Littératures de l’Imaginaire (comme on dit désormais), ce me semble tout aussi évident que l’était une collection consacrée aux séries TV, à l’époque où tous les éditeurs m’expliquaient que c’était une mauvaise idée (voir mon billet du 5 juin).

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En attendant, il faut de toute urgence que j’aille un peu travailler dans mon jardin, car je vais finir par ne plus pouvoir passer dans l’allée qui conduit au chalet — et j’ai vu avant-hier que des orties avaient commencé à envahir mes bacs à plantation de fraisiers. Pas bien ! Et il faut vraiment que je sème d’autres radis et d’autres haricots, pour étaler les récoltes. Comment peut-on vivre sans radis dans son jardin ?